BARCELONE DUBLIN
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L'auteur de ce livre a toujours été par goût, par profession, par intérêt spirituel très attentif au mouvement des idées., Un fait très im^portant lui est apparu : l'intelligence française qui, dans son ensemble^ regardait, il y a trente ans, le christianisme et spécialement le catholicisme comme périmé et un catholique comme une sorte de minus habens, reconnaît aujourd'hui que le problème religieux se pose toujours, que le procès du catholicisme a le droit d'être revisé et que de pai\ leur foi les catholiques ne se trouvent en rien inférieurs à tous leurs pairs. Il y a là évidemment un progrès dont le catholicisme doit se réjouir et l'Eglise bénéficier.
C'est pour constater ce progrès et pour en raconter les étapes que ce livre a été écrit.
Ce livre n'est donc pas une œuvre philosophique où UH vérité des principes conditionne la vérité des conséquences ; c'est un travail historique où l'auteur parle en son nom le moins possible pour laisser voir comment, lassé des doctrines fausses, l'esprit comme par l'effet d'une poussée intérieure s'achemine vers la vérité. Il est, par exemple, de tourte é*v^dence que du système de M. Bergson on ne peut tirer aucun dogmatisme stable ; il n'en est pas moins vrai qxCen fait la philosophie de M. Bergson s'est trouvée à l'origine de certaines conversions.
Il ne s'agit pas de savoir si c'est logique : l'historien ne peut que constater que cela est.
Son but n'est donc pas de rechercher le bien ou le malfondé des idées ou des systènucs qu'il expose. Si on n'y^ néglige pas ^exprimer en passant les jugements qui convien-
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tient, ces jugements sont d'ordinaire très brefs et sommairement motivés. La raison en est que c'est ici un livre d'histoire et non pas spécialement de doctrine. Sur la plupart des divers objets dont il est ici question, l'auteur croit s'être suffisammicnt expliqué dans ses autres livres. Il lui a paru plus séant d'y renvoyer le lecteur que de se citer surabondxiuinient soi-même.
L'intérêt de cette histoire était de montrer comment en fait les enfants du siècle ont évolué depuis trente ans et se sont 'rapprochés des croyances, des dogmes de notre Eglise, en' sorte que quelques-uns d entre eux, et ce ne sont pas les moins représentatifs, ont sauté le pas et ont hautement déclaré leur expresse conversion. Ce n'est pas là un inouvement, une évolution qui se soient passés dans l'Eglise, mais un mouvement qui s'est acheminé vers l'Eglise. Tout s'est passé, sinon tout à fait hors de l'Eglise, tout au moins en marge, dans ce monde intellectuel qui, puisqu'il n'a pas de foi, se préoccupe fort peu des dogmes du catholicisme, des directions données par les Encycliques ou par les congrégations romaiiies, des condamnations portées par i'Index. Il n'y a là rien de nature à édifier directement les croyants. Mais aussi bien y a-t-il là, semble-t-il, de quoi faire réfléchir, de quoi éclairer les non-croyants. L'intérêt de ce livre, s'il en a un, est là et il n'est que là.
d" Si je trouve Dieu et les vraies lois de l'ordre moral, disait Maine de Biran, ce sera pur bonheur, et je serai plus croyable que ceux qui, partant des préjugés, ne cherchent qu'à les établir par leurs théories » (1). Tout de même l'on peut dire que de voir un nombre considérable d'intelligences rompues aux plus subtils exercices de la pensée sortir sinon de Vathéisme, tout au moins de l'agnosticisme positiviste ou kantien pour arriver, par des voies qui peuvent sembler étranges, à sentir le besoin de l'adoration, à s'agenouiller même en confessant humblement la foi d en reconnaissant qu'il ne faut pas, avec Dieu, « vouloir faire le tnalin », c'est un spectacle instructif et ces hommes, ainsi librement arrivés à découvrir la vérité religieuse qu'on ne leur avait jamais enseignée ou à retrouver la foi même de leur enfance, sont pour la valeur spirituelle du catholicisme des témoins qu'il est difficile de récuser.
