‹ L'évolution du règne végétal: Les phanérogamesChapitre 45 sur 162 · DISTRIBUTION PROBABLE DES PREMIÈRES DICOTYLÉES · texte numérisé non relu

DISTRIBUTION PROBABLE DES PREMIÈRES DICOTYLÉES

et dans tous le cours de la période que nous considérons, ces plantes ont dû se propager et se répandre, s’avancer de proche en proche, peut-être justement à la faveur de cette extension continentale dont l’Europe offrait l'exemple et qui n’avait jamais été plus prononcée qu’au moment où s’ouvrait la période infracrétacée. Les Dicotylées, dans cette hypothèse, auraient suivi la direction de l’est à l’ouest, profitant de la jonction du sol européen avec une terre boréalo-orientale, de même que dans une tout autre direction elles auraient occupé l'Amérique du Nord. Il est bien certain qu’antérieurement à l’époque où nous nous plaçons c’est-à-dire dans la seconde moitié des temps jurassiques, ni dans les Indes, ni dans la Sibérie de l’Irkutsk, ni dans les régions polaires, il n'existe de vestige déterminable de Dicotylées. La flore urgonienne ou rapportée à l’urgonien par M. Heer, de Kome (Groënland), par 70°, 40 de lat. N., a cependant fourni une feuille isolée de peuplier ; mais la provenance de cette espèce unique est-elle réellement hors de contestation? Il serait difficile de laffirmer avec certitude. Nous demeurons donc dans une ignorance à peu près absolue de ce que pouvaient être les Dicotylées infracrétacées, faute de documents qui nous aient fait connaître leur présence, dès cette époque, au sein de notre zone, soit en Europe, soit en Amérique, et tout en admettant la possibilité de cette présence. D’où que les Dicotylées soient venues, elles se trouvent en possession d’une partie au moins du sol européen dès le commencement de la période suivante, celle de la craie propre. On les observe aussi dans l’Amérique du nord et au Groënland, à peu près à la même époque, et leur essor une fois inauguré ne s'arrêtera plus.

M. de Lapparent ‘ partage la craie en quatre étages, comme l’infracrétacé. Ce sont, à partir de la base, le cénomanien, le. turonien, le sénonien et le danien ou étage de la craie de Maestricht. Le garumnien ou craie supérieure d’eau douce, si développé dans le midi de la France, où elle est assez riche en végétaux, couronne tout cet ensemble et le relie au tertiaire. Il existe des Dicotylées sur chacun de ces horizons partiels. A partir du cénomanien, on ne cesse de les rencontrer partout comme un élément essentiel et prépondérant de la flore ter-

1, Traité de yéologie précité, p. 941 et suiv.

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restre. M. de Lapparent, dont nous invoquons encore le témoignage, considère la craie propre comme marquée presque partout par un retour de la mer dont les dépôts s’appuient transgressivement sur des terrains plus anciens, antérieurement et depuis longtemps émergés, occupés alors de nouveau par les eaux océaniques. C'est ce que l’on observe dans le centre et le nord de l’Europe, aux Etats-Unis et jusqu’au pied de l'Himalaya. C’est là un mouvement offensif de l’élément liquide qui mord et empiète sur les continents. Non seulement l’étendue océanique ou lacustre accroît son périmètre, mais les plantes qui peuplent les cantons envahis abandonnent leurs débris à l’action des nouvelles eaux qui les entraînent, et leur présence dans les sédiments ainsi déposés nous ouvre certainement l’accès d’un monde nouveau d’associations végétales, situées à l’écart de celles que les étages précédents nous avaient permis de connaître. Par la même raison, ces phénomènes dénotent des révolutions physiques de nature à influer sur le développement de la nature organique, en entraînant un abaïissement relatif de la température de notre zone et une différenciation plus prononcée des climats dans le sens des latitudes. — On voit qu’il s’agit en définitive d’un mouvement des plus complexes qui se résumerait de la manière suivante :

1° Après une extension préalable de la surface continentale, extension favorable à la diffusion des nouveaux types dicotylés, jusqu'alors étroitement cantonnés, après une dépression assez marquée de l'intensité calorique, par suite d’un affaissement général, la mer concurremment avec les eaux douces occupe certaines parties de l’espace précédemment émergé.

2 Ce mouvement offensif des eaux a pour résultat de disjoindre des étendues continentales auparavant continues; il se combine avec une différenciation croissante du climat dans le sens des hautes latitudes; enfin, il facilite la connaissance de la flore récemment constituée, en amenant la fossilisation de nombreux végétaux sur des points dont les plantes étaient restées inconnues jusque-là.

3° Sous l’influence de ces divers phénomènes, les Dicotylées, cessant d’être cantonnées et subordonnées, se répandent partout, se différencient de plus en plus et acquièrent dans la flore terrestre une prépondérance qui ira toujours en s’accentuant.

