‹ L'évolution de la morale; leçons professées pendant l'hiver de 1885-1886Chapitre 144 sur 375 · Moffat, Vingt-trois ans, etc., p · texte numérisé non relu

Moffat, Vingt-trois ans, etc., p

Letourneau. — L'évolution de la morale. 14

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propres à donner une idée de ces mœurs si curieuses, si

instructives aussi.

Le service intérieur du palais de M'tésa est fait par des jeunes femmes entièrement nues et par de jeunes pages, soigneusement drapés par compensation dans des manteaux de peaux d'antilope et auxquels il est strictement ordonné de ne pas laisser voir même leurs jambes. D'ailleurs toute faute contre le cérémonial est punie de mort. Dans de solennelles audiences, le roi reçoit des hommages, des présents et prononce aussi des arrêts toujours sans appel. Les sujets se font un devoir de lui venir offrir non seulement leurs vaches, mais leurs filles, pour peu qu'elles soient jeunes et jolies. Comme le harem royal est encombré de ces concubines, le monarque en distribue largement à ses favoris, qui ne peuvent refuser, tout embarrassés qu'ils soient quelquefois de recevoir d'un seul coup un lot d'une centaine de femmes. Les rangs du personnel féminin s'éclaircissent d'ailleurs autrement, par de quotidiennes exécutions.Chaque jour, une ou deux femmes, qui ont cessé de plaire au maître, sont traînées hors du palais et assommées par le bourreau en titre. L'une d'elles, en présence du voyageur anglais, fut condamnée à mort pour avoir eu l'audace d'offrir au roi un fruit qu'elle venait de cueillir : « C'était la première fois, disait le monarque, fou de colère, qu'une femme se fût permis de lui offrir quelque chose. »

Les hommes n'étaient pas iplus épargnés que les femmes. Comme dans l'Achanti, les soldats convaincus de lâcheté étaient mis à mort, séance tenante, aussitôt l'arrêt prononcé. La foule des courtisans se ruait sur le condamné : on rivalisait de zèle. Les braves gens étaient au contraire récompensés par des dons, qu'il fallait toujours accepter avec des transports de reconnaissance. Un officier, mécontent de son lot, s'étant permis de réclamer, fut,

sur Tordre du maître, immédiatement coupé en morceaux.

Pour M'tésa, la vie de ses sujets ne comptait point. Baker lui ayant donné une carabine, le roi la remit, tout armée, à un page, en lui ordonnant « d'aller, pour l'essayer, tuor un homme dans l'autre cour ». Cela fut fait fort allègrement et ce petit incident ne sembla d'ailleurs intéresser personne ; aucun des assistants n'eut la curiosité ou la hardiesse de demander sur qui l'arme avait été éprouvée. Le maître l'avait voulu ; c'était donc bien, car il n'y avait d'autre loi que sa volonté. Il pouvait, par exemple, conférera certain de ses sujets un insigne, composé d'une couronne de feuilles de vigne, et qui donnait au porteur droit de rapt sur tous les enfants en bas âges !.

Le parfait mépris des inférieurs et de ce que l'on appellera plus tard leurs droits est habituel aux monarques sauvages et n'est en aucune façon spécial aux roitelets africains. Un prince alfourou d'Amboine, à qui un voyageur avait fait cadeau d'une bouteille d'eau-de-vie, en fut tellement ravi que, pour témoigner sa reconnaissance au donateur, il ordonna à ses sujets de combattre entre eux, de s'entr'égorger afin de réjouir l'étranger par ce spectacle. A ce dernier qui intervenait, il disait : « Ce sont mes sujets ; ce ne sont que des chiens mo?*ts. J'aurais plaisir à en sacrifier un millier pour vous marquer mon estime * ».

