‹ L'évolution du règne végétalChapitre 74 sur 132 · LIAISON DES FLORES PLIOCÈNE ET ACTUELLE COMPARÉES · texte numérisé non relu

LIAISON DES FLORES PLIOCÈNE ET ACTUELLE COMPARÉES

qu'au delà de la Scanie, le Quercus sessiliflora qui occupe une aire encore plus étendue vers le nord. En Provence, à la même époque, le tilleul est déjà accompagné du Quercus pubescens Wild.,race demeurée particulière au sud de l'Europe. Si le froid avait été assez violent pour permettre aux plantes arctiques de s'étendre, à travers les plaines de l'Europe centrale, jusqu'aux Pyrénées dont elles auraient ensuite gravi les pentes, pour s'étendre plus loin encore vers le sud, tous ces types arborescents et une foule d'autres, tels que le Pistacia lentiscus et le Ceratonia siliqua^ auraient été éliminés de notre sol et n'auraient pu reparaître que dans des conditions très différentes de celles qui président à leur distribution géographique actuelle. Ce n'est pas le froid, remarquons-le, auquel nous devons la présence jusque vers les bords de la Méditerranée des Populus alba L., canescens Sm. et iremula^ puisque ces espèces se montrent dès le pliocène inférieur, associées à d'autres maintenant émigrées jusque dans les îles Canaries. Le hêtre est répandu partout dans le pliocène et jusque dans la région pyrénéenne, où M. Rérolle en a recueilli dernièrement des échantillons presque identiques à notre F. sylvatica, à côté d'un tilleul qui est visiblement la souche de nos tilleuls modernes. Mais si l'arrivée et l'extension de ces arbres ne sauraient être attribuées à l'influence de la période glaciaire, le maintien d'autres espèces très sensibles au froid, comme le lentisque, le myrte, le caroubier, dans des stations fractionnées et accidentellement abritées de la Provence, ne saurait non plus s'expliquer, aussitôt que l'on admet un abaissement de la nature de celui qui aurait permis à la région alpine d'emprunter directement ses éléments floraux à ceux de l'extrême nord. Toutes ces impossibilités réunies doivent faire repousser l'hypothèse de Forbes, de Hooker et de Darwin comme incompatible avec les faits sérieusement observés; mais cette hypothèse une fois mise de côté, il faut bien en chercher une autre qui rende compte de la commune origine des plantes alpines et polaires, communauté difficile à révoquer en doute en présence de l'identité des deux ensembles.

Cette raison d'être, c'est en remontant plus haut et plus loin dans le passé que nous la découvrirons, à notre sens du moins. La flore alpine, de même que la flore arctique, représentent, selon nous, la végétation altitudinaire de l'époque tertiaire, végéta-

tion qui aurait occupé les massifs montagneux soit autour du pôle, soit à l'intérieur de la zone boréale, avant l'apparition des neiges permanentes, c'est-à-dire dans un âge où, même au nord de notre hémisphère, la température n'était pas assez basse pour que la neige persistât sans intermittence sur les haut sommets. Dès lors cependant les différences résultant de l'altitude devaient être assez marquées pour favoriser l'adaptation de certaines plantes et en exclure d'autres. De là la présence d'une association spéciale de végétaux qui dût être la môme en deçà comme au delà du cercle polaire, puisqu'il s'agit d'un temps où le règne végétal présentait encore une remarquable uniformité, d'un bout à l'autre de notre hémisphère. A la faveur de cette uniformité au moins relative, les races montagnardes ont dû comprendre à peu près partout les mêmes formes, prenant possession en divers moments et dans des circonstances variées des stations qui leur étaient les plus avantageuses, de telle sorte que cette adaptation ne pouvait que devenir plus étroite, au fur et à mesure des progrès du refroidissement qui tendaient à aggraver de plus en plus les effets de l'altitude.

Par le fait, avant de devenir perpétuelles, les neiges des sommets ont nécessairement commencé par être sporadiques, puis annuelles, et cela à l'intérieur de la zone arctique, aussi bien que dans le reste de l'hémisphère; seulement le phénomène a dû se produire plus tôt dans le premier domaine que dans le second, en s'échelonnant dans un ordre inverse de celui des latitudes, toutes choses égales d'ailleurs au point de vue de l'élévation. Or, tant qu'il n'y a eu sur les montagnes, même arctiques, que des neiges semestrielles, il n'y a pas eu non plus de glaciers, ni d'envahissement possible des vallées inférieures par les glaces. C'est là un fait évident dont on est bien obhgé de tenir compte, en admettant que, selon toute apparence, c'est seulement dans le cours du miocène, pour les terres arctiques, et dans le cours du pliocène, pour l'Europe centrale, que les neiges permanentes et leur cortège de végétaux, c'est-à-dire l'établissement des glaciers et tout ce que ceux-ci ont entraîné de conséquences au point de vue de la végétation, se sont constitués pour la première fois. Il n'est pas besoin d'ajouter que la principale et la plus immédiate de ces conséquences a été l'exclusion du périmètre envahi définitivement par la neige ou la glace des

