‹ L'évolution de la morale; leçons professés pendant l'hiver de 1885-1886Chapitre 259 sur 330 · VII. — LE BILAN · texte numérisé non relu

VII. — LE BILAN

Nous pouvons maintenant, en connaissance de cause, dresser le bilan moral de l'Europe barbare.

Tout d'abord, il est évident que la noblesse innée y fut dans le principe, tout aussi absente que dans la Rome et la Grèce primitives. L'enfance des races européennes, si disposées aujourd'hui à se décerner un brevet de noblesse, est de tout point comparable à celle des autres types humains. Partout l'animalité et la sauvagerie ont précédé la barbarie : la gradation est nécessaire. Mais l'enfance morale de nos ancêtres fut quelque peu abrégée par l'influence éducatrice de la conquête romaine.

Sur celte barbarie mitigée vint se greffer le christianisme. Il fut grossièrement compris et appliqué par des races frustes encore et dut s'accommoder naturellement aux instincts et aux idées barbares. Pourtant les formules de charité, de fraternité, qu'il avait en grande partie empruntées à la philosophie antique, exercèrent à la longue une certaine influence. On peut vraisemblablement leur attribuer la fondation des hôpitaux, que commencèrent à créer dès l'époque mérovingienne, sainte Clotilde, sainte Radegonde, sainte Bathilde. D'habitude, ces hôpitaux étaient dos annexes des monastères ol un moyen d'influence pour le clergé. Ce dernier ne cessait aussi de prêcher Taumône; les monastères la distribuaient

même régulièrement et les châtelains les imitaient plus ou moins. Mais le clergé donnait d'une main pour reprendre de l'autre; les captations de testament et les accaparements des terres, surtout aux dépens des communes, marchaient de front avec la bienfaisance. Néanmoins, par de certains côtés, Finfluence cléricale fut civilisatrice.

Ainsi l'Église réagit contre l'exposition des enfants, péché véniel dans l'antiquité. Des hospices d'enfants trouvés se fondèrent, à Trêves au vi*" siècle, à Angers au vii% à Milan au Yiii* *.

Si grossier que fût le clergé, si contraint qu'il fût de se plier lui-même, pour vivre, aux mœurs générales, il habitua pourtant nos ancêtres à faire quelque état de la force spirituelle, intellectuelle.

Ce sont là des bienfaits et il en faut tenir compte ; mais ils furent compensés par de bien graves méfaits, par l'odieuse création des crimes d'opinion et l'influence à jamais exécrable de l'inquisition. Il faut aussi remarquer que la juridiction ecclésiastique, absolument injustifiable, fut moins scrupuleuse encore dans ses procédés et plus féroce que la justice laïque. L'institution, toute aristocratique, de la chevalerie ne saurait compenser ces crimes de lèse-humanité, ces violences contre les corps et les esprits ; elle eut pourtant pour résultat de faire tenir en estime l'héroïsme qui ne calcule pas, le sacrifice volontaire de l'individu pour une cause réputée juste. Mais que peut peser l'influence du Roman d^Amadis en comparaison de celle des tortures juridiques, des bûchers de Tinquisilion, du servage temporel et spirituel, des incessants abus de la force déchaînée? Ceux-ci néanmoins eurent Tutilitc, pour quiconque avait le droit de porter une arme, d'entretenir le courage personnel,

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