Giraud-Teulon, Orig. de la famille, p
LA MORALE BBSTIALE 123
frêrie des Aréoïs, à la fois lubrique, mystique et aristocratique (je la décrirai plus tard), faisait à chacun de ses membres un devoir de l'infanticide. Toute femme, qui y manquait, était flétrie du nom de « faiseuse d'enfants » et chassée de la société. Une seule exception était faite pour le premier-né masculin des chefs. Mais même parmi les Aréoïs l'instinot maternel protestait. Conformément à la coutume générale, le nouveau-né devait être immolé au moment précis de sa naissance, en quelque sorte avant que la mère l'eût vu. S'il respirait seulement pendant une demi-heure, il était sauvé !. Dans la conscience polynésienne, il y avait évidemment lutte entre le puissant instinct maternel et le désir raisonné de se débarrasser d'un fardeau incommode. En effet, tous les observateurs s'accordent à reconnaître que les enfants épargnés étaient choyés, soignés avec tendresse, non seulement par les mères, mais même par les hommes * ; on n'ose pas dire par les pères.
Nous retrouverons l'infanticide, durant les phases supérieures de l'évolution morale ; mais il ne s'étalera plus au grand jour, comme il le fait dans les sociétés primitives, alors que la morale restrictive existe à peine, alors surtout que « le droit du père de famille », que nous entendons encore fréquemment invoquer, est sans limites. Durant ce stade primitif des sociétés, l'enfant est la propriété absolue de ses parents; ils en peuvent user et abuser. La communauté n'a pas encore compris que la protection de l'enfance est un de ses plus grands devoirs.
Si l'éthique bestiale ne songe pas à condamner l'infanticide, il va de soi qu'elle est, si possible, plus indulgente
i. Moerenhout,, Voyage aux îles du grand Océan, t. Ior, 484-503. — /Aid., t. XI, p. 200.
2. Cook. Troisième voyage. Hist. gén. des voyages, t. X, p. 314. — Marchand, lbid.y t. XV, p. 423.
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encore pour les mesures préventives, pour la destruction des enfants avant leur naissance. Cette destruction s'effectue sur une très large échelle dans toutes les races primitives, chez les Peaux-Rouges des bords de la baie d'Hudson aussi bien que chez les Indiens du bassin de l'Orénoque ; en Tasmanie, en Australie, à la Nouvelle-Calédonie, à Viti de même qu'en Polynésie. Elle était, selon Pritchard, systématique à Viti à Samoa, à Tonga.
Les procédés usités sont divers suivant les races et suivant leur degré d'intelligence, mais je n'ai pas à les décrire ici. Les Tasmaniens, les Australiens, si peu développés encore, prévenaient déjà de cette manière tout excédent de population. Les moyens auxquels Us avaient recours étaient comme eux-mêmes, simples et brutaux ; ils consistaient en coups redoublés portés par une vieille femme complaisante sur l'abdomen des patientes *.
Les raisons, qui poussent l'homme à détruire les enfants avant leur naissance, sont évidemment [celles qui motivent l'infanticide. Mais il y a lieu de remarquer que les pratiques abortives ont été blâmées par l'opinion, flétries par la morale et réprimées par les lois bien plus tardivement que l'infanticide. A ma connaissance, le code sacré des anciens Persans, le Zend-Avesûa, contient les premières, les plub anciennes prescriptions légales à ce sujet2. Aujourd'hui encore, sur ce point de morale, quantité d'Européennes, même des plus cultivées, ne sont pas plus développées que la Tasmanienne pithécomorphe. Il n'est pas de médecin, qui, assez fréquemment, n'ait eu à s'étonner de la candeur avec laquelleon a réclamé de lui une intervention, que la morale et la législation modernes s'entendent pour condamner.