‹ L'évolution de la morale; leçons professées pendant l'hiver de 1885-1886Chapitre 131 sur 375 · Voyage aux Grands Lacs, p · texte numérisé non relu

Voyage aux Grands Lacs, p

Letolrneau. — LYvolution de la morale. 13

avec leurs sujets presque sur le pied d'égalité. Le dernier des Cafres pouvait s'asseoir auprès du feu à côté de son roi, et mêriie fumer dans la pipe royale ; le toutou polynésien couchait souvent sur la même natte que le chef, et parfois partageait avec lui la même femme. On était un sujet et point un animal domestique, vivant perpétuellement sous l'œil de son propriétaire et obligé d'en subir du matin au soir tous les ordres et tous les caprices.

Cette continuité de la soumission sans bornes et sans trêve finit par briser tout ressort moral, par assouplir l'homme à une servilité canine. La plupart des esclaves africains se considèrent comme déliés de toute obligation morale par le seul fait de la servitude. « Les surprenez-vous, dit Burton, en flagrant délit de quelque scélératesse? Ils vous disent éloquemment : « Ne suis-je pas esclave1? » On ne saurait en effet être astreint à des devoirs, quand on est privé de tous les droits.Mais dans l'Afrique moyenne, les esclaves forment les trois quarts ou les quatre cinquièmes de la population ; en outre, un régime de servitude pèse même sur la femme non esclave, toujours achetée à ses parents : « Je l'ai achetée, disait un chef cafre en parlant de sa femme ; elle doit donc travailler. » Il y a là toute une large zone, que l'on peut à bon droit appeler servile ; et l'épi thète convient aussi bien aux maîtres qu'aux esclaves, qui mutuellement se démoralisent ; les uns prenant l'habitude de tout se permettre, les autres celle de tout supporter.

Ces mœurs, que nous pouvons aujourd'hui encore étudier de visa, spécialement dans l'Afrique moyenne, sont à peu près par toute la terre uniformes à une certaine époque de l'évolution des sociétés. Les historiens latins nous renseignent à ce sujet relativement aux populations non pas primitives

Page 1