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L'Evolution de Maurice Barrès

Pas mal de gens le contesteront. Que ne conteste-t-on pas ! D'ailleurs, s'il existe une vérité au monde, c'est bien celleci: rien ne dure. Les modes vont vite, et Barres fut à la mode. Barrés s'est beaucoup porté, il y a quelques années. Certains même l'arboraient avec ostentation. On le délaisse peut-être un peu en ce moment, en apparence, tout au moins, mais son tour reviendra; comme la loutre et Tastrakan, il est, sans vilain jeu de mots, entré dans les mœurs.

Certes, il n'est pas le seul à se partager le domaine des esprits: il y a surtout ce grand cerveau lucide, Charles Maurras, nous possédons également André Gide, « dont Tœuvre entière déchaîne de l'enthousiasme, est conçue selon la plus intense Joie, a pour fin d'évoquer la vie totale », œuvre qu'il nous faudra bien étudier quelque Jour; nous avons aussi Remy de Gourmont, Adrien Mithouard, Jules Lemaître, et, si j'osais, quoique bien vieilli, bien périmé, notre Anatole France. Quant à Faguet!...

Aime-t-on Barrés? Je ne le pense pas. Le trouve-t-on sympathique? Guère plus. Il est trop distant.

On le subit, car il s'impose. Il règne sur les esprits, non sur les cœurs.

Il impressionne; et possède la plus belle attitude qu'on se puisse souhaiter. Il a grand air et tranche sur la masse plutôt falote des hommes de lettres. A la Chambre « notre grand méprisant », ainsi que l'appellent X. L. C. B., siège « au plafond », dominant ainsi de son pur profil d'aigle,

l'ignoble curée où se rue la tourbe des bas profiteurs du parlementarisme.

Tout jeune, Barrés sut se hausser, noblement, au rôle de vedette. Aussi devint-il vite une illustration contemporaine.

Les causes de sa rapide et durable ascension sont diverses, et pour le moins complexes à démêler. Toutefois, une des principales c'est, je le croirais volontiers, parce qu'en lui le penseur, « findolent idéologue », se double d'un homme d'action.

Agir! est son leit-motif, comme Danser! fut celui de Zarathoustra.

Aux pages les plus langoureuses di son œuvre, au moment où soupirent dans un voluptueux lamento toutes les molles ilùtes du désir charnel, vous entendez subitement une phrase stridente comme un coup de trompette. C'est le combatif qui se réveille et secoue sa mollesse ; il sonne la Diane des énergies, et rien n'est plus particulier à Barres que ces « contrastes », que ces sursauts subits d'une âme hère qui veut s'affirmer à elle-même son âpre et indéfectible volonté de puissance.

Comme on le voit, et tout l'y disposait, il eut pu se complaire dans un confortable mais banal dilettantisme, pirouetter de droite et de gauche, comme nos Vestris de l'idéologie, papillonner de ci de là, au gré du temps et des zéphyrs souffleurs, il a préféré opter carrément, affirmer des opinions fermes et assumer l'écrasante responsabilité de non seulement les défendre, mais de les illustrer par le livre ou la parole.

D'autres aussi l'ont fait, du moins en Amérique; un autre aussi l'a tenté en France: je parle du couple Roosevelt- Doumer. Mais je ne pousserai pas la désobligeance envers Barres jusqu'à oser le comparer à ce gros Bulfalo-bill, tout en molaires, de Teddy, qui à le voir perpétuellement rire à bouche que veux-tu, m'a toujours semblé servir de réclame pour je ne sais quel fabricant de dentiers américains.

De grâce, que MM. Izoulet et Ernest Judet ne me

prennent pas pour un détracteur de ce chasseur de fauves pour cinématographes, loin de moi cette pensée. Non, ce que je veux dire, c'est qu'en France on ne triomphe pas de la même façon que dans les universités du Texas et du Far- West, où il suffit de montrer des biceps à la Joë Jeannette, ^t d'allier aux sentences simili-jingoïstes, le pathos puritanospinosiste de Carlyle et d'Emerson.

Donc, aucun parallèle, comme on disait autrefois, ne me semble possible entre le bon Teddy et Maurice Barrés.

C'est que sans son dandysme, acquis ou natif, et son àpropos, Barrés n'eut point vaincu. En France, à Paris surtout, il faut pas mal à\illîire et d'esprit pour s'assurer un régne, même éphémère; Barrés a pu allier les deux. Il s'érigea professeur d'énergie avec une telle séduction qu'il dut charmer, j'en suis certain, Marcel Boulenger luimême, ce fin arbitre des élégances littéraires.

