CHAPITRE X LES THÉORIES FLUVIAIRBS
Le fait de Texistence des rivières dans la plupart des vallées a été l'objet de beaucoup d'hypothèses, dont une notable fraction se rattache à Thistoire des vallées et, en conséquence, a été mentionnée à propos de celles-ci,
La plus célèbre consiste à admettre que la vallée ayant été creusée par la rivière, primitivement d'un très fort volume, la rivière a constamment diminué depuis cette époque initiale.
Belgrand est parmi ceux qui ont le plus contribué à faire accepter ce point de vue. Il se fonde surtout sur la présence le long des flancs de la vallée de lambeaux de « diluvium » à des altitudes très supérieures à celles des plus hautes crues actuelles. Il ne suppose pas un seul instant que la rivière a pu pénétrer verticalement dans le sol et cesser par conséquent, même sans changement de vplume, de mouiller des points qu'elle baignait précédemment.
Toutes les observations montrent cependant que ce travail d'approfondissement est bien réel et se propage de l'embouchure vers la source, c'est-à-dire est essentiellement régressif.
Pour le dire en passant, il y a ici un argument décisif contre la supposition de Belgrand pour qui la rivière a creusé la vallée en se propageant
d'amont vers l'aval, comme Teau de chasse dans un égout.
Belgrand avait méconnu jusqu'au sens dans lequel a lieu le phénomène.
On arrive encore à une conclusion analogue quand il est question d'apprécier les variations successives du volume moyen d'une rivière au cours des temps.
Tandis que Belgrand et toute son école pensent que les grosses rivières quaternaires sont allées constamment en dépérissant, l'observation directe montre qu'une rivière donnée voit s'accroître continûment autour d'elle la surface de son bassin hydrologique et par conséquent va en augmentant constamment de volume.
Les preuves de l'existence des grands cours d'eau de l'âge de pierre sont incontestables d'après Belgrand \ Il pense que la présence dans le diluvium des silex travaillés et non roulés, de même que celle des myriades de coquilles fluviatiles et terrestres qu'on y trouve seraient inexplicables, si les graviers avaient été transportés par les eaux diluviennes.
« Le terrain de transport du fond des vallées, ajoute-t-il, renferme des zones de sable de rivière alternant avec le gravier tandis que sur les hautes terrasses le terrain de transport qui est réellement diluvien se compose exclusivement de cailloux à peine roulés et de limon. »
Sa conclusion c'est que le gravier des basses terrasses et du fond des vallées a été remanié par des cours d'eau énormes. « Dans les vallées
1. Notice sur les travaux scientifiques de Belgrand, brochure in-4'', Paris, juillet 1871, p, 8 et 9.
LES THÉORIES FLUVJAIRES
occupées aujourd'hui par les ruisseaux les plus paisibles, on trouve des preuves incontestables de la puissance des cours d'eau de Tépoque quaternaire »
Pour s'en assurer et recueillir les arguments qui servent de base à la théorie moderne, il suffit de remonter l'un des plus petits affluents d'une rivière et d'examiner les conséquences de chaque pluie.
On sait que la capture des rivières, dont la théorie a été développée par M. Moris Davis, résulte de la propriété de tous les cours d'eau d'imprimer une allure régressive à leur source qui sans cesse tend à gagner des points situés à Tamont de sa situation actuelle. En conséquence, on peut admettre que tous les affluents d'une rivière donnée, de la Seine, par conséquent, s'allongent sans cesse par l'amont.
C'est dire que la rivière tout entière a dû commencer par son embouchure, qui pouvait d'ailleurs, à son origine, être située tout autrement qu'aujourd'hui. On s'imagine sa croissance successive comparable à celle d'un végétal comprenant le tronc, les branches, les rameaux, les brindilles de plus en plus fines.
La cause de cette croissance, c'est l'entraînement par le ruissellement pluviaire des particules fines de la surface : c'est le ravinement qu'on observe après chaque pluie sur le sol de nos allées de jardin en terre battue.
Fin redescendant tout cet ensemble arborescent et en supposant qu'on parte d'un ravinement du plus petit module, on voit qu'après une pluie, l'eau d'essorement du sol, réunie en chaque point dans la dépression, met un temps d'autant plus
long à s'écouler qu'on est plus loin de l'extrémité supérieure.
A une distance convenable, on trouvera qu'au lieu des quelques minutes suffisantes au début, il faut un quart d'heure, deux heures, six heures, quarante-huit heures, et de proche en proche un temps plus long que l'intervalle normal entre deux pluies.
A partir de ce point-là, le ravinement ne sera jamais asséché et, dès lors, il existera un petit cours d'eau permanent qui n'aura qu'à grossir pour devenir un vrai ruisseau, puis, en descendant toujours, une petite rivière, une grosse rivière et enfin le fleuve principal.
La conclusion à laquelle conduit cette théorie pluviaire du ravinement du sol, c'est que, contrairement à ce qu'on avait toujours dit, c'est la vallée qui, dès qu'elle a acquis une dimension convenable, a donné naissance à la rivière et non pas la rivière qui a creusé la vallée.
