Ô L*ÉVOLUTION DES GENRES
comme lui d'un excès de complaisance pour des doctrines dont les générations formées à l'école de Voltaire avec Rousseau se défiaient toujours, vous ne vous étonnerez pas que j'aie cru devoir lui faire une si large place dans l'histoire de la critique. Oui, c'est bien elle qui a fait enfin triompher les modernes, et il était assez naturel que cela fût ainsi. En dépit de Mme Dacier, les femmes sont toujours du côté des modernes; et parmi vingt raisons qu'on en pourrait donner, celle-ci en est une : que les femmes n'ont que peu de place dans les littératures de l'antiquité.
L'évolution était accomplie; et c'est pourquoi je ne vous parlerai pas de la critique du Globe. La critique du Globe n'a guère fait que développer les idées de Mme de Staël; — et encore est-ce beaucoup direl « Qu'on se rappelle le Globe — écrivait Sainte-Beuve en 1850, c'est-à-dire quand il en était beaucoup plus près lui-même que nous ne le sommes déjà des Causeries du Lundi, — ce journal si sérieux, si distingué, qui croyait ressembler si peu à un autre et qui a eu de l'influence sur la jeunesse lettrée, dans les dernières années de la Restauration. Reprenez-le aujourd'hui : les articles semblent tout petits, tout incomplets; ils nous font l'effet d'habits devenus trop courts pour notre taille. Je ne sais si nous avons grandi, nous avons grossi du moins. » Et pour penser comme lui, vous n'aurez en effet qu'à parcourir, puisqu'on les a rassemblés dans ses Premiers Lundis, les articles qu'en ce temps-là, vers 1827, il donnait lui-même au Globe. Les rédacteurs du Globe n'ont pas joué de rôle original dans l'histoire de la critique moderne :
il nous suffira donc de les avoir salués, et nous pou« vons passer.
Je ne vous parle pas non plus de la fameuse Pré' face de Cromwell, et c'est un peu pour la même raison. Mais il y en a une autre, il y en a même deux, et les voici.
La première, c'est que, sur aucune question, générale ou particulière, ni sur la question de la liberté dans l'art et du « faux bon goût », ni sur la question de l'emploi de l'histoire dans le drame, à l'imitation de Gœthe et de Shakespeare — et de Voltaire aussi, ne l'oublions pas, — ni sur la question enfin du mélange des genres ou des trois unités, la Préface de Cromwell ne contient rien, absolument rien, qui ne soit ailleurs, et notamment dans l'Allemagne de Mme de Staël. Lisez, pour bien vous en assurer, les chapitres xiv et xv de la seconde partie : sur le Goût et sur l'Art dramatique. De même que Henri III et sa cour a précédé de six mois Hernani sur la scène du Théâtre -Français, de même V Allemagne a précédé la Préface de Cromwell] mais, elle l'a précédée de seize ou dix-sept ans, et c'est sans doute pour cela qu'on l'oublie. Aussi, de mieux informés l'ont-ils pu dire avec raison : « Ce qu'il y a de propre à Hugo dans cette célèbre Préface est faux ; et ce qu'elle contient de vérité, tout le monde l'avait dit avant lui » .
Mais je vais plus loin, et j'ajoute qu'Hugo — l'esprit le moins critique assurément qu'il y ait eu — n'a pas toujours compris Mme de Staël, et je n'en veux pour preuve que ce qu'il disait en 1824, dans la seconde préface de ses Odei et Ballades.
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L'auteur de ces Odes... ignore profondément ce que c'est que le genre classique et le genre romantique. Selon une femme de génie qui, la première, a prononcé le mot de littérature romantique en France, cette division se rapporte aux deux grandes ères du monde, celle qui a précède létahlissement du christianisme et celle qui l\i suivi. D'après le sens littéral de cette explication, il semble que le Paradis perdu serait un poème classique^ et la Henriade une œuvre romantique. Il ne paraît pas démontré que les deux mots importés par Mme de Staël soient aujourd'hui compris de celte façon.
