‹ L'évolution de la morale; leçons professés pendant l'hiver de 1885-1886Chapitre 32 sur 330 · Franklin, Ibid.,p · texte numérisé non relu

Franklin, Ibid.,p

un refuge sur un arbre, il était trahi par les aboiements des féroces limiers et tombait aux mains de ses maîtres plus féroces encore. Ce n'était pas tout. Assez négligemment gardés dans le voisinage du cap Français, ces chiens plus d'une fois se détachèrent. Des enfants noirs, rencontrés par eux sur la grandVoute, furent attaqués et mangés en un clin d'œil. Souvent encore ils se jetèrent dans les bois circonvoisins, surprirent une inoffensive famille de laboureurs noirs, arrachèrent le nouveau-né du sein de sa mère ou même dévorèrent l'homme, la femme et les enfants. Ces limiers retournaient ensuite au chenil, les mâchoires hideusement barbouillées du sang de ces pauvres nègres *. » Les colons européens, dont il est question dans ce passage, étaient des Français; mais c'est aux Espagnols que revient l'honneur d'avoir dressé des meutes de limiers chasseurs d'hommes, et l'exemple leur en fut donné à Saint-Domingue par Christophe Colomb lui-mêmeM

Si atroces qu'ils soient, tes faits sont intéressants; ils nous montrent combien il est aisé de réveiller la bête sauvage, non seulement chez le chien, mais même chez l'homme.

Ces instincts féroces, qu'il est si iacile de ressusciter, on peut aussi les amortir, et pour cela l'un des moyens les plus sûrs est de créer des liens sympathiques par l'accoutumance et de bons procédés longtemps continués. On émousse, on apaise môme les penchants sanguinaires de certains animaux en les faisant vivre avec leurs proies ou leurs ennemis héréditaires; on réussit mieux encore en les faisant élever par ces derniers.

Des furets, couvés en quelque sorte par une poule, non seulement n'attaquaient pas leur mère adoptivC; mais mis en

1. Franklin, Vie des aniwiau,r Mammifères, p. 15G157. â. Ibid, p. 155.

présence d'une autre poule, à laquelle ne les liait aucune deltede reconnaissance^ ils hésitèrent beaucoup à Taltaquer, paralysés qu'ils étaient par le conflit entre leur instinct sanguinaire et l'habitude acquise ^ Chez les animaux comme chez les hommes, il arrive souvent qu'on se hait moins quand on se connaît mieux.

Dans les pampas de l'Amérique du Sud, nous dit P. Mantegazza, c'est en faisant allaiter de jeunes chiens par des brebis que l'on forme des chiens de berger attachés à leur troupeau. Cependant, par surcroît de précaution, on les soumet à la castration atin qu'aucune passion perturbatrice ne les vienne distraire de leur devoir *.

Ces tendances artificielles, si variées, que l'homme sait créer de toutes pièces chez le chien, peuvent aussi se former d'elles-mêmes par le seul fait des circonstances, et il en peut résulter un instinct héréditairement transmissible, par conséquent tout à fait analogue aux penchants, dont la genèse est inconnue, et que l'on nomme instincts naturels.

On a vu, par exemple, l'horreur des bouchers se léguer héréditairement dans une famille de chiens, tout à fait comme les terreurs instinctives, dont nous avons cité des exemples ^. A ce propos, une circonstance est à noter, c'est que, chez le chien du moins, les sentiments de sympathie ou d'antipathie, basés sur le souvenir de quelque aventure personnelle, ont facilement pour objet tout un groupe d'hommes exerçant la même profession ou ayant le même uniforme. L'animal ne particularise pas: il aime ou hait en bloc toute une catégorie d'individus. Nous avons parlé d'un chien qui haïssait les bouchers. Franklin nous raconte l'histoire d'un petit épagneul, appelé Peeler, qui, sauvé par un policeman

1. Romanes, Évolution de la mora/e, etc., p. 228. t. P. Mantegazza, Rio de la Plata^ etc., p. 297. 3. Romanes, Ibid., p. 184.

Letourneau. — L'évolution de la morale. 4

des dents d'un terre-neuve, voua un culte à tous les policemen de Londres sans distinction*.

Mais c'est là un fait humain au premier chef. Pour des motifs tout aussi personnels, quantité de nos contemporains aiment ou haïssent tel ou tel peuple, telle ou telle classe ou catégorie sociale. 11 y a quelques années, dans une ville du midi deFItalie, un individu poignardaun malheureux soldat qu'il ne connaissait pas, pour tirer vengeance d'une offense que lui avait faite un autre soldat^ En traitant plus tard de la moralité des Australiens, nous aurons à citer des faits du même genre, fort curieux au point de vue de l'évolution de la morale. Pour le moment, nous nous bornerons à constater en passant que des sentiments identiques, aussi absurdes que puissants, peuvent naître chez le chien, chez rAustralien, chez l'Européen dit civilisé, et cela pour une raison des plus simples, la parité fondamentale des centres nen^eux conscienls, l'aptitude des cellules corticales des hémisphères cérébraux à percevoir et à garder des empreintes analogues.

J'ai essayé de montrer comment, par une éducation convenable, on peut émousser ou développer les instincts des animaux, comment on peut doter ces animaux d'instincts nouveaux qui deviennent héréditaires, comment ces pen^ chants dits artificiels, mais qui sont simplement plus récents^ que les penchants dits naturels, entrent parfois en conflits avec ces derniers. Avant de quitter ce sujet, j'y veux revenir** en citant encore quelques-uns de ces faits tout à fait démons-— tralifs où l'on voit aux prises, dans la conscience de ranimal^pce qu'on peut appeler la morale primitive et la morale acquise.

Aux Indes, il arrive parfois que des éléphants apprivoisée

J. Vie des animaux (Mammifères), t. I", p. 171-173. 2. E. Fcrri, Sacialismo e criminalitây p. 16.

deviennent marrons, retournenl à la vie sauvage ; mais ils conservent l'empreinte de l'éducation donnée par l'homme, l'instinct de l'obéissance : t On a vu, dit Franklin, plus d'un Indien s'avancer bravement vers un monstre en apparence sauvage et lui ordonner de le recevoir sur son cou. — Au commandement de cet homme, l'animal reconnaissait à l'instant même la domination de son ancien maître ^ »

A Londres, un éléphant qui eut son jour de célébrité sur la scène du Coburg-Thealre^ et qui s'appelait Chuni, finit après une longue période de docilité par devenir rebelle, sujet à de violents accès de colère. On décida de le tuera coups de fusil. Or, pendant l'exécution même, au milieu des coups de feu, il obéissait encore à la voix de son gardien : c II tomba noblement, dit Franklin, comme un général fusillé *. »

L'histoire du chien de M. Romanes, racontée parle maître à une séance de l'Association pour l'avancement des sciences, est plus instructive encore. Il s'agit d'un vol domestique commis par l'animal :

4 Ce chien n'a jamais volé qu'une fois dans sa vie; un jour C[u'il avait grand'faim, il saisit une côtelette sur la table et l'emporta sous un canapé. J'avais été témoin de ce fait, mais je fis semblant de n'avoir rien vu et le coupable resta plusieurs minutes sous le canapé, partagé entre le désir d'assouvir sa faim et lesentiment du devoir; ce dernier finit par triompher <t le chien vint déposer à mes pieds la côtelette qu'il avait dérobée. Cela fait, il retourna se cacher sous le canapé d'où aucun appel ne put le faire sortir. En vain je lui passai doucement la main sur la tète, cette caresse n'eut pour effet que de lui faire détourner le visage d'un air de contrition vraiment

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