Mais, pour que l'instruction soit complète et les fémoi-
(1) Journal intime, 16 avril 1815.
gnages décisifs, il faut que les diverses étapes de ce mouvement soient très exactement décrites. Ce qui exige la description de tous les méandres par lesquels a passé la pensée contemporaine. A des esprits qui ont vécu à l'écart des troubles intellectuels du XIX* siècle, ces méandres doivent paraître sin{julièr€ment aventureux. Rien ne ressemble moins à un esprit nourri exclusivement de saint Augustin, de saint Thomas, voire de Bossuet et même de Fénelon qu'un esprit élevé à l'école de Kant, d!Auguste Comte, de Renan, de Taine et de Herbert Spencer. Et l'on est peut-être en droit de dire que ce dernier ne représente pas la véritable santé intellectuelle. J'écrivais en 1899 : « Anémiés pa'r le positivisme, volatilisés par le kantisme, nombre d'esprits nient la valeur du principe de causalité, la partie métaphysique de la raison » (1). Ces esprits sont des intelligences inquiètes, malades, plus soucieuses de s'affranchir de l'erreur que de se sou-, mettre à la vérité. De là leur amour presque maladif de là, critique, leur crainte certainement morbide des affirmations. Plus encore que de se tromper, ils ont peur de s'enchaîner.
Or, c'est cela même qui nous explique l'influence qu'ont eue sur nos contemporains des philosophies dont la partie destructive et critique est infiniment plus forte que la partie constructive. De là vient tout le succès de la philosophie de M, Henri Bergson. Selon cette disposition d'esprit, la partie constructive et faible, sinon même fausse et ruineuse, bénéficie de la valeur de la partie destructive et forte (2). C'est ainsi que les abus de l'intellectualisme , du rationalisme scientiste mis à nu par la critique bergsonienne ont donné crédit à V anti-intellectualisme qui, à son tour, est un autre abus. Comme le paysan ivre de Luther, l'esprit de nos contemporains n'évite la chute de gauche qtie pour risquer la chute de droite et son équilibre demeure instable. Mais c'est précisément le sentiment de cette instabilité même dans les abris provisoires qu'il veut adopter qui le pousse à chercher ailleurs le repos et la demeure permanente :
Stat crux dum voloilur orbis
Cest pour être un historien exact, un rapporteur fidèle que
(1) Le Catholicisme et la Vie de l'Esprit, p. 7. — V. éd. Paris, 1899.
(2) Y compris la valeur intrinsèqi^e incontestable de beaucoup de oes Tccherches.
toutes les doctrines, mênie les plus erronées, même les plus scandalisantes pour les croyants ont dû être ici exposées et dans toute leur forme en tâchant d'entrer dajis la pensée de leurs auteurs. Cet exposé pour être exact, exact c'est-à-dire juste, ne devait chercher qu'à exprimer la pensée des auteurs telle qu'ils la conçoivent eux-mêmes^ par conséquent ne pas insister sur ce qu'il peut y avoir de défectueux dans l'expression de cette pensée, à moins que ces défauts dans l'expression ne soient des conséquences inévitables de la pensée même. Ce n'est pas là complaisance, c'est simplement équité. On ne gagne rien à triompher des monstres qu'on s'est créés, à exorciser les fantômes que l'on s'est forgés soi-même. Et il était difficile de faire suivre chaque erreur de son explicite réfutation. La tâche de l'historien des idées, de l'historien de la philosophie serait impossible, s'il devait critiquer et réfuter toutes les opiniojis qu'il est amené à reproduire. Des réserves générales doivent suffire et In critique sommaire des principes d'où, dérivent les erreurs.
