VINGTIÈME LEÇON
Morale primitive toute spontanée et utilitaire. — Morale utilitaire d'Èpieure.
— Winkelried et la morale utilitaire. — Morale utilitaire dans ArUtote. — Morale utilitaire du xvme siècle.— Ilelvétius. — D'Holbach. — Morale utilitaire de J. Bentham. — Morale évolutioniste de H. Spencer. — Base de cette morale. — L'idée du bien et son évolution. — Des penchants moraux transmis parles ancêtres. — Propositions fondamentales delà morale transformi»:-»
— Variabilité des penchants moraux et des règles de l'éthique- — L/inceste et le lé virât ont été nécessaires. — L'atavisme moral. — La solidité des instincts moraux en relation avec la durée de l'éducation ancestrale — Étroite corrélation de la moralité et du milieu social. — [Pourquoi le progrès moral est nécessaire. — La perfection morale dans l'avenir, d'après H. Spencer.— Plus de morale pour les civilisés. — Les morales nouvelles naissent aux époques d'anarchie. — Effrayants contrastes sociaux de notre temps — Comment se métamorphose la conscience publique. — Ségrégation et sélection morales. — Genèse d'une éthique nouvelle dans la Rome impériale et de nos jours. — La morale future commence à poindre. — La foi moderne.
Nous l'avons vu, les morales religieuses n'ont qu'une base et une sanction imaginaires; quant aux morales métaphysiques, elles n'ont ni base ni sanction. Mais pourtant, dès que des hommes s'assemblent, une éthique quelconque résulte de leur association même ; pas n'est besoin d'investiture sacrée. En tout temps et en tout lieu, dès que le» agglomérations humaines ont mérité le nom de sociétés. elles ont adopté et formulé des règles morales sans les-
quelles elles se seraient ou détruites ou dissoutes. Ces règlesde la morale primitive provinrent simplement de la nécessité, du conflit des besoins, des désirs, de l'instinct de conservation, etc., au total de l'utilité sociale, imparfaitement conçue. Si injustes qu'elles fussent parfois, il leur fallait, dans l'ensemble, être compatibles avec le maintien tel quel de la vie en société. D'ailleurs, dès le principe, une influence puissante poussa la morale dans la voie du progrès ; cet aiguillon fut la rivalité incessante entre les différents groupes ethniques, ce que Darwin a appelé la concurrence vitale. La tribu dont la morale était, si peu que ce fut, supérieure à celle des tribus en compétition avec elleavait plus de chances dans la lutte pour l'existence : ses membres étaient plus heureux, vivaient plus longtemps, se reproduisaient plus énergiquement; au total, ils finissaient par l'emporter sur leurs rivaux et par former dans leur conscience et léguer à leurs descendants des penchants moraux, c'est-à-dire mieux adaptés aux conditions de leur vie sociale.
C'est sur cette éthique, instinctivement utilitaire, que vinrent plus tard se greffer les aberrations et les subtilités, des morales religieuses et métaphysiques. Ainsi, les Romains primitifs commencèrent par enseigner à leurs enfants les lois féroces de leurs décemvirs, sans faire intervenir les dieux, et il en résulta, chez eux, la formation d'un profond sentiment de respect pour la loi, antérieur à toute religion et à toute philosophie.
Chez les Grecs, Épicure formula une morale franchement utilitaire : « Ce qu'on appelle justice, dit-il, est en général la même chose partout : c'est la raison de l'utilité réciproque, mais les lieux et les circonstances la font varier. » — « Si cequ'on a cru juste se trouve réellement utile à la société, cela est vraiment juste. Sinon, non. » — « Si une loi est tantôt
utile et tantôt inutile, elle est juste, quand elle est utile * ».
Épicure avait résumé les règles de la morale individuelle en quatre canons, sortes d'axiomes de mathématique morale :
1° Éviter le plaisir, qui produit une peine;
2° Éviter une peine, qui ne produit pas de plaisir;
3° Éviter le plaisir, qui prive d'un plaisir plus grand ou produit une plus grande peine;
4° Supporter la peine, qui en épargne une plus grande ou assure un plus grand plaisir.
Ces quatre commandements seraient fort critiquables, si Ton donnait au mot plaisir un sens étroit et grossier; ils le sont moins, si Ton en élargit la signification, en y faisant rentrer les plaisirs moraux d'ordre supérieur. Par exemple, quand, obéissant à des penchants moraux, héréditairement incarnés dans ses centres nerveux, un homme se dévoue pour un grand intérêt collectif, il ne contrevient pas au second des canons épicuriens, et il se conforme au quatrième. Quand Arnold de Winkelried, à la bataille de Sempach, s'écrie : «En avant! mes bons confédérés; ayez soin de ma femme et de mes enfants », puis meurt en attirant sur sa poitrine toutes les piques ennemies, qu'il peut embrasser, il éprouve une volupté morale, digne à ses yeux du sacrifice de sa vie. En agissant autrement, il se serait préparé des regrets, des remords, qui lui auraient rendu l'existence insupportable; sa conduite n'est donc pas en désaccord avec la morale utilitaire.
Àristote lui-même, dont la métaphysique a égaré tant de générations, Aristote, qui, comme le lui reproche violemment Bacon, a « prétendu refaire notre éducation avec des mots2 », a eu, nous l'avons vu précédemment, sur la justice, des vues tout à fait utilitaires.