II. — LA MORALE DE LA SERVITUDE
L'éthique de l'esclavage découle rigoureusement de l'origine même de la servitude. Quand on épargne le vaincu au lieu de le dépecer et dévorer sur-le-champ, il va de soi qu'on a sur lui tous les droits. Les Peaux-Rouges, qui ne mangeaient plus habituellement leurs prisonniers, les réservaient uniquement, comme nous l'avons déjà vu, pour en tirer une longue et savoureuse vengeance. La tribu victorieuse, hommes, femmes et enfants, se donnait le plaisir de iaire mourir le captif à petit feu : de lui amputer les phalanges les unes après les autres, de le brûler çà et là au fer rouge, de le larder à coups de couteau, etc. Aux yeux d'hommes ayant encore des mœurs de carnassiers, ce sont là de bien vives jouissances. Pour y renoncer, il fallait avoir de puissants motifs d'intérêt mieux entendu.
Ce fut parfois la crainte de disparaître, le besoin de combler les vides creusés par la guerre dans la population virile de la tribu. En pays sauvage, l'adoption se pratique sur une grande échelle, aussi bien de tribu à tribu que de particulier à particulier. Ainsi, après une victoire ayant coûté trop cher, les Peaux-Rouges offraient pour mari aux veuves de ceux des leurs qui avaient succombé, les guerriers captifs et, en cas d'acceptation, l'ennemi de la veille était incorporé dans la tribu. Il s'y résignait d'autant plus facilement que les siens l'avaient renié, excommunié : la morale guerrière des Peaux-Rouges ne tolérait pas qu'on se laissât prendre. D'autre» fois, on adoptait des enfants ravis à l'ennemi, mais non sans précaution. Ainsi les Chichimèques avaient soin de faire boire aux enfants ainsi recueillis du sang de leurs
parents égorgés, de les obliger à manger un peu de leur cerveau \ C'étaient, croyaient-ils, un sur moyen d'éteindre, chez l'adopté, tout sentiment d'affection pour les siens.
De bonne heure aussi, antérieurement même à toute industrie complexe, à toute agriculture, l'amour du gain vint brider la cruauté primitive. On épargna les captifs, quand on eut quelque chance de les troquer, de les vendre. Ainsi firent les Moxos 2, les Ganisiens 3 de l'Amérique méridionale. La même raison réprima, chez les Abipones, l'infanticide des filles 4. Dans la conscience des sauvages, comme dans celle des civilisés, les mauvais instincts peuvent se combattre et se neutraliser.
Si peu relevés qu'aient pu être les mobiles de l'homme primitif, alors qu'il épargna son ennemi vaincu, le fait n'en eut pas moins une grande importance morale. On s'habitua ainsi à se maîtriser, à songer à l'avenir et on prépara inconsciemment toute une grande transformation sociale, qui commença le jour même où, au lieu de se borner à manger en famille ou à vendre le captif, on eut l'idée de le traiter en bête de somme, sur qui l'on se déchargeait des travaux les plus pénibles. Dès lors, en effet, les petites sociétés primitives acquirent une structure assez compliquée.
A la place de l'anarchie égalitaire, qui règne encore à la Terre de Feu, par exemple, et même en Patagonie, on eut une hiérarchie de classes superposées ; par suite, la morale varia avec la position sociale de l'individu.
L'esclave n'eut d'abord, cela va sans dire, que des devoirs. Par toute la terre, les droits du vainqueur sur le vaincu ont commencé par être illimités. Longtemps même la théologie
1 Bancroft, The native Races on the Pacific States.