En soi, la flatterie est malsaine, même pour les civilisés les plus intelligents ; mais quand elle s'adresse à des esprits enfantins encore et prend la forme excessive de l'adoration, l'individu qui en est l'objet n'essaye même pas d'y résister, la prend au sérieux et en arrive sans peine à se croire d'essence divine. D'autre part, la folie même du despote impressionne

I 1. Speke, Voyage aux sources du Nil, chap, xr, xn, xni, xiv, passim.

! 2. Relation de Valentyn, in Démeunier (Loc, cil.).

les sujets, aussi peu intelligents que leur maître. La placidité parfaite avec laquelle il les pressure, tenant pour moins que rien leurs affections, leur vie même, tout cela grave dans leur fruste cerveau l'idée d'un être surhumain, impeccable et admirable dans tous ses actes. Alors la servilité se poétise : elle prend une teinte religieuse ; non seulement on ne se permet plus de discuter les caprices du dieu couronné, on a. pour lui, une admiration fervente. A ce moment de révolution psychique du sentiment servile, une exaltation absurde lui donne parfois une sorte de noblesse ; on en arrive à se dévouer, à se sacrifier en l'honneur d'êtres ou nuls ou mé-' prisables. que transligure le prestige monarchique.

C'est seulement à la condition de tenir grand compte de cet état mental, presque pathologique, que Ton ne s'étonne pas trop des actes de démence, qui, en pays sauvage, se commettent souvent à la mort des grands ou des rois.

c. Durant la période du développement mental, que nous étudions en ce moment, on croit d'ordinaire, et très fermement non pas à Timmortalité de l'âme, comme l'entendent nos métaphysiciens, mais à une survivance quelconque et plus ou moins longue après la mort. L'ombre du défunt va, pense-t-on, continuer quelque part, dans un au-delà calqué sur le pays qu'on habite, une existence analogue à l'existence terrestre. Cette survivance semble surtout indubitable pour les grands personnages ; car en bien des pays, on l'a déniée aux gens de rien, à la plèbe. En conséquence, on s'arrange pour que tout potentat, petit ou grand, arrive dans la vie future avec des provisions, des armes, des esclaves, des femmes, des serviteurs, en résumé, avec un état de maison proportionné à son importance terrestre. C'est la raison des offrandes et surtout des sacrifices funéraires, qui, en pays sauvage et même barbare, ensanglantent la terre, à la mort des princes.

Déjà, chez les Caraïbes, lors du décès d'un chef, Tune de ses femmes était enterrée avec lui et l'on donnait la préférence à celle qui avait eu du défunt quelques enfants : c'était une attention délicate 4.

Aux îles Sandwich, lors de la mort du Napoléon hawaïen, Tamehameha, qui, à grand renfort Je massacres, fit à son pays le triste cadeau de la civilisation européenne, ce fut une vraie débauche non seulement de sacrifices humains obligatoires, mais même de suicides et de mutilations volontaires. Pendant plusieurs années, l'anniversaire de cette mort fut célébrée par le peuple, non plus par des sacrifices importants, mais par l'avulsion d'une dent incisive 2.

Nous avons vu que l'Afrique noire est la terre d'élection de la servilité, il est donc naturel que la folie des sacrifices funéraires à la mort des princes s'y élève au paroxysme. Je ne parle pas des menues absurdités, par exemple, de celle des Timannis, qui, par des ouvertures pratiquées dans la paroi du tombeau, offrent périodiquement aux mânes du chef décédé du vin de palme et des aliments 3,ni du point d'honneur qui pousse les Bambaras de Kaarta à acheter très cher les vieilles femmes du prince défunt, fussent-elles horribles, quand son successeur s'en débarrasse en les vendant à la criée 4 : succéder à un roi en quelque manière que ce soit, quel honneur ! C'est surtout de sang humain, que Ton est prodigue. Les grands de la Côte-d'Or, à la mort de leur prince, tuaient soit un esclave chargé d'accompagner le mort, soit une femme qui put lui faire sa cuisine.

A la mort du roi de Bénin, on creusait une grande et profonde fosse en forme de bouteille et, par l'orifice en goulot

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