Les exposés qui vont suivre visent donc uniquement à éclairer les intelligences qui cherchent leur route à tâtons à travers la nuit en leur faisant voir comment les intelligences pareillement inquiètes et pareillement quêteuses ont, au bout de leurs recherches, vu cesser leurs inquiétudes. Si plusieurs, dont les écrits ont été signalés par l'Index comme dangereux ou condamnables, se trouvent ici indiqués comme ayant eu sur ces esprits inquiets une influence considérable et bienfaisante, ce n'est pas qu'on les considère comme des Pères de l'Eglise, c'est tout simplement parce que historiquement, en fait, ils ont exercé cette influence. Il n'y a là rien qui doive scandaliser. C'est peut-être par leurs erreurs mêmes qu'ils ont agi sur des intelligences elles-mêmes dévoyées et maladives sur lesquelles lu pure clarté de la vraie lumière n'aurait eu aucune prise. On ne s'étonnera donc plus, je pense, de l'imrportance donnée ici à la philosophie de M. Bergson, ni de. l'influence attribuée à M. Le Roy ou au P. Laberthonnière. Que le système de M. Bergson ait donné une vive secousse à l'intelligence contemporaine, rien ne le prouve mieux que le nombre de livres consacrés à le faire connaître, à le soutenir ou à le combattre. On ne compte pas moins de sept volumes de langue française, expressément consacrés à la philosophie de M. Bergson, saiis compter ime récente traduction du danois Hôffding. Quant aux deux auCres auteurs, c'est presque à chaque page des récentes enquêtes sur la jeunesse que l'on
voit leurs noms cités (1). Ainsi, ce livr^ décrit le chemin qui, en fait, a été suivi par un nombre considérable de nos contemporaim pour venir à l'Eglise. Il ne prétend pas indiquer le chemin le meilleur, ni le plus direct. Encore une fois, ce n'est pas ici un livre de philosophie, mais simplement un livre d'histoire. Péguy même qui, en fait, symbolise bien le point d'arrivée, n'est pas, parmi les croyants, le type qu'il serait le plus sûr d'imiter et quelques-unes de ses paroles, rapportées par son ami Lotte, feraient justement froncer le sourcil à quelques théologiens stricts. Mais Péguy, penseur, poète et croyant, représente bien le voyageur lassé qui arrive enfin, les souliers poudreux, la barbe inculte et les vêtements fatigués par le chemin. Il savoure les brises nouvelles et, cependant, tout son être frémit encore des tempêtes du passé et garde les souillures de la route. A quoi il faut ajouter qu'en outre de la valeur intrinsèque de l'écrivain, ce nom a été choisi parce que la mort prématurée et glorieuse l'enlève aux rivalités terrestres et l'a mis décidément hors de pair.
Les parties essentielles de ce travail ont déjà paru dans le CoiTespondant sous forme d'articles. Dès le début de cette publication l'auteur a reçu, tant du monde intellectuel que du monde ecclésiastique, de nombreux et importants encouragements et ces marques de sympathie ont duré jusqu'à la fin. Mais après l'article sur la Progression scientifique et philosophique un mouvement en sens inverse se dessina ; des prêtres, des théologiens catholiques se déclarèrent surpris et même scandalisés de ce que, à ce qu'il leur paraissait, des philosophes tels que M- Henri Bergson dont la plupart ^des écrits se trouvent inscrits sur les listes de i'îndex, auraient
(1) Agathon, Les jeunes gens d'aujourd'hui : « Nous savons que Newmann, Blondel sont beaucoup lus. Nombreux sont aussi ceux qui apprécient la haute inspiration de M. Laberthonnière. >> (P. 81; cf. p. 219, surtout la page 158 où un candidat à l'agrégation explique fort bien comment la philosophie l'a conduit à la religion, et la pagt^ 168 où Henri Hoppenot associe <le façon piquante Maurras à Bergson; la page 205 enfin, où Robert Vallerj'-Radot montre comment, en dépit ou pcut-C'tre à eau e de ses erreurs, a agi le berg)S(onis.me.)
