DES
THÉORIES QÉOLOQIQUES
INTRODUCTION
Le but du présent volume est de rechercher par quelles voies, par quelles hésitations, par quelles erreurs successivement corrigées, on est progressivement parvenu à la science géologique.
Non seulement nous recueillerons ainsi une foule de faits intéressants par eux-mêmes et par leur rapprochement mutuel, mais encore nous reconnaîtrons que les hypothèses émises successivement ne se sont pas suivies dans un ordre quelconque ; qu'elles ont été, au contraire, provoquées et déterminées les unes par les autres, comme à la faveur d une espèce d'évolution intellectuelle s'emparant à la fois de tous les esprits, dans tous les pays ; modifiant le milieu scientifique de telle façon qu'il semble qu'à un moment donné, telles idées soient dans Vair^ suivant une expression courante ; et expliquant ainsi comment il est si fréquent que plusieurs penseurs se rencontrent et proposent simultanément une même interprétation théorique de certains phénomènes.
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Il faut rapprocher de ces circonstances cefUes, qui, dérivant de cette sorte d'atmosphère scientifique, portent les chercheurs à rester un temps pliïs ou moins long fidèles à des erreurs qui plu3 tard seront universellement reconnues pour telles. Ces erreurs, que le progrès a pour but principal de dénoncer et de détruire, jouent un rôle qu'il ne faut pas méconnaître et qui, dans bien des cas, a été favorable au succès définitif de la vérité.
C'est parce qu'on a cru la Terre bien plus petite qu'elle ne l'est en réalité que Christophe Colomb s'est lancé dans l'expédition qui nous a procuré la connaissance de TAmérique. Et c'est parce que, victimes des illusions de leurs sens, les anciens ont cru l'univers très restreint et les Puissances supérieures tout près et passionnément préoccupées des faits et gestes de l'humanité, que nos premiers ancêtres ont échappé au découragement qu'aurait fatalement engendré la notion des dimensions réelles du monde.
Au prix de cette bienheureuse ignorance, ils ont vaincu peu à peu les difficultés rencontrées et qui ne leur ont jamais semblé sans recours.
Pour bien comprendre les faits que nous avons en vue, il convient de se reporter par la pensée à la condition des premiers hommes, en face de la nature toute neuve pour eux.
Bâtis comme nous, ces primitifs représentants de notre espèce ont éprouvé, avec une intensité également incoercible, deux appétits bien différents : le besoin d'entretenir par la digestion leur organisme physique et celui d'entretenir par la réflexion leur organisme intellectuel.
Quand la Genèse nous montre nos ancêtres
INTRODUCTION
touchant * malgré la défense divine, à « Tarbre de la Science », ils nous apparaissent comme exactement comparables à des hommes qui, mourant de faim, cueilleraient malgré les plus sévères interdictions les fruits nourrissants laissés à leur portée. Pour se comporter autrement dans un cas comme dans l'autre, il faudait que la nature humaine fût changée du tout au tout.
Immédiatement Thomme a acquis la notion de causalité : il a observé la relation de certains résultats avec des dispositions antérieures et il en est venu même à ne plus pouvoir concevoir un effet sans en rechercher en même temps une raison déterminante. Un phénomène frappant ses sens, son premier besoin fut d'en expliquer Torigine, et cela dans tous les domaines : qu'il s'agisse du monde physique, du moncie intellectuel ou du monde moral. A cet égard, l'observation des peuplades actuelles les plus inférieures est d'un intérêt considérable* Quoi qu'il arrive, le sauvage le plus dégradé cherche, et croit trouver, le motif de l'événement.
En ce qui concerne l'origine de la Terre, comme en ce qui a trait au fait le plus minuscule, le besoin de la cause fut aussi impératif et le moyen de la découvrir également incomplet. Il y a appel au bon sens^ à la raison et surtout interprétation du témoignage des sens.
Oti eut d'abord le spectacle tout proche d'un commencement, sous la forme la plus tangible : l'éclosion de Toeuf des oiseaux. Comment échapper à l'opinion que tout ce qui existe vient d'un œuf? Omne vivum ex ovo. C'est là l'origine, pour les premiers philosophes, de la Terre vivante, notre mère commune.
