MASCARILLE
Vous le prenez là d'un ton un peu trop tiaut, Ce style maintenant n'est pas ce qu'il nous faut, (f, M'A, 1 13.)
Cette simplicité de style rend très rare chez Molière la fausse poésie, celle des mots, et lui permet souvent d'atteindre à la véritable, celle des idées. Sans doute on rencontre trop rarement chez notre auteur de ces vers de poète qui vous laissent longtemps sous le charme, mais enlin on en trouve : dans le décor un peu aride et sec de ses pièces, on voit même une fois un coin de paysage *; ce n'est qu'un éclair, mais tout est illuminé un instant : une femme disserte sur les faveurs qu'elle accorde par politique ou par penchant : deux de ces beaux vers que Ton n'oublie pas terminent un couplet de sèche psychologie :
Dans les unes toujours on parait se forcer;
Mais les autres, hélas! se font sans y penser,
Semblables à ces eaux si pures et si belles
Qui coulent sans effort des sources naturelles, (il, 2^0, Si.)
Est-il rien de plus charmant que cet aveu si humain d'Alceste :
Il est vrai, la raison me le dit chaque jour. Mais la raison n'est pas ce qui règle Tamour.
l. Deux fois môme, si l'on en croyait ceux qui dérouvrcnl la poésie de la nature »lans un vers bien prosaïque du Tnrtu/fe :
La campagne à présent n'est pas beaucoup fleurie. (IV, 412, 225.)
M. Rosière prétend que Théophile Gautier trouvait ce vers pittoresque. {Revue Bleue, du 1 décembre 1889, p. 719.) — Cf. (îuyau, rAtl au point de vue sociologùfue, p. 301.
Son énergie est brisée par là passion, et le vers lui-môme a quelque chose d^alangui *. De ces vers qui chantent dans la mémoire, je n'en connais pas de plus exquis que celui qui termine un couplet attendri et attendrissant (chose rare chez Molière) du bonhomme Chrysale (lançant Henriette à Clilandre :
Allons, prenez sa main, et passez devant nous,
Menez-la dans sa chambre. Ah! les douces caresses!
Tenez, mon cœur s'émeut à toutes ces tendresses,
Cela ragaillardit tout à fait mes vieux jours,
El je me ressouviens de mes jeunes amours. HX, t57, 1120.)
Ce n'est pas ce genre de beauté que Molière rencontre le plus souvent : son instinct Tentraine ailleurs, et son vers est surtout destiné à donner plus d'élasticité à la pensée : le vers type de Molière, avec ses familiarilés, ses trivialités si Ton veut, c'est ce vers de Mascarille :
Il se ferait fesser pour moins d'un quart d'écu. (I, 111, 98.)
C'est encore dans sa première pièce que je choisirai de préférence un passage où apparaît le mieux sa dextérité à manier l'alexandrin : Mascarille gronde son maître qui, déguisé en Arménien, a failli trahir son incognito par son empressement auprès de Célie.
Pour moi j'en ai souffert la gène sur mon corps.
Malgré le froid, je sue encor de mes efforts :
Attaché dessus vous, comme un joueur de boule
Après le mouvement de la sienne qui roule.
Je pensais retenir toutes vos actions.
En faisant de mon corps mille contorsions. (I, 207, t533.)
Ce morceau, que Victor Hugo admirait fort, paraît-il *, montre que Molière, quand il le voulait, pouvait être en vers un maître ouvrier. J'ai constaté plus d'une fois, dans le cours de cette étude, que Molière semblait dédaigner les petites habiletés de détail; on en pourrait trouver pourtant chez lui : j'ai déjà signalé quelques effets
1. Molière savait-il que Balzac avait dit avant lui : « Mais la raison des Amoureux est une autre raison que celle des Sages. C'est une raison débauchée qui s'entend avec les sens; qui non seulement obéit aux |)assions, mais qui a dessein de leur obéir. C'est une reine dépouillée de ses Étals, et chassée du siège de son empire. Mais elle le veut ainsi, et consent elle-même & son exil. • {Remarques sur deux sonnets, à la suite du Sacrale chrétien^ p. i02.)
2. " Cette comparaison du joueur de boule est exquise, et Victor Hugo l'admirait particulièrement. • (Stapfer, les Artistes Juges et parties^ p. 58.)
dont le comique est dû autant à la forme qu'à Tidée. Voici un dernier exemple de ces triomphes de facture :
Voilà, je vous l'avoue, un abominable homme (IV, 499, 15'Î9),
dit, en sortant de dessous sa table, le malheureux Orgon, « assomme » par sa découverte. On pourrait encore étudier ces effets non pas seulement dans un vers, mais aussi et surtout dans des couplets entiers. La période, chez Molière, est très scénique, tantôt heurtée, entrecoupée, chez une femme en colère*; tantôt coulante, oratoire et éloquente, chez un homme de bon sens un peu échauffé par son sujet *.
Molière est toujours allé se perfectionnant, et rien ne e montre mieux que les passages où il reprend des idées déjà exprimées ailleurs ^. Nous avons vu plus haut que dans Amphitryon Molière avait retouché et amélioré toute une tirade de Dom Garde de Navarre; il en est de même dans Tartufje et dans le Misanthrope; il suffit de relire Tun après Tautre ces morceaux, pour constater les progrès de facture réalisés par le poète :