‹ L'évolution de la morale; leçons professées pendant l'hiver de 1885-1886Chapitre 46 sur 375 · II. — DE L'ANTHROPOPHAGIE · texte numérisé non relu

II. — DE L'ANTHROPOPHAGIE

Dans un curieux chapitre de ses Essais, ce bon sens incarné, qui s'appelle Montaigne, a écrit ceci : « Je pense qu'il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu'à le manger mort ; à deschirer par torments et par géhennes un corps plein de sentiment, le faire rostir par le menu, le faire mordre et meurtrir au chiens et aux pourceaux {comme nous l'avons non seulement leu, mai» veu defresche

LA MORÀLK BESTIALE 81

mémoire, non entre des ennemis anciens, mais entre voisins et concitoyens et, qui pis est, soubs prétexte de piété et de religion) que de le rostir et manger après qu'il est trespassé. » Au point de vue strictement utilitaire, Montaigne semble avoir raison. Évidemment le vrai forfait consiste à tuer un homme et, quand le meurtre se commet, comme il arrive dans les guerres civiles et religieuses, avec l'approbation du sens moral faussé, le crime est plus lamentable encore. Néanmoins le cannibalisme est une aggravation morale de l'homicide. C'est pousser aussi loin que possible le mépris de son semblable ; c'est assimiler rigoureusement l'homme au gibier ou à l'animal domestique.

L'ethnographie tout entière atteste d'ailleurs l'existence de cette assimilation. Seules, les races humaines, restées au dernier degré de la sauvagerie, pratiquent le cannibalisme sous sa forme primitive, absolument bestiale. A mesure que le sens moral se forme et que l'intelligence s'élargit, l'homme rougit de plus en plus du cannibalisme. 11 en restreint la pratique, la voile et arrive même à la réduire à un pur symbolisme. A cet état larvé, à titre de survivance, l'anthropophagie persiste bien longtemps, jusqu'au sein des phases dernières de la morale.

C'est seulement sous sa forme tout à fait primitive, alors qu'elle se pratique ouvertement, simplement, qu'elle caractérise la morale bestiale. Cette évolution du cannibalisme est curieuse. J'en rappellerai brièvement les principales étapes.

Tout d'abord l'homme est pour l'homme un animal comme un autre. On dévore non seulement l'ennemi, c'est-à-dire le concurrent habitant au delà de tel ou tel ruisseau, de telle ou telle montagne, mais souvent même, au besoin, les femmes, les enfants, les vieillards de sa propre horde. Puis, le cannibalisme se restreint, à moins de famine, à l'ennemi.

Letourneau. — L'évolution de la morale. 6

82 l'évolution db la morale

On marche dès lors de restriction en restriction ; car la conscience devient plus délicate et, d'autre part, avec les progrès de la civilisation, les ressources alimentaires sont moins précaires. D'habitude aussi la religion s'en mêle; elle règle et consacre l'anthropophagie. Peu à peu elle finit p&r la limiter à des cas rares, exceptionnels, même à la réduire à n'être plus qu'une cérémonie religieuse, à la rendre symbolique. Sous cette dernière forme, le cannibalisme peut persister au sein des civilisations les plus avancées. En 1871, au Congrès d'anthropologie de Bologne, M. G. Vogt scandalisa certains de ses auditeurs en retrouvant et signalant dans la messe catholique un dernier vestige symbolique de l'anthropophagie des ancêtres ; et pourtant M. Vogt avait raison»

L'anthropophagie religieuse n'est pas d'ailleurs la seule forme atténuée et dérivée de l'anthropophagie primitive. Le cannibalisme juridique lui fait concurrence, et il peut aussi coexister avec une civilisation assez avancée. Nous aurons à parler de l'anthropophagie juridique des Battaks de Sumatra, qui, tout récemment encore, condamnaient à être mangés l'adultère, le voleur de nuit, etc.

Mais les formes inférieures du cannibalisme sont celles dont nous devons surtout nous occuper en ce moment. La plus inférieure de toutes est le cannibalisme bestial, ayant simplement pour mobile le désir, le besoin de manger de la viande. Le cannibalisme par gourmandise y tient de près, et le cannibalisme par vengeance ou fureur guerrière n'en est souvent qu'une forme hypocrite.

Ces préliminaires posés, nous pouvons maintenant entrer dans l'exposé des faits.

En Australie, nous dit Oldfield, on a, pour la chair humaine, un goût très vif. La chair des femmes est surtout prisée; aussi arrivent-elles rarement à la vieillesse. Pour les hommes,

elles sont Jes bêtes de somme, des animaux domestiques, que Ton peut non seulement battre, blesser ou tuer à volonté, mais aussi manger sans scrupule. En temps de famine ou de disette, dit le père Salvado, on les sacrifie sans hésitation 4.

Oldfield va plus loin : « On les dépêche généralement, dit-il, sans le moindre scrupule, avant qu'elles deviennent vieilles et maigres, de peur de laisser perdre tant de bonne nourriture... Bref, on y attache tellement peu d'importance, soit avant, soit après la mort, qu'il est permis de se demander si l'homme ne met pas son chien, quand . celui-ci est vivant, absolument sur la même ligne que sa femme, et s'il pense plus souvent et plus tendrement à l'une qu'à l'autre, après qu'il les a mangés tous deux 2. »

Cunningham nous dit aussi qu'il trouva, comme aliment de réserve, dans le sac d'un des Australiens de sa suite, une gorge de femme 3. Le même voyageur a fait une observation générale montrant bien que la pratique brutale du cannibalisme est l'indice d'un état mental tout à fait infime. Selon lui, l'anthropophagie existe surtout en Australie, chez les tribus anarchiques, non organisées, où la force individuelle règne sans contrôle, c'est-à-dire chez les tribus les moins intelligentes.

Si la femme australienne est souvent dévorée, en raison même de sa faiblesse relative, à plus forte raison en est-il de même de l'enfant, plus faible encore.

Manger les enfants, dit encore Oldfield, est une pratique ordinaire en Australie, en temps de famine. Alors, ajouteil, « la mère ne doit pas se lamenter trop haut, sous peine d'être battue. On ne lui permet que de sourds gémissements.

Page 1