Cf. Arnould, Anecdotes inédiles, p
LE VERS UBRE. 323
nVl-il pas, par un procédé quelconque, indiqué ces divisions trop bien cachées? Pourquoi, par une sorte de gageure, a-t-il fait une plaisanterie analogue à celle que Ton attribue à Théophile Gautier et à d'autres, et qui consiste à écrire des vers bout à bout comme si c'était de la prose, pour voir si quelqu'un y prendra garde * ? Ou encore peut-on prêter à Molière cette patience et ce désintéressement des vieux tailleurs de pierre qui, dans quelque coin perdu d'une cathédrale, sculptaient avec un soin infmi un ornement qui ne devait probablement être jamais remarqué. Ils le faisaient pour Dieu, et pour leur propre satisfaction. Pareille abnégation est rare chez les poètes. Pareille minutie de travail est peu probable chez un penseur qui, môme pour son Misanthrope y disait, au témoignage de Brossette, « qu'on ne devait pas s'attendre à des vers aussi parfaits et aussi achevés que ceux de M. Despréaux, parce qu'il lui faudrait un temps infini s'il voulait travailler ses ouvrages comme lui ».
11 reste à expliquer cette violation de la règle de Talternance des rimes, qui paraît à M. Comte un argument en faveur de son système, et la seule façon dont Molière pût souligner son intention : tout en reconnaissant qu'il est peu probable que Molière ait voulu marquer par là qu'il écrivait une suite de stances et non pas une suite de vers libres, M. Comte ajoute : « à moins de l'exposer, ce dessein, dans un avertissement au Lecteur, nous ne voyons guère comment il aurait pu le laisser voir plus clairement' ». Ce n'est pas déjà si clair, puisque l'excellente édition Despois-Mesnard n'en dit rien du tout, que les éditeurs semblent ne pas avoir remarqué le fait, ou l'avoir trouvé insignifiant : à coup sûr ils n'en ont pas tiré la conclusion indiquée par M. Comte. Cette violation de l'alternance est assez imperceptible, puisque, je l'avoue à ma honte, je n'en avais, pour mon propre compte, relevé qu'un tout petit nombre de cas, le quinzième à peu près, dans un travail antérieur à celui-ci *. Faire dépendre d'un signe aussi obscur la découverte d'un procédé aussi intéressant aurait été bien imprudent pour Molière. Le simple fait que, d'une part, un pareil secret, s'il existait vraiment, serait de la plus haute valeur, et que, de l'autre, le fil d'Ariane qui permettrait de
i. Cf. M. de Montaiglon, notice du Sicilien, p. vi.