D'ailleurs en y réfléchissant, on ne comprend pas ce que peut être une rivière sans vallée : celle-ci entre nécessairement dans la définition de la première.
La conséquence immédiate de ce qui précède, c'est que la source d*une rivière du type de la Seine n'est pas localisée en un point déterminé comme celle d'une rivière du type de la Sorgue.
Si l'on aveuglait cette source, si on la détournait, on supprimerait la Sorgue; si Ton supprimait à Saint-Germain-la-Feuille, la source de la Seine on laisserait cette rivière parfaitement intacte et à Paris, par exemple, on ne pourrait pas soupçonner le changement opéré.
En réalité la rivière n'est qu'un élément li-
/ LES THÉORIES FLVVI AIRES
néaire de la nappe d'eau qui descend des coteaux vers le thalweg tout le long de la vallée. C'est la ligne où la vitesse de Teau est assez grande pour entraîner les éléments minéraux fins sous lesquels la nappe d'eau est dissimulée plus haut dans le sol, parce qu'elle y est moins forte.
Cette conclusion de nos études les plus récentes vient donc, dans une certaine mesure, confirmer Topinion émise au xvili® siècle par des hydrauliciens.
« Il est visible que c'est de la croûte même de la terre, disait le P. Frisi*, d'où sortent petit à petit et par tous les points de sa superficie, toutes les eaux courantes, c'est une rêverie physique d'imaginer des conduites souterraines qui portent toute une rivière de la mer jusqu'à la cime des montagnes. »
Cette liaison de la vallée avec la rivière qui dérive d'elle, permet aussi de comprendre comment une vallée très large peut ne contenir qu'une rivière infime, comme entre Grignon et Plaisir (Seine-et-Oise) la vallée du ru Maldroit, qu'on a de la peine à distinguer le long de la ligne de thalweg entre les saules. L'eau de pluie qui a creusé la vallée par le mécanisme résumé ici, a été bue au fur et à mesure de son écoulement par le sol crayeux et perméable. On peut croire qu'une grande partie de la roche dont la disparition a causé la dépression napéiforme a été absorbée à l'état de dissolution bicarbonatée.
Notre théorie des rivières conduit à l'explication d'une foule de détails des vallées. Ainsi, elle montre comment naissent sur les flancs de coteau
I. Traité des rivières et des torrents^ i vol. in-4«', Paris, 1774. * 253 «
ces cassures longitudinales que des observateurs superficiels ont prises parfois pour des géoclases qui auraient dirigé Térosion. Elles résultent, au contraire, de décollements déterminés par l'appel au vide et de glissements sur les pentes.
L'allure régressive du travail d érosion des rivières est mise en évidence par le déplacement de l'aval vers l'amont des chutes qui interrompent le cours d'eau.
La théorie de la- capture des rivières est un véritable acquiescement à la théorie du creusement précédemment exposée.
Ou remarque, en effet, que les portions des vallées pour lesquelles on admet le processus par capture, sont rigoureusement identiques aux portions plus çn aval, à l'égard desquelles on a édifié toute la théorie diluvienne.
La théorie de la capture a été appliquée par M. Fournier à l'interprétation de détails cartographiques de la région jurassienne datant du xvil% du XVIII'' et du début du XIX' siècle *. v
Par le sens de sa propagation, le travail vertical des rivières contraste absolument avec leur travail horizontal qui est essentiellement transgressif : les méandres considérés chacun individuellement descendent la vallée dans le sens du courant et c'est dans ce mouvement qu'ils dessinent les terrasses des deux rives.
Certaines sources sont la réapparition d'eau provenant des pertes de rivières ou de lacs.
M. Sainjeon a développé cette manière de voir pour la source du Loiret qui serait le retour des
I. Comptes rendus de V Académie des Sciences ^ t. CXL, p. 745.
LES THEORIES FLUVIAIRES
pertes en Loire éprouvées aux environs de Bouteille *.
De même la source de Vaucluse a été considérée comme une résurgence de la Durance par divers auteurs tels que Guérin, Bayle et Faujas de Saint-Fond -.
D'après M. Marins Bouvier, la source de Vaucluse est la réapparition de la pluie tombée sur une partie du plateau qui s'étend de Sisteron à Avignon et du Ventoux au mont Luberon, formant un bassin dont il évalue la surface à 165 000 hectares '.
Depuis la plus haute antiquité les hommes ont attribué aux sources une origine divine. Les Grecs en faisaient des nymphes, — les naïades, — et la plupart ont une touchante histoire : Arethuse, par exemple, changée en fontaine.
Mais les idées théoriques sont peu nombreuses sur ce sujet. Dans le Phédon^ Platon dit * que tous les fleuves vont se rendre dans une vaste ouverture qui traverse toute la Terre et qu'on nomme le Tartare, d'où sortent toutes les eaux qui vont former en différents lieux les mers, les lacs et les fontaines ; que les quatre principales issues de ce gouffre sont l'Océan, TAchéron, le Pyryphlégéton et le Cocyte ; et qu'ensuite toutes ces eaux retournent par deux chemins au Tartare d'où elles sont venues.
D'après Aristote, « dans l'atmosphère qui change l'air vaporisé en eau, il faut aussi pen-