été cités par l'auteur comme des autorités indiscutables de la pensée, et regardés presque comme des Pères de l'Eglise. Ils reprochaient en outre à l'auteur de ces articles de ne tenir compte dans son exposition que de la philosophie extérieure à l'Eglise et de négliger les seuls représentants de la philosophie authentique du catholicisme, les disciples de l'Ecole et de saint Thomas. Surtout ils éprouvaient comme une révolte intime à voir exposer les objections de M. Le Roy, par exemple, contre les preuves traditionnelles de l'existence de Dieu sans qu'il leur fût opposé une réfutation à leur gré suffisamment explicite. Et cette émotion fut telle qu'elle déroba les réserves pourtant très claires et même très fortes que l'auteur avait pu faire. Malgré ces réserves on ne vit pas que l'auteur n'était ni si entiché des modernes qu'on le pouvait croire, ni si abstème dans ses jugements, ni si indifférent à la valeur des preuves de l'existence de Dieu.
Cependant, cette émotion d'hommes graves, également habitués à lire et à éprouver par leurs entretiens avec les âmes les effets que les lectures peuvent produire, méritait considération. De là dans la rédaction même de ce volume un certain nombre d'éclaircissements et d'additions. Je ne puis pas dire : de corrections, car la pensée qui avait présidé aux articles n'a pas varié. La doctrine de l'auteur reste la même et le fond de ses jugements n'est en rien changé. Il n'a eu besoin, il l'espère du moi7is, que d'expliciter sa pensée. Il s'est contenté de distribuer des ombres et des touches claires pour que tout, même aux yeux les moins exercés, apparaisse dans sa vraie lumière.
Il faut d'ailleurs ajouter, pour qtte tout soit conforme à la vérité, que ces éclaircissements et ces additions ne se trouvent guère qu'en trois ou quatre passages et que la plupart des différences que l'on pourra relever entre le texte des articles et celui de ce volume ont une raison toute simple et naturelle. C'est en réalité le texte du livre qui a été rédigé en premier lieu. Les pages du Ck)rre&pondant étant limitées, l'auteur a dû, pour ne pas dépasser les bornes, resserrer sa pensée et supprimer tout ce qui ne paraissait pas essentiel. C'est ainsi que toute la première partie du chapitre III était composée dès
le mois de juillet 1916. Il en est de même d'une partie importante du chapitre lY et de la première partie du chapitre V. Au moment de livrer ces pages au vent du large, l'auteur éprouve un double besoin : et d'abord il veut prier ceux qui voudront bien le lire de ne pas pratiquer sur son œuvre le" morcelage, de la lire et de la juger dans son ensemble, dans le juste rapport des parties essentielles, d'après son idée centrale et non pas d'après l'aspect quasi monstrueux que pourrait prendre telle ou telle page si on l'isolait des autres. Ce livre a ime unité et il forme un tout. Ce qui, isolé, pourrait surprendre doit s'expliquer par tout ce qui précède et tout ce qui suit. En second lieu l'auteur doit remercier et tous ceux qui l'ont encouragé de leur sympathie et peut-être plus encore ceux qui, par leurs critiques et par leurs remarques, lui ont permis, il l'espère du moins, d'améliorer son travail, de mettre sa pensée en pleine lumière, de dissiper les malentendus, et de publier un livre qui dans sa sphère modeste soit capable de « servir ».
Paris, 3 jan\-ier 1917.
P. S. — La faiblesse et la maladie ne me permettent pas de revoir cet avertissement comme je l'eusse voulu. J'ai dit mes intentions et les faits. Te demande l'indulgence des lecteurs.
Paris, 8 février 1917.
Le 25 mai 1882, Renan, recevant Victor Gherbuliez à l'Académie française, le félicitait d'avoir pu observer avec son père « cette heure excellente du développemeat psychologique où Ton garde encore la sève morale de la vieille croyance sans en iporter les chaînes scientifique*. A notre insu, c'est souvent à ces formules rebutées que nous devons les restes de notre vertu. Nous vivoas d'une ombre, Monsieur, du parfum d'un vase vide ; après nous, on vivra de l'ombre d'une ombre. Je crains par moments que ce soit un peu léger »• Et l'auditoire académique souriait à ces paroles d'apparence caressante mais chargées cependant, vis-à-vis de la vérité du christianisme, d'une expresse condamnation.
