‹ L'évolution de la morale; leçons professés pendant l'hiver de 1885-1886Chapitre 263 sur 330 · I. — SIRVIVANCES SAUVAGES ET BARBARES · texte numérisé non relu

I. — SIRVIVANCES SAUVAGES ET BARBARES

Notre point de départ est déjà .si lointain, qu'il ne sera pas inutile de le rappeler. Dans notre course à travers les

morales de tous les peuples ^t de tous les temps, nous avons vu rhomme se comporter tout d'abord comme ne le font pas la plupart des animaux de proie, traiter ses semblables absolument en gibier, les chasser et les tuer pour les manger : sa morale était alors bestiale.

Quand on a épargné la vie du vaincu pour en faire un animal domestique, sur lequel on avait tous les droits, l'éthique est devenue sauvage. Une fois l'esclavage atténué en servage, quand les vaincus, les faibles, les petits, tout en continuant à être astreints à un travail servile, eurent le droit d'avoir une famille, de n'en être point séparés, et nj furent plus que des esclaves immeubles, attachés à la glèbe, les mœurs devinrent barbares.

Nous arrivons maintenant à la dernière période de cette lente évolution. A son tour, le servage a été aboli dans les sociétés organisées à l'européenne. Allons-nous entonner un hymne de délivrance? L'iniquité, l'oppression ont-elles enfin disparu? Nullement; elles ont pris une autre forme, que Ton peut appeler lar\'ée. L'égalité, l'équité, la justice sont dans les préceptes, dans les vagues formules humanitaires : elles ne sont ni dans les faits, ni dans les cœurs.

Rien de plus lent que le changement des mœurs, surtout que leur amélioration, car en cette matière, toute innovation suppose une plus large manière de sentir et de penser. En outre chaque nouvelle période de l'évolution morale tient aux précédentes; le passé imprègne toujours plus ou moins le présent. Dans notre organisation sociale, dans notre morale, que de restes des époques barbares survivent toujours!

Si l'esclavage a disparu depuis longtemps de l'Europe, on le retrouve encore au Brésil, pays fort chrétien, et son abolition dans nos colonies et aux États-Unis d'Amérique date d'hier.

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Bonaparte le rétablit dans nos colonies en même temps qu'il restaurait le catholicisme dans la mère patrie. En 1840, dans les Antilles françaises, les esclaves étaient saisissables, comme les biens, et la* vente s'en faisait, c à Tissue de la messe et au nom du roi, de la loi et de la justice *• ».

On estime à environ 50 millions le nombre des Africains enlevés à leur pays par la traite européenne^. Ur, on sait avec quelles horreurs se faisait ce commerce ; on n'ignore pas non plus que le sort de l'esclave noir en Amérique était plus cruel que ne Ta été celui de l'esclave antique. Tout cela est de notoriété vulgaire.

Dans les leçons précédentes, nous avons vu que la justice a pour fondement historique l'ancien droit de vengeance. Or, cette colère juridique a encore inspiré les rédacteurs du code Napoléon (1810), à chaque page duquel étaient prodigués la peine de mort, le carcan, la marque au fer rouge, le boulet aux pieds, elc\ Un article, l'article 824 de ce code, va môme jusqu'à conserver le droit de vengeance personnelle, le talion. Il déclare que le plaignant peut attaquer et tuer, sans autre forme de procès, l'homme qui se tient enfermé chez lui avec la femme, la fille ou la sœur du plaignant.

Volontiers encore nos juges parlent de vindicte sociale^ cl les comptes rendus des exécutions capitales se terminent d'ordinaire par une formule consacrée : c La justice est satisfaite. » Cette justice est évidemment une personne en colère, visant non pas seulement à la défense, mais à la vengeance sociale.

Pour la même raison, en beaucoup de contrées civilisées, le traitement des condamnés, le régime pénitentiaire ont été

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