I. — RELIGION ET MÉTAPHYSIQUE
Après la morale de la religion vient tout naturellement la morale de la métaphysique, religion atténuée.
Pendant une période, sûrement millénaire, l'homme primitif ou peu développé a vécu mentalement de conceptions animiques ; il a peuplé le monde extérieur de créations mythiques, simples reflets de sa mentalité d'enfant. Ces êtres de fantaisie comblaient, pour lui, l'immense inconnu de l'univers ; et, quand le problème moral se posa devant sa conscience, il en demanda naturellement la solution aux dieux qu'il avait créés. Ce furent eux, qui, par la bouche de leurs prêtres, formulèrent les règles de la morale, et ce, sous
forme de commandements impérieux ; car les dieux ou leurs prophètes et émanations étaient censés posséder l'omnipotence en même temps que l'omniscience. La sanction de la morale fut, en dehors des pénalités terrestres, placée dans l'autre monde ; car, à ce moment de son évolution, l'homme croit fermement à une existence post-mortem et en outre, comme il a des besoins de justice, fort mal satisfaits sur la terre, l'au-delà devient pour lui un refuge, un réconfort, qui lui fait prendre en patience le malheur de son existence terrestre : il se cramponne à cette idée d'une vie autre et meilleure ; c'est pour l'apaisement de sa conscience une compensation nécessaire.
Mais à mesure que la raison s'élargit et que la science se fonde, le grossier anthropomorphisme des premiers âges devient de plus en plus difficile à admettre. Alors les métaphysiciens apparaissent ; laissant à la croyance du vulgaire les dieux animiques, aux formes précises, ils subtilisent et en arrivent à diviniser de pures abstractions. Les premiers dieux avaient l'avantage d'être conçus comme des personnes, des êtres de chair et de sang. Une fois leur existence admise, tout le reste s'ensuivait logiquement et naturellement. Au contraire, les entités métaphysiques sont exsangues ; non seulement on ne peut plus les aimer ou les haïr ; on ne peut même plus les concevoir. Ce sont des dieux annihilés, dilués, parfaitement inintelligibles ; mais, pour les esprits courts et les caractères faibles, ils servent à masquer le réel, qu'on n'ose pas regarder en face, et à ne pas rompre avec le passé : lamorale métaphysique est donc simplement l'ombre de la morale religieuse, sur laquelle elle s'est modelée et elle est loin d'avoir eu l'énorme influence de cette dernière. Le gros bon sens n'y mord poinl : c'est une morale de dilettanûi. Il ne saurait entrer dans le plan de ce cours de faire en détail l'histoire de la morale métaphysique. Mon unique but
est de bien montrer que cette morale est totalement dépourvue de substance et que la méthode métaphysique est, plus encore que la méthode théologique, impuissante à résoudre le problème de l'éthique.
Pour cela, j'ai à examiner succinctement la morale métaphysique des anciens et celle des métaphysiens modernes.
IL — morale métaphysique dans l'antiquité
Afin de me borner, je mentionnerai seulement la morale de Socrate et de Platon, celle d'Aristote et enfin la morale stoïcienne.
Dans l'antiquité, comme dans les temps modernes, les moralistes métaphysiciens sont partis d'un fait d'observation : l'existence indéniable de penchants moraux dans le cerveau de l'homme développé.
Pour nous, qui avons vu comment se forment les instincts moraux ; pour nous, qui savons que ces sentiments innés résultent tout simplement d'un long dressage et sont des habitudes devenues héréditaires, leur existence n'a rien que de fort naturel ; elle nous enseigne même comment une morale plus relevée pourra peu à peu se substituer à la morale imparfaite de nos jours. Pour les métaphysiciens, qui jamais n'ont songé à remonter à l'origine des choses, pour qui la grande doctrine transformiste est un mystère, il en est tout autrement. Ils assignent aux penchants moraux, qu'ils transforment en idées innées, une origine divine ; ils y voient même, comme le faisait Platon, un reflet de la divinité ou d'idées archétypes existant quelque part dans les intermondes. C'est de ces conceptions vagues, que naissent les formules creuses, les entités.
Pour Platon, Dieu est le souverain bien ; or la connaissance et l'imitation du souverain bien est la plus grande félicité de l'homme. C'est par l'âme seulement, que l'homme peut acquérir quelque similitude avec Dieu, ce qui est évidemment le but de la morale. De là devait sortir et sortit une éthique antihumaine, presque chrétienne.
Pour Socrate, la vie des philosophes n'était et ne devait être qu'une préparation à la mort. La morale de Platon exalte aussi l'âme ; elle est ascétique, veut qu'on aspire au châtiment, qu'on le procure à ceux qu'on aime *, méprise les sens, prêche le détachement de la terre et même de l'existence. A. vrai dire, il n'y a de réel aux yeux de Platon que les abstractions, c'est-à-dire ce qui n'existe pas. Pour lui, la vertu n'est ni un fruit spontané, ni un résultat de l'éducation, mais bien une faveur divine : c'est déjà la doctrine catholique de la grâce.
Au total, cette morale était une morale sans substance, sans squelette et sans muscles ; elle fermait les yeux pour ne pas voir la réalité et affirmait audacieusement des pseudovérités directement en contradiction avec l'expérience.
Le souverain bien et l'amour qu'on lui portait n'empêchaient pas d'autres amours, à nos yeux immondes, et que le divin Platon a pourtant glorifiés.
Avec le temps le Platonisme porta ses fruits naturels et après lui, le Néoplatonisme vint démontrer par l'absurde l'inanité de la doctrine.
Jamblique affirma gravement que le plus grand des maux, c'est le plaisir ; car il nous fait croire aux perfides suggestions du corps, et perdre ainsi le sens des choses divines. Pour le Néoplatonisme, tout devint inspiration, grâce ; il proclama que l'homme n'avait pas besoin des sens pour ac-