‹ L'évolution de la morale; leçons professées pendant l'hiver de 1885-1886Chapitre 263 sur 375 · II. - LA FEMME ET LES CLASSES SERVILES · texte numérisé non relu

II. - LA FEMME ET LES CLASSES SERVILES

Quelle que soit la couleur de la peau, l'homme peu développé se ressemble partout. Au Monténégro, en Albanie, de nos jours encore, la femme est tenue pour un être inférieur et souvent traitée en bête de somme, comme dans les pays sauvages. Il en était de même autrefois, mais avec plus de férocité, dans l'Europe primitive. Dans la Gaule indépendante, le père de famille avait, comme le pater familias romain, droit de vie et de mort sur ses enfants et sur leur ou leurs mères. Souvent aussi une ou plusieurs de ses femmes étaient sacrifiées sur sa tombe pour raccompagner dans la vie future, car les chefs étaient polygames, parfois avec excès, puisque Dagobert n'eut pas moins de six cents femmes. A en croire César, les Bretons étaient même non seulement polygames, mais polyandres, comme le sont, aujourd'hui encore, certaines populations du Thibet et de Ceylan.

Durant les premiers siècles de l'histoire européenne, le mariage n'était en réalité que l'achat de la femme1, moyen-

1. Hambaud foc, cit., passim. — A. Giry, Histoire de la ville de Saint- Orner, elc.

•nant le mundium ou le morgengab. Les grands seigneurs donnaient parfois des villes en morgengab (Grégoire de Tours) et, chez les Lombards, une loi dut fixer une limite à la prodigalité des fiancés, en interdisant de donner en morgengab plus du quart de sa fortune .

Chez les Germains, le divorce par consentement mutuel n'était pas rare, mais le mari avait le droit de répudier sa femme sans payer aucune indemnité. Pourtant, en Germanie, la femme était moins asservie qu'elle ne Test d'ordinaire en pays peu civilisé !. Plus tard même, chez les anciens Irlandais, •on alla jusqu'à lui accorder, à elle aussi, le droit de divorce; le fait est curieux, exceptionnel, et les considérants de la loi sont fort remarquables. Ils disent « que personne ne doit être obligé à partager malgré lui l'existence d'autrui * ».

La situation [de la femme s'améliora un peu partout, mais lentement et fort inégalement : l'organisation féodale ne comportait guère la diffusion générale et rapide d'un changement quelconque.

Aux ix# et xe siècles, un grand pas en avant fut fait, chez les Saxons d'Angleterre. La jeune fille cessa d'être, pour le père, une valeur d'échange ; elle put se marier elle-même; ne fut plus répudiable à la seule volonté du mari, eut ses biens à elle et ses clefs ; enfin on cessa de faire peser sur elle la responsabilité et la pénalité des crimes de son époux3. Mais il s'agit là d'un progrès moral tout exceptionnel, comparable àl'octroi des droits politiques, qui, en Touraine et en Anjou, furent accordés aux femmes au xive siècle. Dans ces provinces en effet et à ce moment, les femmes participaient aux élections pour les états généraux 4.

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