ENVAHISSEMENT DE L'eXTRÊME NORD PAR LES NEIGES. 313

plantes montagnardes qui Toccupaient jusque-là. €es plantes rejetées forcément plus bas descendaient plus ou moins selon que Tespace usurpé pris sur elles se trouvait plus ou moins étendu. G*est par suite de ce mouvement, poursuivi dans la suite des temps, que les plantes montagnardes de la zone arctique ont fini par être repoussées dans les vallées inférieures et ensuite de proche en proche vers des niveaux de moins en moins élevés, jusqu'aux déclivités voisines du bord même de la mer. Mais, antérieurement à ce mouvement éliminatoire, alors que les plantes montagnardes de Thémisphère boréal n'étaient encore recouvertes de neige qu'une partie de l'hiver, puis graduellement durant Thiver tout entier, jusqu'au moment où se constituèrent les glaciers, il a dû se faire une adaptation de ces plantes à une vie toute spéciale, il est vrai, mais qui, remarquons-le, a eu pour effet de les sauvegarder contre le froid extérieur, en les abritant sous une couverture protectrice.

Cette adaptation acquise lentement se traduit par le port couché, la consistance ligneuse, la souche vivace pourvue de rameaux horizontalement étalés, la floraison précoce, les actes de la vie végétale rapidement accomplis. Elle concorde fréquemment avec la présence d'un feuillage dur, coriace et persistant; elle contraste au contraire beaucoup avec le phénomène adaptif tout difi*érent, auquel nous devons nos arbres et arbustes à feuilles caduques, caractéristiques de la zone tempérée boréale. Ainsi, les plantes arctiques auraient été originairement montagnardes et alpines au même titre que celles de nos escarpements, et tout indique que les unes et les autres seraient sorties du même berceau primitif.

Le phénomène déterminant a été ici le froid et, avec lui, la neige séjournant et s'accumulant au haut des montagnes, puis y établissant des réserves de glace et les faisant descendre dans les plaines par suite d'un « stock », provenant de l'excédent de la production hivernale sur la fonte de l'été. Cette apparition de l'eau congelée a donc été un événement immense en lui-même et par ses conséquences prochaines : non seulement il a rejeté les plantes, d'abord montagnardes, de la zone arctique vers le bas des escarpements où elles ont pris la place d'autres végétaux graduellement éliminés; mais il a entraîné l'envahissement définitif des terres polaires et il a accru le froid par le froid con-

dense, en faisant naître des courants atmosphériques et océaniques et en influant par eux sur la végétation du globe tout entier. On voit que nous revenons, après un détour, à Tune des causes générales qui ont le plus influé sur la flore terrestre, cause demeurée active et dont Ténergie, susceptible de s*accroitre, n*a réellement d'autre limite que celle qui lui est opposée par la zone équatoriale, foyer permanent de chaleur, siège de la splendeur végétale; mais ce foyer, de nouveaux progrès du refroidissement polaire menaceraient de le restreindre. La végétation reculerait de plus en plus si le mouvement, qui se prononça pour la première fois vers la fln du jurassique, était destiné à s'étendre et à se propager.

Les pages s'entasseraient, si notre dessein était de poursuivre et d'analyser dans ses dernières conséquences cette force mystérieuse qui, déprimant la chaleur et modifiant l'uniformité cUmatérique à la surface du globe, n'a cessé d'agir sur le règne végétal, à partir d'une certaine époque, pour l'ébranler, faire naître en lui des variations et réaliser les changements dont nous venons d'ébaucher le tableau. Tout au plus si nous avons tenté de saisir le sens général et d'effleurer les circonstances occasionnelles de ces changements. Nous en avons dit assez pour faire comprendre que ces circonstances sont innombrables, aussi bien que les nuances difTérentielles qu'elles ont engendrées. — Vouloir aller au delà serait actuellement une ambitieuse folie ; mais, en revanche, que de problèmes entrevus ; que de phénomènes dont on reconnaît la trace I Que de questions aperçues de loin et de documents épars que l'avenir rejoindra! Contentonsnous, à l'heure présente, de les avoir signalés à ceux qui nous succéderont. Plus heureux que nous, ils déchifl*reront l'inscription dont nous avons uniquement cherché à épeler quelques lettres.

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