Trente et un ans après, le 27 novembre 1913, quelques mois par conséquent avant la guerre, la même salle entendait des paroles très différentes. C'était, cette fois, à la séance publique annuelle de l'Académie française. M. Etienne Lamy, secrétaire perpétuel, parlait du Jean Christophe, de Romain Rolland, auquel l'Académie avait décerné le grand prix de littérature, et il terminait ainsi :
La naïveté de J^an Christophe et son nom rappellent à l'auteur le saini Christophe dent les épaules géantes portèrent un jour le Christ caché sous les apparences d'un enfant. Jean Christophe aussi a traversé le fleuve et achève sa vie chargé d'un fardeau semblable: le nouveau-né si faible et si difficile à soutenir qu'on appelle le bonheur. Après avoir déposé sur l'autre rive, la rive des jours qu'il ne parcourra pas, le faix précieux, il dit : <■ Comme lu étais lourd, enfant! Qui donc es-tu? » Et l'enfant répond : <■ Je suis le jour qui va naître. « Parole sonore et vide qui n'erplique rien, ni le voyage, ni l'espérance. Car fpur traverser le fleuve, l'avenir n"a besoin de passt'ur que le temps, l'avenir borné au jour qui va naître n'a pas assez de durée, et l'avenir remis à l'iinexpérience d'un enfant est trop peu sûr. Comi)ien la vraie légende a plus de portée! Le saint n'a pas besoin de demander ce qu'il porte. Sa fatigue vaincue lui a
pévél« 'fne force qui ne vent pas de lui et qui le transforme. Parce que cette force violente les répugnances humaines par une tâche longue, obscure et désintéressée, elle semble lourde au géant. Parce que ce'.te force le guide, la nuit le trouve sans incertitude, les eaux mêmes lui deviennent un chemin. Et il confie sans crainte à l'enfant le jour qui naît et ceux qui vont suivTe, parce qu'il sait avoir porté à l'avenir un maître, une foi.
Quelques instants plus tard, comme pour confirmer et expliciter la pensée du secrétaire perpétuel, M. René Bazin, directeur de l'Académie, proclamait les prix de vertu et célébrait ainsi la valeur des âmes dont les actes héroïques venaient d'être rappelés :
Ces âmes sont annonciatrices. Elles indiquent le sens de l'éducation qu'il faut donner à un pays. Où elles ont puisé, là est la source de la vie, de la grandeur, de la paix véritable, l'intérieure, ceUe des esprits et des coeurs, infiniment supérieure à l'autre.
Ces âmes sont citt'erentcs et unes cependant. Qu'elles le veuillent ou non, qu'elles le sachent ou l'ignorent, toutes elles ont cessé d'appartenir au monde antique, elles ont respiré l'atmosphère de ce paj-s sanctifié, elles ont suîji l'influence du baptême de la France. A traver^ chacune déciles, je vois transparaître une image, nette ou effacée, toujours reconnaissable, celle du Maître qui apporta à la terre la charité, de l'Ami des pai^-res, du Qonsolateur des *^ouffrants, de Celui qui a passé en faisant le bien et qu'avec des milliers de vivants et des milliards de morts, j'ai la joie de nommer : Xotre-Seigneur Jésus-Christ.
Les applaudissements qui venaient d'accueillir M. Lamy, rappelant dans son admirable langages la mécessité d'une foi^ d'une aut-orilé supérieure pour assurer à travers les incertitudes et les mouvances de cette vie les pas de l'humanité, devinrent plus forts encore, plus nourris et plus prolongés quand M. Bazin nomma de son nom propre le Maître de la vie et de la foi.
Ce rapprochemeflit me semble très instructif.
L'auditoire qui se presse aux séances de rAoadémie représente la partie la plus intelligente de la société française. Ce sont les maîtres du langage et de la pensée qui lui parlent, il les écoute avec avidité et il les comprend aussitôt. Il leur répond par son attention, par ses sourires, par ses applaudissements. Aucune allusion ne lui échappe, aucun trait s.pirituel n'est perdu. Extrêmement sensible aux grâces de la parole, il saisit jusqu'aux nuances les plus délicates de l'expression. On le sent informé de tout ce qui préoccupe les esprits les plus élevés. Cet auditoire, qui change d'année en
aimée, représente quelque chose qui subsiste ea dépit de la naissance et de la mort, c'est la fleur de la culture française.
