CABINET NOIR ET LBTTRBS CHIFFRÉES
Faute de messagers spéciaux, on essayait de se mettre à l'abri des indiscrétions ; jamais les . encres sympathiques et les alphabets mystérieux Déjouèrent un aussi grand rôle. Il n'est pas rare de voir des missives d'une grande étendue qui ne contiennent pas un seul mot en clair. Parfois les correspondants convenaient de puiser dans un livre quelconque, choisi par eux, les mots dont ils auraient besoin; chaque groupe de chiffres indiquait la page, la ligne et le rang de ce mot dans la ligne ; système d'ailleurs long et laborieux. Sans aller jusqu'au chiffre, on avait recours aux termes de conventions, au langage allégorique alors fort à la mode : dans les dépêches administratives, Richelieu est désigné sous les pseudonymes de Nestor^ Amadeau^ Calori ; Mazarin sous ceux de Colmardo ou Frère-Coupe- Choux] le Roi devient Le Chêne ou Alexandre] la Seigneurie de Venise s'appelle Julien^ un esturgeon signifie une alliance.
Les gouvernements avaient leurs déchiffreurs attitrés : celui de Henri IV était un certain Chorrin, à qui, si l'on en croit d'Aubigné, nul chiffre ne résistait. Mais le plus habile de l'Europe en ce genre fut Antoine Rossignol, pauvre garçon d'Albi que « les mathématiques (?) amenèrent, dit Tallemant, à une sorte de divination
merveilleuse ». Il Tutilisa pour la première fois lors du siège de Réalmont en 1626, au service du prince de Gondé et passa tôt après à celui de Richelieu. Il y avait des chiffres qu'il lisait tout de suite, mais aucun ne lui échappait. Devenu rapidement un personnage indispensable, gratifié d'une charge de maître à la Chambre des Comptes et d'une pension de 60.000 francs, Rossignol, à qui Perrault consacre une notice dans ses Hommes Illustres^ inculqua sa science à son fils, qui le suppléa dans sa vieillesse, mais sans l'égaler. Louvois lui préférait un autre déchiffreur nommé Luillier, et les virtuoses en ce genre ne manquèrent pas, puisque les lettres chiffrées, interceptées à la poste, qui abondent dans les dossiers de jadis, y sont toutes traduites en clair.
Il circulait, dès le premier tiers du xvii* siècle, des traités manuscrits révélant les « Règles assurées et infaillibles pour déchiffrer et lire ce qui sera écrit par figures », et recommandant aussi « plusieurs façons d'écrire qui ne pourront être déchiffrées ». De toutes les lettres, dit l'auteur d'un de ces manuels, « les voyelles sont les plus usitées et, parmi les voyelles, E est la plus fréquente ; de sorte que, si l'on remarque un chiffre qui revient sans cesse, on peut être
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sûr que c'est un E. Lorsqu'un groupe composé de trois chiffres commence par E, ce doit être Eut, eau, ewar mais plus probablement ^5^; lorsqu'il finit par E, ce peut être Vie, lie, tue, vue ; mais c'est ordinairement que. Deux figures semblables à la fin d'un mot sont infailliblement deux E, comme dans armée. Un mot de trois chiffres, le premier et le troisième étant semblables, sera ordinairement non ; un chiffre seul faisant un mot c'est certainement a ou i/ ou o... », etc.
Quoique l'auteur donnât le « moyen de reconnaître les lettres inutiles, inexistantes et de remplissage », ses procédés, fondés sur la place et la fréquence d'un même caractère, ne servaient de rien pour les chiffres plus compliqués, où la même figure signifie, suivant sa place, trois ou quatre lettres différentes : ainsi le P est employé trois fois dans deux mots pour signifier tantôt 0, tantôt M et tantôt I. Les diverses manières de chiffrer par lettres et points, par le carré, le triangle ou foctogone, par châssis et grilles avec signes d'intelligence que l'on change chaque fois suivant Tordre dans lequel on emploie la grille, tous ces systèmes, si parfaits que les modernes n'ont pas eu à les perfectionner, n'offraient qu'une sécurité illusoire.
Le « service du secret », pour enlever la cire
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des cachets sans qu'il y parût trop, puis pour rétablir plus ou moins proprement la fermeture, se servait d'un amalgame à base de vif-argent, nommé gama, sur les mérites duquel les contemporains diffèrent assez d'opinion : « On ne saurait comprendre, dit Saint-Simon, la promptitude et la dextérité de cette opération ». Au contraire, d'après la Palatine, duchesse d'Orléans, il arrivait souvent que les lettres remises aux destinataires portassent des traces très visibles d'effraction : « La poste, écrit-elle à la duchesse de Hanovre (1682), nous fait l'honneur de refermer bien subtilement nos lettres. Mais à cette bonne Madame la Duchesse (de Bourbon) on les lui envoie souvent dans un singulier état et déchirées par en haut ».
Louvois procédait d'ailleurs plus rondement que son successeur, M. de Torcy : « C'est une misère, écrit plus tard Madame, que la façon dont va la poste aujourd'hui (1705). Du temps de M. de Louvois, on lisait les lettres aussi bien qu'à présent, mais on les remettait du moins en temps convenable. Maintenant que ce crapaud de Torcy a la direction de la poste, les lettres se font attendre un temps infini ». Quand cette princesse constatait que « toutes les lettres qui entrent en] France ou qui en sortent sont