Morale universelle, t. I", ch. i
Letourneau. — L'évolution de la morale. 29
bonne ou mauvaise, digne ou indigne, qu'elle mérite l'approbation ou le blâme, en proportion de sa tendance à accroître ou à diminuer la somme du bonheur public4 ». « Si l'ascétisme chagrin, dit-il encore, proclame que le mal est le vrai bien, le déontologiste réplique simplement que, pour lui, le mal est le mal *. »
Les moralistes du xvnie siècle s'étaient bornés à proclamer que la morale doit être utilitaire. Ils n'avaient point songé à l'évolution et ne s'étaient point enquis de la genèse et du devenir de l'éthique. Sans s'y appesantir suffisamment, Bentham y pense cependant : « Les vertus et les vices, dit-il, sont des habitudes volontaires3. » Ce ne sont pas toujours, il s'en faut, des habitudes volontaires, mais ce sont souvent des habitudes héréditaires.
Cette évolution historique de la morale, que nous avons suivie longuement dans le temps et dans l'espace, Bentham en a idée, mais une idée générale, a priori, qu'il n'essaye point de baser sur les faits d'observation : « La première
époque, dit-il, est celle de la force La violence est la loi ;
violent est le législateur.... Le second règne est le règne de la fraude. La force appartient aux temps d'ignorance ; la fraude à une demi-civilisation. »
« Enfin arrive le règnede la justice, le règne de l'utilité4. » A bon droit, il n'hésite pas, comme l'avaient fait avant lui Épicure et Aristote, à identifier la justice et l'utilité sociale.
Bentham approche de la vérité, mais il n'en saisit qu'une partie : une base suffisante lui fait encore défaut. Cette base nécessaire dépendait d'importants progrès scientifiques et philosophiques, qui sont d'hier. Il fallait connaître la pré-