‹ L'évolution de la morale; leçons professés pendant l'hiver de 1885-1886Chapitre 312 sur 330 · Havet, L'Hellénitme, p · texte numérisé non relu

Havet, L'Hellénitme, p

43i L*ÉVOLUTiON DE LA MORALE.

quérir des connaissances : l'extase finit par tenir lieu de

tout.

Si savant qu'il lût pour son temps, si sensé qu'il se montre souvent, Aristote ne fut pas plus sage que Platon, dans la question morale. Gomme le divin Platon, il admet pour riiommeuncfin dernière où Ton parvient parla vertu; il nous parle d'une vraie béatitude, universellement désirée pour elle-même et pour laquelle on aspire à tous les autres biens.

Pourtant, sans essayer de concilier ses hypothèses métaphysiques avec la réalité, il nous dit au livre VIP de sa MoralSy que le principe de toutes les actions humaines, c'est le plaisir et la douleur, rentrant ainsi, presque sans s'en douter, dans la morale pratique.

Énorme fut le succès des abstractions si creuses de la métaphysique platonicienne et aristotélicienne ; elle vinrent à point, à une époque où l'on ne pouvait plus admettre l'enfanline théolo}j;ie des premiers âges, mais où il n'y avait pas encore de science.

La morale stoïcienne, aussi mal fondée au point de vue de la raison, fut cependant bien plus humaine, par suite bien plus populaire. Elle prêchait d'ailleurs l'égalité : c La noblesse de Thomme, dit Epictète, vient de la vertu, non de la naissance, etc. *. » Pourtant le vieux fond métaphysique fut respecté au moins en apparence par les stoïciens. Epictète, Marc-Aurèle, etc., parlent souvent des dieux ou d'un dieu gouvernant despoliquement le monde; leur providence divine est impeccable; on devient libre en se soumettant à ses décrets. C'est un vrai tour de passe-passe, dont la recette est consignée dans la maxime suivante : c Xe demande point que les choses arrivent comme tu le désires, mais désire qu'elles arrivent comme elles arrivent, et tu prospéreras » ; ou encore

i, Épictèle, Maximes (éù, Tampucci), 56.

dans celle-ci : c J'aime toujours mieux ce qui arrive, étant persuadé que ce que les dieux veulent est meilleur pour moi que ce que je veux*. > II est d'ailleurs. bien entendu qui^ l'homme est libre; son moi est une entité distincte et détachée des organes : c Je suis boiteux, voilà un empêchement pour mon corps, mais, pour ma volonté, point du tout'. » c Les choses qui dépendent de nous sont libres par leur nature ; rien ne peut ni les arrêter, ni leur faire obstacle \ »

Pourtant, sur d'autres points, les stoïciens avaient rompu avec la métaphysique. Chrysippe n'accordait la vie future qu'aux âmes d'élite; Épictète affirmait la mortalité de l'âme; il admit que la méchanceté est une maladie : c On a pitié des aveugles, des boiteux... Les méchants aussi sont aveugles malgré eux^ » Pour lui, les habitudes ne peuvent être vaincues que par des habitudes contraires ^ Enfin, selon les stoîques, il fallait non pas punir, mais prévenir le crime.

Sans songer à aucun paradis, Épictète en était arrivé à une morale pratique, fort analogue à la morale chrétienne. Il recommande le célibat, au moins la chasteté avant le mariage ^ Pourtant il veut que Ton soit indulgent pour les faiblesses de ce genre % mais il blâme énergiquement l'adultère; le commettre, dit-il, c'est se ravaler au niveau des singes et des loups*.

Ce qui, par exemple, n'a rien de chrétien dans le stoï-

Page 1