Certes, Barrés se plaça, tout d'abord, aux places bien en vue. C'était son droit, nul ne lui conteste. Il ne se contenta pas d'être le premier à Nancy, il voulut devenir le premier à Rome.

Caveant consiiles. Et si ses aïeux dansèrent la bourrihourra aux environs de Saint-Flour, il a su, lui, chausser les escarpins et devenir le plus brillant valseur de nos idéologues. Que les Dieux en soient loués !

Une haute ambition le soutint toujours. La politique — j'allais écrire le Boulangisme — fut son tremplin. Il sauta haut, très haut, mais ne perdant jamais le Nord, il se garda bien, comme le clown de Banville, de se perdre dans les étoiles.

Barrés possède le sens des réalités.

Parlant non sans morgue, ironisant avec distinction, ce Brummel de la politique et des lettres, se différencie de la plate vulgarité des hommes de son temps. Adroit, intelligent, fin, soutenu par une grande opinion de lui-même, connaissant la façon de présenter les choses, il se mit en tète de ses contemporains, un peu à l'écart toutefois, cavalièrement paré dans son aristocratisme romantique à la René.

Le beau rôle lui était échu : de bienveillantes fées ayant veillé sur sa naissance.

Bien rente, audacieux, son Stendhal en poche, son Beyle, comme ils disent au Stendhal-Club, élégant et la boutonnière (leurie, c'est « dans un coupé aux roues caoutchoutées », que Barrés a gravi les routes, pour lui carrossables, du Parnasse.

A l'âge ingrat où tant de jeunes poètes déjeûnent d'un sonnet et soupent d'un clair de lune, où perdent de leurs illusions et de leur talent dans l'accomplissement de besognes ingrates, autant que peu rémunératrices, Barrés posait chez Jacques Blanche, possédait un cabinet de travail « en gothique », découvrait ^c le tabac, le café, et tout ce qui convient à la jeunesse », devisait des sensualités de la mystique avec son ami Stanislas de Guaita — dont il devait, hélas ! nouveau Bossuet, composer bientôt l'Oraison funèbre — et s'initiait « avec ce fameux Burdeau aux systèmes de philosophie ».

Ensuite il y eut Les Taches d'Encre.

Les Taches d'Encre sont un enseignement. Un enseignement délicieux.^ dirait Jules Lemaître. Elles ftous éclairent singulièrement sur l'état d'esprit de Maurice Barrés, première manière.

Barrés, le Moi de Barres, est formé de plusieurs individus. Prêtez l'oreille : tantôt c'est le voluptueux flûtiste des idéologies passionnées, tantôt c'est le fifre de l'ironiste, tantôt le tambour de basque de l'Espagnol romantique et « contrasté //, tantôt le clairon déroulédien du doctrinaire nationaliste.

D'où complexité, apparente contradiction de l'homme.

Mais ouvrez Les Taches d'Encre.

Ce très jeune penseur de 22 ans, qui bien entendu n'a pas encore trouvé sa terre et ses morts, y parle pourtant déjà de l'Alsace et de la Lorraine et s'acharne huit pages durant sur un « mauvais Français », Victor Tissot.

Tissot ?! Tissot r! mais oui, vous savez bien, Tissot, l'auteur du Voyage an pays des milliards et de La Comtesse de Montretout .'(un titre de roman à rendre jaloux Willy).

Écoutez ce que Barrés en dit, de \^ictor Tissot. C'est déjà le pamphlétaire de La Revue Indépendante et du Figaro, dont les vibrants articles devaient attirer Tattention du général Boulanger et le faire élire député de Nancy, en 8q.

« Au fait, écrit Barrés, que l'aimable fabricant (Tissot) compile et empile les volumes, peu nous importe. Je le laisserai volontiers accroupi sur sa besogne. Le pauvre homme peut avoir des excuses secrètes, comme on a des vices cachés. Que sa muse fasse les remparts, la pauvre fille est assez à plaindre. Mais on lui défendra de mêler la patrie à ces industries de tolérance. Qu'il mange, soit ! s'il le croit nécessaire ; mais qu'il mange proprement ».

Je ne sais si Tissot, Victor, finit par apprendre la civilité, mais la leçon du déjà professeur d'énergie fut bien bonne, et ne manqua pas de saveur ni d'outrecuidance.

Censures d'un esprit fougueux, explosion d'une personnalité qui veut faire immédiatement son trou, dira-t-on ! Sans doute, sans doute, il y a bien un peu de tout cela. Mais nous y voyons surtout Barrés nous livrer son àme. 11 se montre déjà le futur cocard, cocardeaii, cocardier à.Q La Cocarde^ diraient nos inénarrables Rostand's.