Les dimensions apparentes étant les seules appréciables au début, tout ce qui dans le monde n'est pas la Terre, se présente comme un simple supplément de celle-ci, comme son cadre, et nulle raison ne s'oppose à le confondre avec elle dans une même origine.
C'est bien ce que montrent les plus vieilles cosmogonies, dont il ne nous reste pour l'ordinaire que des vestiges, mais qui se contrôlent les unes les autres et qui témoignent du sentiment unanime.
Dans l'immense quantité de suppositions ainsi faites, il y eut des catégories au point de vue du succès.
Selon les conditions, selon la personnalité de l'auteur de l'hypothèse, celle-ci est destinée au discrédit et à l'oubli plus ou moins rapide ; ou, au contraire à l'admission comme notion définitive et intangible.
Dans ce dernier cas, on se trouve en présence des dogmes cosmogoniques dont tous les peuples nous donnent des exemples et qu'il faut absolument mentionner, car ils ont influencé d'une façon si incontestable et pendant si longtemps les progrès de la science proprement dite, que leur action persiste encore.
Sans nous arrêter dans cette Introduction à ceux qui concernent d'autres civilisations que la nôtre, il faut rappeler le rôle scientifique de Moïse.
A côté de ses autres titres à l'admiration des hommes et dont la considération sortirait de notre sujet. Moïse apparaît comme un grand philosophe de la nature. Élève des prêtres d'Egypte et doué d'une puissance de conception géniale,
INTRODUCTION
il a donné à son « système du monde » la forme autoritaire et sans réplique qui convenait au peuple auquel il s'adressait.
Ce peuple reçut son enseignement comme venant directement du ciel et grâce à son caractère de révélation, la doctrine se sépara nettement de toutes les autres vues, plus ou moins analogues, émises en tous pays et en tous temps. Elle laissa constamment possible la production imprévue de phénomènes quelconques prenant le caractère miraculeux.
Une pareille conception, qui contient la négation des lois fixes réglant invariablement les conditions du monde, rendrait illusoire toute tentative d'étude rationnelle. On la retrouve cependant dans Tesprit de certains naturalistes, s'associant tant bien que mal, comme elle peut, avec Tétude de la création.
Aussi, quand la science, au travers des difficul- * tés et des efforts que nous raconterons, en vint à expliquer un certain nombre de détails dans le grand mécanisme naturel, le souci de beaucoup d'esprits supérieurs fut-il de concilier ce que proclamaient les faits avec ce que Moïse avait enseigné. Il y a, en conséquence, une période mosaïste ou religieuse de la Géologie qui mérite une mention et qui compte ses grands hommes comme Buckland et Deluc, qui ont laissé à cet égard des œuvres remarquables.
En outre, l'empreinte biblique fut si profonde dans les esprits que les géologues, pendant bien longtemps, restèrent sous son empire et qu'il n'est pas exagéré de dire que nous ne nous en sommes pas complètement dégagés. Le nom du diluvium consacre cette influence et tout le
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VÉVOLUTION DES THÉORIES GÉOLOGlQlES
mpnde sait que la célèbre théorie, dite des révolutions du globe^ qui donna pendant un demisiècle une orientation exclusive à toute la géologie, en est une éclatante paraphrase.
On peut résumer cette crise dans l'évolution des idées, en constatant qu'elle fut entièrement due au conflit d'un .système prétendant à la pérennité, avec les conséquences tirées successivement des faits procurés, les uns après les autres, par une observation chaque jour perfectionnée. Le résultat fut que les savants les plus orthodoxes en vinrent parfois à cette conclusion que la révélation contenant toute vérité, on avait été universellement malhabile à la lire. Par exemple, la chronologie de Bossuet et de Rollin (d'Uscher avant eux) fut regardée comme le fait d'une erreur d'interprétation, et les jours de la semaine initiale devinrent des durées indéterminées.
Fournet raconte * comment Brochant de Villiers fut ému un jour de l'impossibilité de retrouver dans l'observation géologique tous les détails de la cosmogonie de Moïse. Il s'adressa à l'abbé de Frayssinous qui en fit le sujet d'un sermon... L'interprétation parait avoir été tout à fait satisfaisante... Mais il faut bien constater le peu d'utilité pratique des textes révélés qui, supposés parfaitement exacts, ne sont compris qu'après les mêmes efforts qui eussent suffi à découvrir scientifiquement les notions qu'ils prétendent enseigner.
