‹ L'évolution de la morale; leçons professées pendant l'hiver de 1885-1886Chapitre 301 sur 375 · M. Block, Europe politique et sociale p · texte numérisé non relu

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suicida, quand il vit son patrimoine réduit à trois millions. Toujours aussi il a existé des classes sacrifiées, astreintes à un travail servile et s acquittant, seules, de la grosse besogne sociale. En tout pays le sort des esclaves et des serfs a été dur, parfois affreux. Celui des salariés d'aujourd'hui, qui ont remplacé les serfs d'hier, est-il préférable ? Au point de vue moral et politique, assurément. En droit, ils sont libres ; ils n'ont plus à redouter les atroces violences qu'ont eu à subir les classes serviles d'autrefois. Mais l'argent règne et gouverne. Quiconque en est dépourvu est, de manière ou d'autre, à la merci des mieux nantis : pour le pauvre, la civilisation n'a pas de jouissance ; son esprit ne sera point cultivé, car le droit à l'instruction est nul, pour qui n'a pas le loisir d'en profiter ; son corps sera plus ou moins épuisé. On ne cesse de louer la moralité, la dignité du travail, oui sans doute, du travail spontané, libre, donnant un convenable essor à l'activité physique et intellectuelle de l'homme; mais le labeur de la bête de somme, celui qui absorbe toute la force vive et atrophie forcément le corps, le cœur et l'esprit, celui-là n'est pas une bénédiction. Or, c'est ce travail que notre civilisation impose de plus en plus aux classes salariées, et il a sur notre moralité et notre vitalité de lamentables effets, que met en lumière la démographie.

C'est de 1815 environ que date, en Europe, la fondation et la rapide extension de la grande industi ie. Les causes en furent l'invention des machines à filer et à tisser, surtout des machines à vapeur et l'emploi de la houille en métallurgie 4. C'était là des progrès, en eux-mêmes bienfaisants ; mais les découvertes valent par l'usage que l'on en fait. Celles-ci donnèrent au salariat une énorme extension. Des populations entières se groupèrent dans les usines et se con-

i. P. Le Play, Réforme sociale en France, t. II, p. 16-19.

sumèrent en des occupations mécaniques, qui absorbaient leur vie entière et leur ôtaient le loisir de mener une existence humaine, tout en ne leur assurant, en vertu de la loi d'airain de l'offre et de la demande, que le salaire strictement indispensable à l'entretien de leur misérable vie. Or ce régime progresse incessamment. Dès 1881, plus de six millions de personnes (6 044 280) étaient directement employées en France dans les professions industrielles et plus de deux millions dans la grande industrie *. Or, il s'en faut que la France soit le pays le plus industriel de l'Europe. Déjà pourtant, en 1876, notre population industrielle s'élevait à plus de neuf millions d'individus (9 274 537) *.

En même temps, et par un corollaire nécessaire, le nombre des domestiques grandit aussi : il était de 2 339 683 en 1876. D'où la formation d'un énorme prolétariat, grossissant toujours et rongé par le paupérisme. Nous avons vu que le nombre des pauvres est rigoureusement proportionnel à l'extension de la grande industrie. Mais ce qui est en sens inverse du nombre des nécessiteux, c'est le chiffre des secours, qui leur sont alloués. En 1856, dans le VIII« arrondissement de Paris, il avait été en moyenne d'un centime par jour et par personne 3.

Pourtant l'effort continu de toute la population laborieuse de l'Europe produit d'énormes bénéfices, mais répartis si inégalement que les deux tiers du revenu sont absorbés par le tiers rentier dirigeant ou spéculant. Des millions de prolétaires, nous dit la statistique, ne consomment pas, chaque année, 25 kilogrammes de viande par personne 4.

Sans doute notre salarié n'est plus directement opprimé,

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