Oh! le pitoyable raisonnement I Hugo est-il sincère? ou bien, puisque j'ai tout à l'heure eu soin de mettre sous vos yeux le passage de Mme de Staël, se moque-t-il ici du monde? Mais, je crois plutôt qu'il ne comprend pas, et ce qui suit vous le fera croire aussi :
En httérature comme en toute chose, il n'y a que le bon et le mauvais, le beau et le difforme, le vrai et le faux. Or, sans établir ici de comparaisons qui exigeraient des développements et des restrictions, le beau dans Shakespeare est tout aussi classique (si classique signifie digne d'être étudié) que le beau dans Racine, et le faux dans Voltaire est tout aussi romantique (si romantique veut dice mauvais) que le faux dans Calderon.
Pour le coup, c'était faire rétrograder la question par delà Mme de Staël; et la distinction lumineuse et profonde qu'elle avait essayé d'établir entre deux sortes d'esprits, dont elle s'était efforcée de trouver l'origine et l'explication dans la différence des milieux ou dans la diversité des races, Hugo la niait au nom d'un idéal aussi universel, et conséquemment aussi arbitraire en son genre, que celui du classicisme
lui-même. Il y a dans Galderon des beautés qui n'en sont point d'abord pour des lecteurs français, formés à l'école de Corneille, de Racine, de Voltaire; qui sont cependant des beautés certaines, des beautés réelles, comme étant expressives de ce que le génie espagnol a de plus particulier ou de plus adéquat à lui-même; qu'il nous faut donc en conséquence nous efforcer de sentir, par une étude plus approfondie de ce qui n'est pas nous; — voilà ce que Mme de Staël avait voulu dire, voilà ce qu'elle avait dit. Et Hugo lui répondait par cet argument de collège, que le beau est toujours et partout le beau, toujours et partout identique à lui-même, ce que dément pourtant assez l'expérience de l'histoire; — et ce qui est d'un autre côté la négation de toute critique.
Qu'est-ce en effet que cela veut dire, si nous allons au fond de sa pensée? Gela veut dire : « Le beau c'est ce que nous trouvons beau\ et ce que nous trouvons beau, personne au monde ne nous démontrera qu'il puisse ne pas l'être ». Mme de Staël et Chateaubriand l'entendaient autrement. Tout en acceptant l'héritage de Rousseau, c'est-à-dire tout en admettant qu'il n'y eût rien d'absolu en critique, ils n'avaient pas cru que tout y fût relatif; ou du moins, ils avaient interprété ce mot de relatif; et, lui donnant toute l'étendue de son sens, ils avaient essayé de déterminer quelquesunes des relations d'où le jugement doit dépendre. La beauté des œuvres est relative, pour Mme de Staël, du temps, des circonstances, de la race, de la religion, des lois, des mœurs, de la structure de la société : elle ne l'est plus pour Hugo que du caprice ou de la fantaisie du juge. Ce qui revient à dire
Brunetière. — L'évolution des genres. 14
qu'entre les années 1820 et 1830, îe mouvement romantique, très loin d'aider l'évolution de la critique, l'aurait troublée plutôt. Et je ne m'en étonne point si — comme j'ai plusieurs fois essayé de le montrer — le romantisme en France, c'est le lyrkme^ c'est le triomphe en tout, puisque aussi bien je rime en isme, du dilettantisme^ de V individualisme et du subjectivisme.
De là, l'opposition que la critique allait lui faire. Ou plutôt, et en dehors de lui, parallèlement h lui, si vous l'aimez mieux, la critique, poursuivant sa carrière, allait essayer de réduire la part de cette relativité qu'elle reconnaissait dans les choses; et, puisqu'il faut qu'elle conclue, sous peine de perdre son nom et son sens, elle allait essayer de trouver, ailleurs que dans la notion des règles et du beau idéal, son point fixe et régulateur, — ou, comme on dit encore, le critérium de ses jugements,
30 norembre 1889.