C'est encore une conséquence du premier point de vue auquel les observateurs se sont placés d'abord, que la division de l'histoire du monde
I. De T influence du Mineur sur les Progrès de la civilisation d'après les données actuelles de l'Archéologie et de U Géologie. I vol. in-B", Lyon, i8()i.
INTRODUCTION
en deux périodes successives dont Tune fut une simple préparation de la seconde, laquelle est rétat définitif des choses. L'énergie des actions réalisées avant l'époque diluvienne, parut en opposition absolue avec le calme Qt la stabilité des temps présents. Nous verrons comment cette conception en a enfanté beaucoup d'autres, quant à l'allure de la plupart des phénomènes considérés indépendamment les yins des autres.
Pour expliquer Tétat actuel de la Terre, Dolomieu écrit dans le Journal de Physique ^ :
« Ce n'est pas le temps que j'invoquerai, c'est la force. On ne place en général sa confiance dans l'un que quand on ne sait où trouver l'au-» tre... La nature demande au temps les moyens de réparer les désordres, mais elle reçoit du mou? vement la puissance de bouleverser. »
Nous verrons que les progrès scientifiques ont progressivement conduit à un point dç vue tout opposé.
Dans le même ordre de conception, et par un lien logique, figure la simultanéité attribuée à . des phénomènes identiques ou comparables : c'est un point dont on appréciera plus loin la signification et qui se fait sentir encore avec violence dans des questions dont la solution en est retardée.
Je fais allusion, par exemple, aux traces dites glaciaires retrouvées toutes semblables en des localités très diverses et qui, à cause de leurs ressemblances mutuelles, sont considérées comme s'étant produites au même moment. C'est la seule base de l'hypothèse d'une extension gigantesque des glaciers à une époque peu ancienne et qui, à ce
l. Année 1793, t. Il-
titre, aurait contrasté de la manière la plus absolue avec tout ce qui a précédé, comme avec tout ce qui a suivi.
Il y a là un procédé de raisonnement fort enfantin et qui, ^ chose curieuse, a été adopté successivement par différents géologues à propos des sujets les plus divers.
Ainsi Dolonaieu, voyant le diluvium analogue à lui-même dans tous les pays, émet l'avis qu'il s'est étalé partout en même temps.
Descendant n. un des rameaux de Tarbre de wSeine » depuis Pont-Aubert, par le Cousin, la Cure et l'Yonne, Élie de Beaumont, en 1843, constate que l'alluvion est partout semblable à elle-même et il pose en conséquence cette conclusion : que tous les rameaux ont été parcourus en même teinps par le courant en vertu d'une cause générale embrassant tout le bassin *.
Une illusion toute pareille a été procurée par la rencontre en divers lieux, sur le sol des cavernes, d'un limon rouge dont l'histoire est maintenant parfaitement élucidée, mais qu'on a cru longtemps dériver d'un transport à longue distance et réalisé d'un seul coup.
Marcel de Serres a écrit à son sujet : « Le remplissage des^ cavernes longitudinales et verticales par des terrains élastiques ossifères, est un phénomène géologique tout aussi concluant et tout aussi général que celui des dépôts diluviens, et qui appartient comme celui-ci à des faits de même ordre et de même date '\ »
