Cook, Hist, univ. des voyages y t. X, p
ivec un petil morceau de fruit à pain, qu'il mangeait ensuite. Test une idée très analogue à ce que les catholiques appelent c transsubstantiation ». En fait, les Taïtiens n'étaient )lus anthropophages, mais leurs divinités Tétaient restées, îl, après une offrande de ce genre, on pouvait tout leur iemander^
L'évolution mentale subie par les Polynésiens relativement i Tanthropophagie est des plus instructives. Il vaut la peine le nous y arrêter. D'abord on pratique le cannibalisme primitif, bestial, sans scrupule; on s'entrc-dévore, comme le disaient les Néo-Zélandais, exactement à la manière des poissons. Puis l'anthropophagie se restreint. En dehors de l'état de guerre, elle devient une prérogative des chefs. Enfin elle se perpétue seulement, sous une forme symbolique, dans les sacrifices religieux.
Le progrès est incontestable et on peut le suivre pas à pas; mais, ce que l'on ne réussit pas toujoui*s à faire dans les études de ce genre, on saisit ici les raisons de rtimi''lioration des mœurs, on en comprend le mécanisme psychique. Tout d'abord. Ton constate que le cannibali>me persiste surtout là où les nécessités de l'existence y poussent sans cesse : dans les petites îles, où l'aliment est rare ; à la Nouvelle-Zélande, où il n'y a d'autre mammifère sérieux que le chien et où la flore est avare de fruits féculents. Là, l'anthropophagie est presque nécessaire, comme elle le redevient pour nous, après certains naufrages; aussi les deux sexes s'y abandonnent avec ardeur et nul ne songe à y renoncer.
Dans les autres grands archipels, où s'entre-manger n'est pas absolument nécessaire, la chair humaine est sévèrement interdite aux femmes et souvent aux gens du peuple, en temps de paix.
1. Cook. Ilitt, univ. dei voy., t. X, p. 240. Lktourxeau. — L'évolution de la morale. "
Or, dans les premières leçons de ce cours, j'ai montré comment, par un dressage convenable, continué pendant un nombre suffisant de générations, on arrive à doter certains animaux d'appétences et de répugnances artificielles, se transmettant par l'hérédité et devenant de véritables instincts. Le fait, aussi incontestable que général, est basé sur les propriétés essentielles des cellules nerveuses; il doit donc s'observer chez l'homme aussi bien que chez l'animal.
Par conséquent, dans tous les archipels polynésiens, où l'usage de la chair humaine a été rigoureusement interdit aux femmes, elles ont dû nécessairement finir par n'y pouvoir plus songer sans une répulsion instinctive. C'est en effet ce qui est arrivé : t Les femmes, nous dit un voyageur en parlant des Marquises, sont exclues de ces festins, qui leur inspirent du reste la plus profonde horreur ; aussi, durant plusieurs jours, fuient-elles avec répugnance les hommes suspects d'y avoir participé*. »
A ce propos, il ne faudrait pas invoquer la plus grande délicatesse morale des femmes, leur sensibilité, leur humanité, etc. Ce sont là des fruits d'une longue culture. La femme primitive en est tout aussi dépourvue que son mâle. Or, ici la contre-épreuve a été faite. Les Nouka-Hiviennes avaient horreur de la chair humaine, mais les Néo-Zélandaises, appartenant à la même race et à la même civilisation, en étaient très friandes. Une seule explication est possible. A la Nouvelle-Zélande, les femmes mangeaient volontiers la chair humaine, parce qu'on ne la leur avait jamais interdite.
Dans les autres archipels, nobles et prêtres s'entendirent pour défendre le cannibalisme aux femmes. Ce ne fut pas du tout dans un but de moralisation, mais par simple gourmandise. La chair humaine fut € tabouée » pour la femme,
i. Railiij'uet, Derniers sauvages^ p. il'J.
exactement comme l'était celle du porc et pour la même raison. Il en résulta, dans le cerveau féminin, la formation d'une empreinte mentale particulière, essentiellement analogue à celle qui empêche le chien d'arrêt de fondre sur la perdrix. Les motifs déterminants ont dans le principe été du même genre. Pour l'animal, \e mobile a été la crainte du fouet du dresseur; pour la Polynésienne, une crainte plus grande encore; car, en Polynésie, la violation d'un tabou entraînait irrévocablement la peine de mort.
De cette éducation, continuée avec persévérance, il résulta chez la Polynésienne la formation d'un vif dégoût pour la chair humaine. Mais les hommes héritent, dans une large mesure, des penchants moraux ou immoraux de leurs mères ; par conséquent, par la seule influence héréditaire, les Polynésiennes ont dû modifier leur descendance màle, la moraliser au point de vue du cannibalisme. Je ne parle pas de l'éducation; car, en pays sauvage, l'enfant n'est soumis à aucune éducation suivie et raisonnée.
On est donc fondé à attribuer à l'influence féminine les inquiétudes morales, que les Noèika-Hiviens commençaient à éprouver à propos de l'anthropophagie, et la grande répugnance que cette pratique animale inspirait déjà à la plupart des Taïtiens, contemporains de Cook. Le célèbre voyageur rapporte en effet que deux Taïtiens, nommés Toupia et (Edidi, qu'il emmenait en Angleterre, manifestèrent des sentiments d'horreur en voyant leurs congénères de la Nouvelle-Zélande se gorger brutalement de chair humaine, et que souvent ils leur adressaient à ce sujet de sanglants reproches *.
Les aristocrates et les prêtres de la Polynésie ont donc été, en cette occasion, des moralisateurs aussi efficaces qu'incons-
1. Cook, premier voyage^ in llist. univ. des voyages, l. VI, p. 85. — Ihid., t. VIII, p. 116.
iOO L*ÊV0LI]T10N DE LA MORALE.
cients. Sans y songer le moins du monde, ils ont préparé la naissance d'une lointaine génération ayant pour le cannibalisme un éloignement inné.
Le fait est à noter. Au cours de ces études, j'en aurai plus d'un autre du même genre à signaler. C'est qu'en effet, mainte délicatesse morale a été provoquée, créée par la grossièreté même: le bien est souvent sorti du mal.