A 22 ans il possède les haines et les admirations qu'il cultivera avec amour dans son àsfe mûr.

Ce qu'il est maintenant, il l'a toujours été. Je parle de son moi à lui, non de ses doctrines. Ses doctrines, c'est tout autre chose.

Encore que les contradictions en soient patentes, individualisme d'abord, nationalisme ensuite, il faut bien savoir comme le dit Paul Souday, un bon critique qui ne s'occupe pas assez de la jeune littérature, ''< qu'il y a deux points de vue différents pour considérer un même problème ».

La seule dissemblancîe qu'on trouve entre les idées du Barrés d'autrefois et les idées du Barrés d'aujourd'hui, provient de ce qu'en 1884 il se souciait fort peu de les ériger en système et se contentait de les émettre, le plus élégamment possible.

Ce qu'on va lire, et que j'extrais de l'article sur Tissot, ne

le dirait-on pas écrii tout dernièrement sous Tinéluetable « poussée des aneètres >■ !

u Dans cet idéal suprême composé des idéaux de toutes les races élevées, un souci particulier nous est dévolu. A nous il appartient de conserver le génie de France, de l'aider en ses transformations, de le réaliser selon nos appétits...

« Et notre tâche spéciale à nous, jeunes hommes, c'est de reprendre la terre enlevée, de reconstituer Fidéal français qui est fait tout autant du génie protestant de Strasbourg que de la facilité brillante du Midi. Nos pères faillirent un jour ; c'est une tâche d'honneur qu'ils nous laissent. Ils ont poussé si avant le domaine de la patrie dans les pays de Fesprit que nous pourrons, s'il le faut, nous consacrer quelques années au seul souci de reconquérir les exilés. Il n'y faudra qu'un peu de sang et quelque grandeur d'âme ».

Ainsi Barrés désira toujours une nourriture morale, et les lettres, pour lui, ne furent jamais une fin en soi. Aprement il se chercha un idéal élevé, une certitude.

11 sut voir que le doute d'Hamlet ne mène qu'à l'inaction. 11 voulut croire à quelque chose, il s'y efforça. Après bien des investigations dans le domaine de l'idéologie, qui toutes ne lurent pas vaines, il parvint à trouver, à retrouver plutôt, faudrait-il dire, le terrain ferme où bâtir les cathédrales de la foi.

Jeune, et d'instinct, il fustigea les naturalistes ^f. ces fils grossiers de paysans obtus, cerveaux pétris par des siècles de roture et qui ne savent ni penser ni sourire, mais qui se complaisent pendant un gros volume au crachat d'un ivrogne ou aux dessous d'une fille, tant est forte l'influence de l'atavisme. //

Atavisme! atavisme!... Fouchtra l quel aristocratique dédain! encore qu'il fasse sourire.

Pourtant qu'on le veuille ou non. Barrés est un aristocrate romantique, épris du rare et du singulier — car c'est bien ça le romantisme — un dilettante aussi, qui pu moment du symbolisme, cette réaction contre le naturalisme, se complut au « prestige de l'obscur ». Et le lourdaud de La Revue Indépendante, qui attaquait les derniers Romantiques, l'a bien

vu quand il dit: « Au demeurant, tous, tous des Renés, tous des aristocrates rococos qui refusent de prendre la pioche et de nous aider dans la besogne du siècle, des tenants de l'absolu, de la métaphysique et de la révélation chrétienne, des Renés, pour tout dire — tandis que les Naturalistes — qui font le pied de nez au scepticisme transcendantal, si spécieux, mais si vicieux de Kant — sont les ouvriers méthodiques du visible, du tangible et du relatif: la Science et la Foi. ))

Voilà ce que combattaient les Naturalistes de 84. Ils se souvenaient que le Romantisme français — je ne dis pas suisse — fut une magnifique réaction, tentée au nom de la tradition catholique et royaliste, c'est-à-dire nationale, contre les Encyclopédistes de la Décade, ennemis de Chateaubriand, les pseudo classiques et les derniers Voltairiens, « au hideux sourire ».

C'est pourquoi il nous faut, comme le conseille Tancrède de Visan, ^f nous retourner contre les partisans d'un humanisme froid et d'une renaissance latine dont la logique étroite risque d'étrangler tout chant lyrique//. 11 ne faut pas apporter « une fougue trop romantique à nous libérer du romantisme ». D'ailleurs, comme nous le dit Adrien Mithouard, ce noble esprit chercheur assoiffé d'unité, « l'art classique et l'art romantique furent les deux moitiés de la Cathédrale ».

