‹ L'évolution de la morale; leçons professés pendant l'hiver de 1885-1886Chapitre 2 sur 330 · VI PRÉFACE · texte numérisé non relu

VI PRÉFACE

progrès, puisqu'il fallait partir de soi-disant « principes 3>, réputés supérieurs à l'examen.

Mais bonne ou mauvaise, vraie ou fausse, la philosophie d'une époque reflète toujours l'état mental et social des temps qui Tout engendrée. Or, dans un passé à la fois très lointain et fort récent encore, l'humanité plus ou moins civilisée a dû vivre sous des régimes rigides et despotiques. Les hommes s'étaient groupés en castes étagées, ayant des droits d'autant plus excessifs, des devoirs d'autant plus légers qu'elles étaient placées plus haut dans l'échelle sociale. Un monarque tout-puissant couronnait l'édifice, et quand il n'était pas plus ou moins déifié, il était le représentant terrestre de Dieu ou des dieux. A ce stade de l'évolution sociale, et même en dehors des théocraties pures, les dirigeants visent toujours à l'omnipotence et ont une foi robuste dans leur omniscience. Alors la structure sociale et la mentalité générale semblent figées. D'en haut on dicte aux hommes non seulement ce qu'ils doivent faire, mais encore ce qu'ils doivent croire; toute nouveauté est suspecte, tout changement interdit, tout progrès entravé. La théologie tient lieu de philosophie ; elle s'impose et la discuter est bien téméraire. Pour la pensée Hbre, il n'y a pas la moindre place au soleil.

Pourtant peu à peu (au prix de quels efforts!) la science naît, se fait jour, acquiert une certaine force, et, par suite,

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les liens qui garrottaient l'esprit de recherche se détendent : mais la pensée en garde l'empreinte ; si longtemps elle est restée courbée, comment se redresserait-elle en un moment ? On ne songe pas encore à répudier hardiment toute la théologie; on entreprend de la rendre rationnelle. Pour cela, on en élague telle branche, puis telle autre. Ainsi mutilé, l'arbre théologique semble moins absurde, mais il n'est plus vivant : la théologie mue ; elle devient la métaphysique. Le gain est médiocre. Pas plus que sa vénérable mère, la métaphysique ne relève de la science; elle continue à décréter l'immobilité mentale et elle y accoutume en proclamant de soi-disant vérités intuitives, inattaquables et immuables.

Or, l'état théologique ou métaphysique de l'esprit a été le lot des nombreuses générations qui nous ont devancé dans la vie; hier encore, il était le nôtre. Mais les modalités psychiques des centres nerveux se transmettent héréditairement dans une large mesure. Notre pensée naît donc, comme enchaînée ; le si long dressage subi par les ancêtres a imprimé en nous sa marque; de là, dans la plupart des cerveaux, une certaine rélivilé au progrès, surtout un penchant à croire sans examen ce que le genre humain a, des siècles durant, considéré comme des vérités indéniables.

Mais, parmi ces soi-disant vérités, intuitives ou révélées, il en est qui forment la trame de la morale pra-

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tique; et, cette morale pratique, nos ancêtres l'avaient décrétée immobile, comme Tétait leur état social. Le vieux monde s'est écroulé; il s'écroulera bien davantage encore. Tout est remis en question, mais le pli philosophique est pris et, aujourd'hui encore, on nous enseigne qu'il existe dans (^ l'âme » de tout être humain, à quelque pays et à quelque race qu'il appartienne, des idées morales, innées, nécessaires, qui doivent régler la conduite de la vie. Pourtant l'observation nous démontre qu'aucune idée ne saurait être innée, mais qu'il y a des penchants héréditaires, dont on peut scruter la genèse.

Tant que les sciences naturelles ont été mineures, ces assertions si téméraires ont pu trouver un grand crédit ; car on avait bien soin de les déclarer supérieures et extérieures à l'expérience. Mais depuis, une armée de savants s'est mise à l'œuvre et, sans môme y songer, elle a ruiné toute la métaphysique de l'éthique ancienne. De patientes et nombreuses observations nous ont rendu familière la psychologie de l'enfant, du sauvage, de l'aliéné, du criminel. La doctrine des idées morales innées s'évanouit devant cette enquête.

L'origine, la genèse des penchants moraux et immoraux ont été scrutées. D'autre part, l'ethnographie et l'histoire nous apprennent que les sociétés humaines se développent en passant par une série d'étapes graduées

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