DISPOSITION TRANSGRESSIVE DE LA CRAIE CÉNOMANIENNE. 107

Il est certain qu'en Bohême les lits du quadersandstein inférieur, rangés sur l’horizon de la craie cénomanienne, se trouvent en contact immédiat avec le terrain paléozoïque et qu’en Amérique le dakota-group, qui représente le même horizon, repose directement sur le trias. Les végétaux dont ces couches et d’autres encore contiennent les débris étaient certainement établis sur un sol ancien, lorsque les nouvelles eaux vinrent les submerger ou entrainer leurs restes dans les couches en voie de formation. On est donc obligé d'admettre que ces végétaux existaient avant l’envahissement du pays par les eaux et avant les événements qui furent la conséquence de cet envahissement. Il est vrai que dans le midi de la France, c’est près des bords d’une mer déjà ancienne, le long de laquelle les bancs de rudistes élevaient une ceinture d’écueils, mais qui loin de s’élargir tendait à se restreindre et à se dessécher, que les Dicotylées de la craie ont laissé des vestiges; mais les gisements connus jusqu'ici dans cette région se rapportent à un horizon déjà plus récent, celui du turonien, et le caractère général accuse, relativement à ce qui existait en Bohême à la même époque, des différences assez sensibles. Malgré tout, les Dicotylées, bien que dans une proportion moindre, ont encore ici la prépondérance sur les autres catégories. Leur extension à ce moment était un fait accompli; en dessous même du turonien, dans le Gard, et jusqu’au niveau du cénomanien (gardonien du Pin), il existe des traces reconnaïissables de Dicotylées. Les couches cénomaniennes d’Atané, dans le Groënland, par 70° lat. N., sont riches en végétaux de cette classe. Le phénomène est donc, pour ainsi dire, universel et nous sommes assurés de la présence et de l’extension des Dicotylées à travers l'étendue entière de notre zone dès le premier étage de la craie propre.

Cette présence constante et cette diffusion universelle prouvent à elles seules que ces plantes existaient avant la période où nous les rencontrons pour la première fois, non pas récentes ni représentées par des types juvéniles, mais déjà puissantes et distribuées en un assez grand nombre de familles et de genres, dont plusieurs sont évidemment arrivés jusqu’à nous. Comme l'absence de Dicotylées fixées dans leurs traits décisifs est visible en ce qui concerne la série jurassique; qu’en supposant même que la classe fût déjà constituée, elle aurait été faible, subor-

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donnée et exclue des localités qui ont fourni des plantes fos-. siles, il en résulte que c’est dans l’espace vertical qui sépare le jurassique du cénomanien, c’est-à-dire dans le cours de l’infracrétacé, époque d'extension continentale, s’il en fut jamais, qu’il convient de placer le phénomène de la propagation des Dicotylées, de leur exode, en un mot, hors de la région mère ou des cantonnements où leur évolution s’était accomplie.

Mais, en admettant l'existence des Dicotylées comme vraisemblablement antérieure à la date constatée de leur première extension, il est permis de se demander la véritable cause de l’absence de ces plantes dans les étages qui précèdent le cénomanien. — Il est certain, en premier lieu, que l’envahissement par les eaux d'espaces auparavant et depuis longtemps émergés constitue en lui-même une circonstance de nature à favoriser le passage à l’état fossile de plantes exposées, sans ce mouvement, à demeurer inconnues. C'est ce que l’on observe effectivement, non seulement en Amérique, mais encore à Blankenburg, dont le grès à Credneria repose sur le trias, et, en Bohème, où le Quadersandstein recouvre le sol primitif ou paléozoïque. En second lieu, il se trouve que le gisement de Kome, dans le Groënland, placé à la hauteur de l’urgonien, a fourni un échantillon unique de Dicotylée, le Populus primæva de Heer, dont la détermination n'est pas douteuse, comme attribution à la classe, sinon au genre peuplier, et dont la provenance était tenue pour assurée aux yeux du savant de Zurich. S'il existait des Dicotylées dans le Groënland dès le niveau de l'urgonien, c’est-à-dire bien avant le cénomanien, pourquoi leurs vestiges sont-ils restés tellement rares dans l’infracrétacé, qu'ils y soient partout inconnus, sauf l'exception que nous venons de citer? C’est que probablement leur marche extensive a coïncidé justement avec le cours de cette période et que plus on s’avance en arrière vers le jurassique, plus leurs traces ont dû être clairsemées, en dehors de certaines directions que ces plantes auraient suivies en rayonnant de leur point de départ. Si ce point de départ était situé à l’intérieur des terres; s’il dépendait de certaines régions montagneuses, il est tout simple que, pendant longtemps{il n’y ait eu que peu ou point de Dicotylées, le long des plages ou dans les pays écartés des points de jonction qui communiquaient avec la région mère

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