Ce sera une des plus belles gloires du Symbolisme que d'avoir fui la grossièreté suffisante des maçons naturalistes, pour qui n'exista jamais que le visible, le tangible et le relatif, c'est-à-dire la boue, la crotte et la sanie.

Ces poètes virent plus haut, comprirent que l'inconnaissable nous étreint : in co vivimus, movemur et sumiis, ils cherchèrent des correspondances, des harmonies cachées, comme on disait jadis, un rapport secret du sensible et de l'intelligible. Ils possédèrent le sens « anagogique ».

Barrés subit très fortement l'emprise du symbolisme. Mot un peu vague, qui sous entend d'ailleurs une multitude d'influences diverses ~ sensation, mysticisme, nihilisme, etc.

Barrés fut, et Test resté, sauf peut-être dans ses Jornicres œuvres, si maigres qu'elles en semblent décharnées, un a jcpte du rare et du singulier; peu classique, en somme, puisque le classicisme, du moins dans sa plus exacte définition, tend à la peinture de types universels et ne réside pas, ainsi qu'on voudrait nous le faire entendre, que dans la sécheresse du style et l'impuissance lyrique. D'oij, il faut bien le constater encore une fois, proche cousinage entre le romantisme et le symbolisme, épris tous deux de ï accident.

Barrés, jusqu'à ces derniers temps, s'adonna à l'exceptionnel comme d'autres à la boisson. Résolument, il voulut fuir le banal, le convenu. Toujours dans ses prenantes nostalgies, il désira autre chose. Quoi! « l'àpre plaisir de vivre une vie double ! La volupté si profonde d'associer les contraires ! "

il y a du René en Barrés. Mais ce n'est pas tant le besoin de linlini qui le tourmente que la soif d'insatiables désirs. De l'Andalousie aux lies Borromées, il recherche on ne sait quelle Sybaris. Ne la trouvant guère, parfois Yacedia^doni parle Cassien, cette maladie des cloîtres, cette tristesse vague et tendre, l'ennui des longs après-midis le prend. C'est le moment oij, dit Sainte-Beuve, « l'on se perdrait volontiers dans le tourbillon du désert avec Pharan », où l'on s'écrierait avec René: « Levez-vous vite, orages désirés... »

Barrés plus qu'un autre subit ces heures troubles, rançon des âmes supérieures.

En esthète aussi, il se complut aux choses de U Intelligence, 'r J'estime volontiers, avec quelques-uns. qu'il n'est pas de drame plus attachant que le concours des idées dans la tète d'un sage, artiste ou philosophe. »

Voie que Barrés devait suivre toute sa vie.

Il se réfugia dans X intellectuel et demanda « à la cadence d'une strophe, à la tendresse de leur rêverie ou à l'audace d'une classification la quiétude » que ne pouvait plus lui fournir la religion ni les groupes humains.

Ce qui le hante, même à ses débuts, c'est un besoin

de certitude. 11 veut avancer d'un pas ferme, car il s"aperçut vite du néant de ces irrésolus qui dédaignant les buts anciens, chancellent toute leur vie '^. du paradis des croyants aux paradis artificiels >/.

En attendant il s'interroge, cherche à se connaître, demande aux poètes, aux psychologues, aux philosophes, ce que vaut pour la vie la sensation, le sentiment ou V idée.

La sensation, le sentiment et l'idée, furent ses trois premières maîtresses, partant les plus chéries. Bien entendu, ces trois premières maîtresses avaient déjà servi à quantité d'autres. Barrés, ami des systèmes modernes, rendons lui cette justice, reconnaissait des Maîtres ; ce que nos jeunes hommes de lettres, se souvenant sans doute du mot d'Avinain : N'avoue:^ jamais ! ne font plus.

Barrés, lui, citait volontiers ses pères en esprit. Comme Homère le dénombrement ne lui répugnait pas. Ses intimes étaient Hegel, Karl Marx, Renan, Taine, Goethe, et Chateaubriand, et Benjamin Constant, et Comte, et Nietzche. dont les conseils sans doute, le portèrent à assassiner Morin, api es que l'infortuné eut signé le bon à tirer. 11 possédait aussi d'autres relations, Louis Ménard, Gobineau, Baudelaire, « le Boileau hystérique cher à Alcide Dusolier », Poe, Verlaine, Mallarmé, Rollinat, des Esseintes, etc., etc., d'autres encore, bien plus que ça.

Décidément, « ils sont trop », eux aussi. C'est ce qui m'a toujours donné à penser que les théories de Barrés ne sont pas aussi impersonnelles que certaines mauvaises langues voudraient bien nous le faire accroire. Il possède tant de Maîtres, avoués ou non, qu'il ne ressemble à aucun d'eux. Certes sa substance intellectuelle en est formée, je le veux bien, et longtemps il lut Taine et Renan à s'en rendre malade, mais qui de nous, dans sa prime jeunesse, ne connut de pareils entraînements !

