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Giard et Brière

2. Le Tvade-Unionisme en Angleterre, A. Colin, 1S97. — La Question ouvrière en Angleterre, Firmin-Didot, 189.J.

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('cartent les politiciens, et manifestent un goût très modéré pour le socialisme d'Etat. Les députés ouvriers au Parlement votent avec les libéraux, et ont refusé jusqu'ici de se mettre à la remorque des partis socialistes, qui n'ont pas un seul représentant à la Chambre des communes. Les patrons anglais, remarque M. Brentano, envient ceux d'Allemagne : « Heureux entrepreneurs allemands ! s'écriait l'un d'eux, vous avez parmi vos ouvriers nombre de social-démocrates, mais vous leur payez de bas salaires : nous changerions volontiers avec vous ».

La situation n'est plus tout à fait la même, depuis la grande grève des ouvriers des docks de Londres, en 1889. Les syndicats plus récents, composés de troupes affamées, sans habileté spéciale, sans occupations stables, vivant au jour le jour d'un salaire souvent insuffisant, ont peine à prélever dans leurs associations de maigres subsides, uniquement destinés à créer des fonds de résistance. Le nombre des dockers associés, payant leurs cotisations, est bientôt tombé de 90.000 à 25.000. Aussi les nouvelles Unions se placent-elles souvent sur le terrain de la lutte des classes. Elles rompent avec l'esprit de self help^ réclament Tintervention de l'État, des municipalités, exigent encore plus d'inspection du travail, plus de législation, plus d'impôts sur les classes riches. Leurs aspirations dépassent le socialisme d'Etat, et vont jusqu'au socialisme pur. Commencées au Congrès de Liverpool, en 1890, les discussions sur le collectivisme ont continué

depuis lors ; des résolutions ont été votées en ce sens. La pensée socialiste s'infuse dans le Trade- Uniônisme ; et l'esprit impatient, aventureux, des O'Grady l'emporte parfois sur la prudence des Maudsley, des Burt, des Knight, des Wood. On peut être assuré toutefois que Tensemble des Unions ne passera pas du jour au lendemain à la social-démocratie.

Dans les colonies anglaises d'Australie et de Nouvelle-Zélande, les associations ouvrières, par suite d'une situation exceptionnelle, ont atteint un degré inouï de force et de richesse. Elles ont obtenu et généralisé quelques-unes des exigences essentielles du socialisme européen, par exemple la journée de huit heures; elles s'avancent avec ardeur dans la voie « du collectivisme constitutionnel » d'ailleurs tempéré.

Les Belges ne le cèdent pas aux Anglais en esprit pratique. Le monde ouvrier est divisé, comme le pays lui-même, en syndicats socialistes et en corporations chrétiennes. Les uns et les autres tirent pour la propagande des ressources considérables de leurs coopératives. Les socialistes en ont fait les arsenaux et la forteresse de leur parti. Ces coopératives comptaient, en 1897, 5o.ooo membres, et ce nombre est aujourd'hui bien dépassé. A la Maison du peuple, de Bruxelles, dans le Vooruit de Gand, les socialistes réalisent une partie du programme des réformes ouvrières : assurance contre le chômage, assurance mutuelle contre la maladie, retraites annuelles, etc. Ces établissements sont conduits avec une sévère dis-

cipline, à laquelle les ouvriers ont tant de peine à se soumettre quand elle leur est assignée par les patrons. Empêchés, au début, de faire de la politique, source de compétitions et de divisions, par suite du suffrage restreint, les socialistes belges ont ainsi commencé à organiser les ouvriers, et à se procurer des ressources pour mettre une armée et un trésor de guerre au service de leurs reven dications démocratiques, à la Chambre et dans le pays'.

