E. Chevé, Les Océans, p
Et s'en allait dormir à l'ombre d'un buisson. Il me fallut partir pour une île prochaine ; C'était pour secourir un vaisseau naufragé ; De retour dans la baie au bout d'une semaine, Je cherchai mon tayo : le roi l'avait mangé. Le grand prôtre avait dit au roi : « Si la vieillesse Et si le mal rongeur courbent ton noble front, Repais-toi d'un guerrier ; sa vigueur, sa souplesse, Et son âme vaillante en ton corps passeront. » Et pour s'incorporer sa jeunesse et sa force, Pour rafraîchir son rang par la lymphe épaissi. Le roi l'avait mangé sur un grand plat d'écorce, Pimenté bien à point, de patates farci.
Étant donnés, d'une part, l'habitude invétérée de l'anthropophagie, de l'autre, le pouvoir sans limites des roitelets dans les tribus sauvages, ce fait n'a rien d'extraordinaire. Il s'accorde d'ailleurs parfaitement avec l'opinion répandue dans toute la Polynésie et suivant laquelle, en mangeant tout ou partie d'un homme, on s'assimilait les qualités de cet homme, ses mânes 4.
Mais en temps de paix manger un homme, un noble, pour se rajeunir, ce ne pouvait être qu'un jeu de prince. Pour la classe inférieure, il n'y avait pas de cannibalisme en temps de paix. En temps de guerre, c'était autre chose, et alors les jjens du peuple, les Kikinos, imitaient les classes dirigeantes *. La distribution des morceaux était méthodique : le corps était découpé avec un roseau tranchant ; les fesses, considérées comme morceaux de choix, constituaient la part des prêtres : les pieds, les mains, les côtes revenaient aux chefs 3.
Mêmes mœurs dans la plupart des archipels polynésiens.. Au temps de Cook, les Havaïens. qui plus tard adoptèrent avec un empressement si funeste pour eux les mœurs européennes, étaient encore de déterminés cannibales. Interrogé-
i. Radiguet, Les derniers sauvages, p. 170.