Tels pères, tel fils. De semblables antécédents expliquent le Moi ambitieux et contrasté de ce « mystique incroyant », comme l'appela Paul Bourget.

Paul Bourget fut l'aimable cornac littéraire de Barrés,

lO

comme Tavail déjà été quelque peu, précédemmenU le toujours souriant prophète Jules Claretie.

Quoi d'étonnant à cela ! Ce psychologue ne devail-il pas comprendre excellemment notre amateur d'âmes, notre indolent idéologue, ratiocinant sur le Moi, et fervemment épris de la dialectique morale des François de Sales et des Ignace de Loyola !

Bourget, Barrés suivirent une évolution à peu près parallèle ; ainsi que Gide, que Mithouard ils sortirent de ce pessimisme déliquescent, où se complut Adoré Floupette, trouvèrent leurs certitudes, leurs raisons de croire, eut dit Brunetière, tandis que notre Anatole France patauge lamentablement dans les marais de la neurasthénie et que le trop docte épiloguier Remy de Gourmont, qui n'a pas fait trois fois le tour du monde, comme le circumnavigateur des Cloches de Corneville^ mais plusieurs fois le tour des idées, s'aperçoit en fin de compte qu'elles sont rondes, et, comme dit la chanson <-' que leur centre est partout et leur circonférence nulle part v. Ce n'est pas, qu'on le sache bien, que je tienne Remy de Gourmont pour négligeable, au contraire. Pour ma part, je l'admire presque autant que Jean Florence, quoique je ne l'annonce guère. C'est que Remy de Gourmont est peut-être le plus «original» de nos paradoxeurs. Et Guillaume Apollinaire le vit bien, lui qui le fit siéger au Paradis de ses <r Contemporains pittoresques >/, à la droite du Père Ubu, qui sut, comme personne ne l'ignore, mettre avant Marinetti le Roi Bombance en musique.

Comme Glaucon chanta Tinjustice, comme Erasme fit l'éloge de la folie, Lucien celui de la Mouche parasite, Apulée celui de l'Ane et Polycrate celui du tyran Busiris, qui écrira le panégyrique du sophiste ?

Pour ma pari; je ne m'en sens pas capable. C'est que « l'homme qui sent et agit l'emporte en intérêt et en beauté sur celui qui argumente, écrit Robert de Traz...

Le sophisme du rhéteur, s'il formule parfois de nobles concepts, décourage l'effort. A la place de la foi. il ne met

dans le cerveau que... des notions abstraites que l'expérience transforme en raisons de souffrir. Le sophiste remet tout en question et il lui est facile de saper, par la logique, des choses qui se passent de logique, mais qui prouvent leur vérité indémontrable parleurs résultats bienfaisants. »

Barrés, lui, désira toujours construire. Il ne se voulut pas qu\ui « dilettante paresseux qui s'achève en soi. »

Ayant constaté que « notre morale, notre religion, notre sentiment des nationalités sont choses écroulées, auxquelles nous ne pouvons emprunter de règles de vie », Barrés s'en tint à la seule réalité, au Moi, à ce fameux Moi qui lui fut si souvent reproché.

« Les moralistes, disait Saint-Simon en 1807, se mettent en contradiction quand ils défendent à l'homme l'égoïsme et approuvent le patriotisme, car le patriotisme n'est pas autre chose que l'égoïsme national, et cet égoïsme fait commettre de nation à nation les mêmes injustices que l'égoïsme personnel entre les individus. >/

Barrés trouve dans cette citation la justilication du culte du Moi. Soit. Le premier point, avant tout, n'est-ce pas d'exister! Accordons-lui cette base.

Dans Un Homme libre, il nous montre pourquoi nous devons créer notre Moi chaque jour, puis dans Le Jardin de Bérénice, il cherche à trouver à ce moi une direction en harmonie avec l'univers.

On a blâmé le scepticisme de Barrés. Mais lui nous répond: Sceptique, pas le moins du monde I J'affirme, au contraire, je n'ai jamais fait autre chose que d'affirmer. Quant à mes trois ouvrages du Culte du Moi, envers qui l'on adresse je ne sais quel reproche de rester froids et sans existence véritable, quelle erreur pesante! Mais ils vivent, sachez-le, ils vivent intensément, puisqu'ils sont de '^ l'idéologie passionnée ». Ainsi Barrés veut nous convaincre.

Nous convainc-t-il ? Laissons-lui cette illusion.

