‹ L'évolution de la morale; leçons professées pendant l'hiver de 1885-1886Chapitre 307 sur 375 · Ibid., p · texte numérisé non relu

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4. A. Bertillon, cité dans Physiologie des passions, par Ch. Letourneau.

place qu'il mérite d'occuper. Or, dans nos sociétés modernes, la richesse, qui domine tout, s'acquiert ou se possède par des procédés, qui sont trop souvent indépendants de l'élévation de l'esprit et du caractère, Le mal ne date pas d'hier . Depuis Jacques Cœur, l'argentier de Charles VII, jusqu'à Jean Law, au siècle dernier, la spéculation, l'agiotage avaient déjà créé nombre d'énormes fortunes trop facilement acquises ; le développement de la grande industrie, la création d'innombrables valeurs mobilières ont généralisé le mal. Je n'insiste pas ; sur ce point tout le monde est édifié : mais il y a là une maladie dont nos sociétés modernes pourront mourir.

Les théoriciens de la classe, qui bénéficie de ce dangereux état de choses, s'en sont inspirés pour formuler une morale des plus curieuses.

On a déclaré que, pour un homme opulent, le seul fait de dépenser sa fortune en consommations improductives ou pires qu'improductives constituait un acte louable, presque vertueux .

Pour combattre ou limiter le paupérisme, on a proposé tranquillement de recourir à la guerre, à la" prostitution, à l'interdiction du mariage entre pauvres. Quelques-uns, plus hardis et plus logiques, ont suggéré la pratique de l'avortement (idée renouvelée d'Aristote) et môme la castration des enfants pauvres * : à ce dernier moyen les politiques de l'antiquité n'avaient pas songé. L'inspirateur de ces singuliers médecins du corps social, Malthus, avait simplement donné le conseil, très écouté, du moral restraint, mais il avait écrit sans sourciller la célèbre et odieuse phrase suivante : « L'homme qui naît dans un monde déjà occupé. si sa famille n'a pas les moyens de le nourrir ou si la société

i. Villiaumé, loc. cit., t. II, p. 20.

n'a pas besoin de son travail, cet homme n'a pas le moindre droit à réclamer une portion quelconque de nourriture et il est réellement de trop sur la terre. Au grand banquet de la Nature, il n'y a point de couvert mis pour lui. La Nature lui commande de s'en aller et elle ne tardera pas à mettre ellemême cet ordre à exécution 4 ». On peut dire ici avec J. de Maistre : « La Nature ! quelle est cette femme ? » et constater que cette personnalité anthropomorphique est, malgré son sexe, fort brouillée avec la pitié.

En 1840, un ministre français * a blâmé officiellement dans une circulaire (6 août 1840) les établissements destinés à recevoir les vieillards et les infirmes pauvres. Un autre homme d'État, de son vivant fort célèbre 3, a déclaré dans un rapport sur l'assistance publique, que « la misère est la condition inévitable de l'homme dans le plan général des choses... que la société actuelle, reposant sur les bases les plus justes, ne peut être améliorée, etc. »

Un économiste illustre et même libéral, J.-B. Say, n'hésitepas à nous dire nettement, que « à parler rigoureusement, la société ne doit aucun secours, aucun moyen de subsistance à ses membres4 «.Pourtant il veut bien tolérer,que l'individu dans son intérêt particulier, pour cultiver en lui le sentiment de la bienveillance, se départe de la rigueur du droit, mais il nous adjure de nous souvenir que nous « sommes soumis à des lois sévères, que jamais nous ne violons impunément ». Il est clair que le fait d'aider les. autres lui semble d'une moralité fort douteuse.

S'il arrive un jour que le genre humain s'éteigne, soit par suicide raisonné, selon le vœu de nos pessimistes, soit par

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