1. Extrait des procès-verbaux de la Société philomati que, 29 juiUet 1843, p. 10 et 26 août 1843, p. 105.
2. V. D'archiac. Histoire des progrès de la Géologie de 1834 à 1845, t. II, n" partie, p. 167 et 168 (i848).
INTRODUCTION
Renchérissant sur ce verdict, M. Dupont, de Bruxelles, a précisé cette opinion :
« Les cavernes, dit-il, qui étaient restées vides pendant des milliers de siècles ont été toutes à un moment donnée ou dans une période très courte, plus ou moins remplies par des alluvions locales, enveloppant des débris de faune contemporaine qui y furent entraînés en même temps. C'est là sans doute un phénomène bien remarquable qui ne s'était jamais produit avec ce caractère de généralité et qui ne s'est pas renouvelé depuis. Il est donc bien propre aussi à distinguer l'époque où il s'est manifesté de celle qui l'a précédé comme de celle qui Ta suivi *. »
C'est le même raisonnement qui a servi à Woodward - dans l'étude de la fossilisation :
« On tire de la terre, en certains pays, des coquillages qui ont une origine étrangère et qui ne se trouvent point dans les mers voisines, mais , seulement dans de très éloignées. Ainsi nous découvrons en Angleterre et souvent à une grande profondeur, des coquillages de poissons de différentes espèces qui ne se trouvent à présent dans la mer que sur les côtes du Pérou et d'autres endroits de l'Amérique. On tire aussi quelquefois des entrailles de la terre, des coquillages qu'on ne voit nulle part et qui paraissent être de poissons qui demeurent toujours au fond de la mer sans jamais s'approcher des côtes. Dans toutes
1. Notices préliminaires sur les fouilles exécutées sous les auspices du Gouvernement belge dans les cavernes de la Belgique. BruxeUes,
2. Géographie physique ou Essai de V Histoire de la Terre ^ traduit de l'anglais de M. Woodward, par M. Noguez, docteur en médecine, i vol. in-4», Paris, 1735, p. 388.
l/ÉVOLUTlON DES TUKORJES GÉOLOGIQUES
les parties de la terre, dans TAsie, T Afrique et TAmérique, aussi bien que TEurope, dansj les pays les plus éloignés des mers, de même que dans ceux qui en sont les plus proches, les couches sont disposées et les corps marins y sont renfermés de la même manière. Ce qui fait voir que tout cela s'est arrangé partout dans le m^me temps et de la même façon. »
On croirait entendre les glaciéristes d'aujourd'hui parler des moraines et des blocs erratiques des pays les plus divers, les plus éloignés des glaciers, de même que de ceux qui en sont les plus proches, etc.. pour conclure à l'existence simultanée de la glace sous toutes les latitudes.
La liste pourrait être indéfiniment prolongée des chapitres de la Géologie qui ont été résolus, pour un temps, avec le même raisonnement. On a cru à une époque des plages soulevées, à une époque du soulèvement des montagnes, à une époque du creusement des vallées, à une époque métamorphique, à une époque corallienne, etc., etc. La croyance à l'époque glaciaire est le plus récent échantillon de la même illusion.
La conception de la simultanéité pour des manifestations identiques, a sa source dans une disposition de l'esprit humain qu'on pourrait qualifier de besoin ou d'instinct mathématique, et il est bon de nous arrêter un instant sur ce nouveau sujet.
Il sera facile de montrer que l'application des méthodes mathématiques à l'étude de la nature, résulte d'une hypothèse des plus séduisantes, mais qui est controuvée. Elle prétend préparer la conquête d'un but général qui malgré son apparence est à l'opposé du but réel qu'il faut
JNTJtODUCTJON
atteindre : ce n'est rien moins que la réduction, à des formules mathématiques, de tous les détails de la Nature. Dans son Mysteriuni CosmographicutHy Kepler a la prétention d'expliquer le système du monde, à Taide des cinq polyèdres réguliers de la Géométrie ^
D'autres remarques nous fourniront une base des plus utiles dans l'appréciation d'un grand nombre d'hypothèses [d'une haute importance.
Pour beaucoup de savants la formule mathématique est l'expression la plus satisfaisante des faits : seulement il faut ajouter que ce ne peut être que l'expression de faits artificiels ; les faits naturels, même les plus simples, sont toujours beaucoup trop complexes pour se conformer à la discipline des formules. Celles-ci ne peuvent concerner que des simplifications de la nature, des abstractions, auxquelles les objets réels se comparent sans trop de difficultés.
La différence des uns aux autres a d'ordinaire été considérée comme peu importante et comme négligeable, résultant, comme on dit, de causes perturbatrices. Mais il y a lieu de remarquer que ces causes sont aussi efficientes, aussi naturelles que les causes principales et qu'en faire abstraction est antiphilosophique.
Ce que nous disons ici pour ces formules mathématiques s'applique d'ailleurs, et sans le moindre changement aux formules chimiques. Il n'est pas de corps naturel dont la composition s'exprime exactement par les notations des chimistes :
quand on dit que le cristal de roche est de l'acide silicique. Si 0% on fait abstraction de toutes