Pour tout dire, ces traités ne possèdent rien qui puisse nous satisfaire à présent. Ils sont représentatifs d'une époque

de transition. Leur psycholoi^ie en semble tellement ewibroLiillée qu'elle en paraît faible.

On y sent un esprit qui s'essaye, tâtonne, s'ausculte, note ceci, cela, tire des conclusions et n'ose pas conclure.

Ce jeune homme argumente, explique, s'exalte, se noyé, reparaît. Le lil est rompu ici, rattaché plus loin. L'ensemble est « obscur comme un lys » : et je ne trouve guère à ces dissertations psychiques que ce que j'ai bien voulu y mettre moi-même. Comprenne qui voudra.

C'est comme dans le Chanteclerc du Grrand poète national Rostand où

l'on voit luire l'œil rose

Da lapin, que l'esprit, quand lu l'allcnds le pose.

Aide-toi, le ciel t'aidera ! dit un proverbe.

Déplus, cette doctrine allemande du Panthéisme subjectif, si chère au Barrés de l'Homme libre, théorie basée sur la dualité sujet-objet ne manque pas de compliquer les subtilités.

Dans tous les cas, tenir les mémoires spirituels de ce mvstique incroyant pour choses insignifiantes serait injuste.

Leur intérêt ne se montre pas toujours pour nous que rétrospectif. Ces pages qui rappellent, par bien des points, les anciennes discussions scholastiques, apparaissent comme elles, par endroits, coupées d'ardentes prières, et valent par la beauté propre de leur exaltation.

Barrés alors, à la façon de sainte Thérèse, s'exprime rarement en images, où s'il les emploie il leur donne la transparente splendeur de la pensée, la diaphanéité du sublime. Elles semblent toutes blanches, tant ce feu mystique est blanc comme la neige à force d'être concentré.

Ces traités restent des documents. On les consultera pour cela. A qui voudra, plus tard, écrire une histoire de la littérature française aux environs de 1889, il sera indispensable d'en prendre connaissance.

Ces monographies, ces romans métaphysiques, comme Barres les baptise lui-même, seront-ils un enseignement:

Je ne le crois i,aière. Un document, oui; un enseignement, non.

La jeunesse actuelle n'est plus intoxiquée par l'analyse et l'idéologie. Plus positive, plus saine et virile, libérée de ce pessimisme débilitant qui accabla toute « une génération de vaincus », elle avance d'un pas ferme vers l'avenir, l'esprit débarrassé des « nuées » qui obstruèrent si longtemps la raison de nos pères. Elle a retrouvé, suivant l'expression de Henry Bordeaux, « ce nécessaire que l'expérience des hommes avait su choisir »>.

Aussi, à ces œuvres subtiles, complexes, brumeuses même comme des doctrines d'outre-Rhin, préférera-t-elle, d'instinct, les romans de Y Energie Nationale, ou les belles pages du si séduisant poète romantique d'/lmor/ et Dolori sacrum ou Du Sang, de la Volupté et de la Mort.

En définitive, ces trois romans idéologiques du Culte du Moi ont été utiles à Barrés, et peut-être à quelques-uns proches de sa génération, comme Paul Souday, par exemple, qui, un jour d'expansion, nous en fit Taveu.

Ils furent l'assise indispensable où Barrés se reconnut d'abord, d'où il partit pour la conquête des règles de vie et des certitudes, puisqu'à son entrée dans l'existence il ne trouva pas une discipline « axiome, religion ou prince des hommes ».

Qu'importent les contradictions dans l'œuvre de Barrés. D'ailleurs, qui dit évolution dit changement. Les contradictions il s'en trouve. Encore « qu'il y ait deux points de vue différents pour considérer un même problème ».

Certes, concilier l'esthétisme essentiellement subjectif, n'ayant que le moi pour principe et pour fin, avec la sensibilité morale, n'ayant que le jVToi pour lieu semble pour le moins impossible.

René Gillouin qui s'attela jadis à cette besogne, \\e\-\ sortit qu'avec bien des subtilités et des obscurités, où les inconciliables ne se concilièrent pas toujours.

Mais qu'importent ces légers détails. L'ensemble de 1 œuvre donne l'impression d'un acheminement graduel, qui ne manque pas de logique.

Comment en douler, d'ailleurs! Ne voyons-nous pas Barres soupirer toute sa vie vers des certitudes! Une belle soif de construire le hante. Son prétendu scepticisme, cousin germain de son ironie, n'est en fait qu'une continuelle aftirmation. Il affirme. 11 empreinte à Loyola, à ce grand, à ce génial professeur des professeurs d'énergie, son étonnante méthode « pour parvenir délibérément à Tenthousiasme. »

Ce mystique incroyant a foi en son œuvre. Jeune, il lui fut permis de reconnaître ses origines et d'entrevoir ses possibilités futures, aussi ne souHVit-il guère longtemps de <( s'agiter sans tradition dans le passé et tout consacré à une œuvre viagère ».