L'Autriche est revenue depuis i885 au régime de la corporation forcée. L'Allemagne fait reposer ses lois d'assurance obligatoire sur les corporations industrielles. Les syndicats allemands sont libéraux [Hiisch-Duncker Vereine) ou catholiques, ou rattachés à la social-démocratie. Ces derniers possèdent le plus grand nombre d'adhérents. Mais, parmi les social-démocrates ^ il existe une vieille jalousie entre les organisations politiques et les organisations syndicales. Au début, les syndicats n'étaient considérés par les marxistes que comme un champ de manœuvre, où s'instruisaient les soldats sociahstes. Or, les ouvriers mettent au premier plan leurs intérêts économiques de chaque jour; et la lutte pour les soutenir prime toute autre considération. Catholiques ou libéraux ou socialistes, ils finissent par comprendre que, divisés par les opinions et les croyances, ils restent étroitement unis en vue de leurs intérêts

1. F. Dcstréc et E. ^*an(le^vekk^ le Socialisme en Uel- !/ij/iie, 18!)S.

vitaux. Menacés dans leur liberté de coalition par Fesprit de réaction qui a dicté au gouvernement allemand la Zuchthaiisvorlage ou loi du bagne récemment rejetée au Reichstag, ils cherchent à se rapprocher, à imiter les ouvriers suisses, qui viennent de proclamer leur neutralité en matière politique et religieuse. Rien n'est plus caractéristique de cette évolution si importante, et de la crainte qu'ont les social-démocrates de voir les syndicaux s'écarter d'eux, que les paroles prononcées par Bebel au récent Congrès de Hanovre. Bebel a déclaré que le parti était d'accord avec les syndicats pour écarter la politique du mouvement ouvrier. « Le mouvement syndical, a-t-il dit, n'est pas social-démocrate^ il est prolétarien. Il se tient à distance du parti politique; comment sans cela gagnerait-il les ouvriers catholiques ?» — Quel socialiste français oserait tenir un pareil langage ?

En France, tant de révolutions n'ont fait que retarder l'organisation ouvrière. Les ouvriers français savent combattre avec une ardeur désespérée. Toujours prêts à la révolte, ils sacrifieront jusqu'à leur vie. Mais c'est la fable du lièvre et de la tortue. Les socialistes ont été pour eux des amis, des conseillers funestes.

Le mouvement d'organisation ouvrière qui se dessinait vers la fin de l'empire, aidé par la liberté nouvelle de réunion et de coalition, et en opposition au début, dans l'Internationale même, avec les idées de Karl Marx, fut arrêté parla guerre, et disloqué par la Commune. Durant les premières

années de la troisième République, en l'absence des meneurs et des militants disparus ou exilés, les premiers Congrès ouvriers se signalèrent par leur modération et leur esprit d'apaisement et de concorde. Ils étaient mutuellistes et réformistes, favorables aux coopératives, et non plus révolutionnaires. Le Cercle d'Union syndicale ouvrière se donnait pour mission Tarrangernent amiable avec les patrons, au grand scandale des survivants de la Commune réfugiés à Londres. Mais bientôt les nouveaux socialistes, imbus des théories allemandes, et après eux, les amnistiés rentrés en France, n'ayant rien à espérer du suffrage universel d'alors, « se terrèrent dans les syndicats ». En 1879, au Congrès de Marseille, « ils enfonçaient dans la gorge des syndicaux, jusqu'à la garde, un programme colle^^tiviste » inspiré par Karl Marx. Ils prêchaient la lutte de classe inexpiable, exposaient aux ouvriers la fatalité de leurs misères, l'impuissance des réformes, la nécessité de hâter une révolution inévitable, préparée par la nature même de l'évolution économique. Bientôt les sectes furent aux prises. L'histoire de ces Congrès ouvriers, qu'a racontée M. de Seilhac ', est remplie par la rivalité acharnée des meneurs, et les scissions interminables. C'est, au fond, une véritable lutte des classes au sein même du socialisme, entre l'élément démagogique bourgeois et l'élément ouvrier, entre les a Intellectuels » et les (( Manuelards ».

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