Or, voi<ji le fait qui ne peut manquer de frapper l'historien des idées. En 1882, quand Renan, d"un trait léger et comme en passant, réduisait le christianisme à ne plus être qu'une ombre, i' esprit français m'accordait à cette ombre qu'un sourire à peine attendri ; en 1913, quand les deux orateurs académiques, l'un en termes plus généraux, l'autre en termes exprès et nominatifs, avec une hardiesse qui eût jadis été regardé^ commue une faute de goût, ont proclamé la valeur de la foi et sa survivance, l'esprit français les a salués d& ses applaudissements.
Si l'on cherche la sigmification de ce fait, on ne peut la, voir que dans un changement qui S'est op^ré dans l' intelligence française. L'attitude intellectuelle de la France vis-àvis du christianisme n"est plus la même en 1913 qu'en 1882. En 1882, le christianisme « rebuté » est regardé comme périmé, il semble qu'on salue Fannonce de ses funérailles ; en 1913, il apparaît au contraire comme une force toujours vivante, toujours capable de susciter des enthousiasmes et des dévouements.
Faut-il aller plus loin et dire que nous assistons à uno renaissance religieuse, à une sorte de renouveau du chris~ tianisme ?
Et cela au moment même où la ipolitique de l'Etat français, après avoir, sous prétexte de laïcisation et d'anticléricalisme, combattu dans l'école l'idée religieuse, après avoir fait des vœux religieux et de la vie commune ecclésiastique un délit condamné par le Gode pénal, a rompu brutalement tous les liens qui l'attachent à iVEglise. On ne veut pas faire à l'école reposer sur l'autorité de Dieu l'autorité du commandement moral, et depuis plus de trente ans, le nom même de Dieu n'est plus prononcé dans aucun discours officiel. Même le 8 novembre 1906, un de nos hommes politiques les plus en vue s'écriait à la tribune du Palais-Bourbon : « Tous ensemble, par nos pères, par nos aînés, par nous-mêmes, nous nous sommes attachés dans le passé à une œuvre d'anticléricalisme, à une œuvre d'irréligicm. Nous avons arraché les consciences humaines à la croyance. Lorsqu jn misérable fatigiué du poids du joug ployait le genou, nous l'avons relevé, nous lui avons dit que derrière les nuages, il n'y avait que des chimères. Ensemble, et d'un geste magnifique, nous avons éteint dans le ciel des lumières qu'on ne rallumera plus. Voilà
notre œuvTe, notre œuvre révolutionnaire. » Depuis, rien dans la marche de noire politique intérieure na permis de dire que M. Viviani trahissait 1" intime pensée de nos gouvernants. Donc, tandis que dans les irégiotns intellectuelles représentées par l'Académie il semble que, depuis 1882, il se soit produit en face du fait religieux une sorte de revirement, il apparaît, au contraire, que les régions politiques sont toujours gouvernées par l'esprit antireligieux, tout au moins areligieux.
La gUierre même, qui sévit depuis tant de mois, ne paraît avoir produit aucun chatngement dans les idées directrices de l'Etat. Il serait intéressant de savoir si dans notre Franco de 1916, pendant que se déroulent les dramatiques péripéties de cette lutte entre deux civilisations, on peut relever entre le gouvernement de TEtat et rinteliigence nationale !a même opposition que Ion a constatée à la veille de 1789. A la fin du XVIII' siècle, l'Etat français était officiellement catholique, et on peut dire que cependant l'intelligence française avait à peu près tout entière passé à la libre pensée, voire même à l'athéisme. On voudrait donc dans les pages qui vont suivre instituer comme une sorte d'enquête qui nous dirait d'abord si le revirement dont nous venons de signaler les symptômes académiques est aussi réel qu'il le semble et nous montrerait ensuite par quelles étapes a passé ce revirement.