Barrés retrouva ce qui dure, la terre et les morts. Il ne fut pas la dupe bénévole des nouveautés que nous appelons progrès et sut voir de suite que « ce qu'il y a de meilleur en nous, c'est ce qui est éternel »>.

Le Moi, d'ailleurs, il s'en servit comme d'un terrain provisoire sur lequel il nous conseilla de nous tenir « jusqu'à ce qu'une personne énergique ait reconstruit une religion ».

En attendant, il nous enseignait Vironic, nous permettait de douter. Reconnaissant que « le sens de l'ironie est une forte garantie de liberté ».

C'est vrai, sans doute, mais qui n'en découvre aussitôt recueil !

Toutefois l'ironie telle que l'entend Barres, est un moyen de défense légitime contre « certains organisateurs hâtifs qui, en place des logements agréables et sains où nous aspirons à nous reposer, nous bâtissent en plâtre des copies véritablement inhabitables des fortes constructions aujourd'hui écroulées où se satisfaisaient nos pères ».

Ainsi tout en légitimant le culte du Moi il trouve le moyen de faire approuver son ironie. On peut sourire. Qu'importe ! ce n'en est pas moins juste : double cause d'approbation.

Si Barrés met la philosophie à contribution c'est, il nous le dit lui-même quelque part, pour prêter de la profondeur

aux circonstances diverses de son existence. On n'a pas assez, il nous semble, prêté attention à cette confidence de Barrés ; suivant nous, elle renseigne admirablement sur Tintellectualité de son œuvre.

Effectivement l'existence par elle-même ne provoque que l'ennui. Barrés plus qu'un autre en est convaincu.

Comme René il eut été bâillant sa vie s'il n'avait vu que tout sur terre ne renferme que ce que nous voulons bien y mettre. C'est pourquoi Barrés ne s'intéresse à la vie et à ses actes que s'ils sont mêlés d'idéologie, en sorte qu'ils prennent devant son imagination « quelque chose de brillant et de passionné ».

Ses rêves doivent devenir vivants, alors il les revêt de couleurs chatoyantes, les pomponne, les habille à sa façon. Il les anime le plus possible, pas toujours autant que nous le voudrions. Ils tendent à devenir des êtres, lourds de désirs, d'espoirs et de souffrances. Ils répètent intarissablement Moi et Moi^ en vrais romantiques.

Barrés leur fait jouer la comédie, mais ils manquent un peu de mouvement. Cet homme d'action ne fait pas assez agir ses personnages, qui n'ont pas que cela de commun avec ceux d'Anatole France.

Ils parlent, ils dissertent de leurs cas de conscience, ils émettent des idées qui, s'enfilant les unes après les autres, comme des perles, veulent devenir des théories. Ces idées sont de Barrés ou d'un autre, souvent de Barrés. Son langage se montre toujours élevé. Il cause bien, et c'est tant mieux ; il cause parfois trop, et c'est tant pis.

Ensuite ces actes qui deviennent des idées, qui deviennent des rêves, qui deviennent des personnages, apparaissent parfois d'une filiation un peu douteuse. Certaines nuances nous échappent. C'est que Barrés n'énonce pas que des jugements assertoriques ou de constat, comme disent les philosophes, mais veut, psychologue et casuiste subtil, se charger de nous exprimer d'abord, de nous expliquer ensuite les moindres conflits qui se déchaînent dans les méandres du subconscient.

On sait généralement ee qu'il en conte. Quoiqu'en pense Renan, les mots de T Académie ne sullisent pas à rendre toutes les idées. « Il y a, dit A. Darmesteter, tout un monde d'impressions vagues, de sensations sourdes, qui vit dans les profondeurs inconscientes de notre pensée, sorte de rêve obscur que chacun porte en soi. Or, les mots, interprètes grossiers de ce monde intime, n'en laissent paraître au dehors qu'une partie infiniment petite, la plus apparente, la plus saisissable ».

Justement Barrés, dans ses premiers ouvrages, veut, à peu près, nous montrer les choses les plus absconses du subconscient, pourrait-on dire. Alors que nous ne pouvons livrer que ce qu'il y a de social en nous, que ce que nous tenons des autres ou ce qui nous rapproche d'eux ; ce qui nous est personnel ou intime demeurant intraduisible.

Comme Técrit Bergson (Essai sur les données immédiates de la Conscience) : « Nos perceptions, sensations et idées se présentent sous un double aspect : l'un net, précis, mais impersonnel ; l'autre, confus, infiniment mobile et inexprimable^ parce que la langue ne saurait le saisir sans en fixer la mobilité, ni l'adapter à la forme banale sans le faire tomber dans le domaine commun ».

Conclurons -nous donc contre Renan et le renanien Barrés, à l'impossibité pour les hommes de s'entendre les uns et les autres r Dirons-nous que chacun est muré dans sa propre pensée ? C'est la thèse du solipsisme. Ce « doute hyperbolique », cette opinion spéculative que le bon sens repousse, une hypothèse, c'est vrai, mais une hypothèse fondée sur un fait psychologique. Pascal, solipsiste à ses heures, en a bien vu la portée et déterminé la valeur : cela « n'éteint pas absolument, dit-il, la clarté naturelle », mais (( cela la ternit ».

Tenons-nous en là. On voit que si Barrés n'arrive guère, sinon à nous livrer toutes les activités intérieures de ses héros du Culte du Moi, du moins à nous les faire suffisamment comprendre, les excuses ne lui manquent pas. C'est, d'abord, que les émotions ne sont pas des pensées, ensuite

qu'il nous est aussi peu possible de calculer sans des nombres que de raisonner, voire même de penser, sans mots.

Barrés, dans sa vie, eut aussi un grand désir, celui de se conformer à l'esthétique des Gœthe, des Byron, des Heine, qui, préoccupés d'intellectualisme, ne manquent jamais a de transformer en matière artistique la chose à démontrer ». Mais les héros de Barrés sont à côté de ceux de Gœthe, de Byron et de Heine, tellement subtils et compliqués dans les mobiles qui les font agir, qu'ils en deviennent parfois insaisissables, non pas dans leur ensemble, dont on peut toujours en juger équitablement, après un véritable pu ^:^ le, c'est vrai, mais dans leurs subtilités et leurs complications.

Pour qui sait lire les premières œuvres de Barrés, pour qui l'a vu chercher à ce Aloi — qu'il considérait comme le meilleur terrain d'attente — une direction en harmonie avec l'univers, les Déracinés, l'Appel au Soldat, les Amitiés françaises, où il indique à ses disciples un effort utile à la nation, en sont les aboutissants nécessaires. Voilà, enfin trouvées, « les réalités sur quoi fonder la conscience française ». Ces livres forment sinon sa plus belle gloire littéraire, du moins sa plus pure couronne civique.

Si nous nous en sommes tenus à l'évolution idéologique de Barrés et n'avons pas parlé de ses romans, en tant que romans, c'est que pour nous il n'y a pas de romans. L'œuvre de Barrés est tout autre. Des soucis plus immédiats le hantent. 11 ne s'acharne pas en pur artiste dans la recherche patiente et laborieuse d'un absolu de beauté, où par exemple nous voyons se consumer la vie d'un Elémir Bourges; non, les réalités, les formidables réalités, les problèmes ethniques, moraux et sociologiques le requièrent, l'absorbent. Il se livre à eux. Héroïquement, il leur fait le don de soi-même.

Barrés, d'ailleurs, n'est pas un romancier. Nous ne lui tro vons aucun des dons du romancier. Son imagination constructive apparaît plutôt pauvre. Péniblement, il élabore ses idéologies passionnées. Ses personnages vivent à peine, je veux dire qu'ils manquent d'action.

Romancier, il ne l'est i;uèrc en vérité, puisqu'il ne veut pas nous amuser, mais nous instruire, mais nous convaincre.

Au surplus, nul ne se montre moins objectif que lui. Il ramène tout à ses impressions personnelles, et il fait bien. Sa littérature n'est pas une fin en soi; Toeuvre d'art a sa fin en soi : Barrés n'est donc pas un artiste.

Non, puisqu'il se veut moraliste, sociologue, politique. Il construit ses œuvres pour l'exposé et le développement d'idées, elles ne valent que par les idées. Et ses personnages sont des idées personnifiées.

Ainsi, Barrés écrit des thèses; il sacrifie tout à sa thèse, et ajoute des études de philosophie historique à des études de sociologie, à des études de politique, etc.

Il développe des idées, il disserte, il argumente.

Des paysages et des idées, des idées et des paysages. II excelle à faire ressortir « les pensées des paysages ». Paysages qui ne sont pas de vains décors, mais nous aident à mieux comprendre l'âme de ses héros.

Barrés n'existe donc que par les idées, il intéresse à ce point de vue. Et l'admiration fervente que beaucoup professent pour lui apparaît juste et méritée.

Barres est le plus grand de nos idéologues.

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