‹ L'évolution du vers français au dis-septième siècleChapitre 154 sur 224 · Sat. Il; A. P., I, 27 sqq. — Cf. Dclaporte, I, i6'î-l8»i · texte numérisé non relu

Sat. Il; A. P., I, 27 sqq. — Cf. Dclaporte, I, i6'î-l8»i

j.'kvol. du vers fr. ?4

que, quoi ([u'on en ait dit après et d'après lui, il se sent poète : il ue peut pas exprimer sa pensée autrement qu'en vers. Son indignation contre les rimeurs médiocres, bien que faciles, comme Scudéry, ou contre les poètes de tempérament, comme Sainl-Amand, vient de ce qu'il ne sent pas chez eux cette lutte de la pensée et de la forme qui est à la fois son désespoir et sa joie, son cher tourment. Il ne s'incline que devant Molière, chez qui il reconnaît à la fois la facilité de la forme et la valeur du fond. Pour lui-môme, qui sent l'influence secrète du ciel, il est né poète, et n'est pas né rimeur : comme un bon compositeur qui serait mauvais pianiste, il n'a pas un mécanisme facile; il est obligé de lutter contre un doigté rebelle : il n'a pas dans les doigts la mélodie qu'il veut rendre; mais, coule que coûte, il arrivera à la traduire. Dans ce duel entre la raison et la rime, la raison reçoit quelques égratignures, quelques blessures même : mais en somme la victoire lui reste.

La difticulté est d'autant plus grande que Boileau a horreur dt» la rime banale, c'est-à-dire des banalités qu'entraîne la rime * . Il recherche la rime rare, celle qui étonne même les gens du métier. Après avoir exprimé sa pensée sous cette première forme.

Avec tous ces beaux mots souvent mis au hasard,

Je pourrais aisément, sans génie et sans art,

Dans mes vers recousus mettre en pièces Malherbe. (S. II. 45 )

il consulte La Fontaine, Molière, tous ses amis, sui' le vers qu'il faut maintenant découvrir pour rimer avec le dernier. Et tous déclarent la chose impossible : il est plus heureux que ses illustres amis, car il trouve ceci :

Et transposant cent fois et le nom et le verbe.

« Quand, raconte Brossetle, il le dit à La Fontaine : « Ah ! le voilà ! » s'écria celui-ci en l'interrompant : « vous êtes bien heureux. Je don- « nerais le plus beau de mes contes pour avoir trouvé cela ». La Fontaine était peut-être trop généreux. Une rime rare ne vaut pas un conte, même un peu trivial. Mais une rime plate est impardonnable. Boileau ne la pardonne à personne, rarement à lui-même, jamais aux autres. Il est indigné qu'on ose lui attribuer une satire où « quelque misérable cuistre de collège » a osé faire rimer épargner

l. s. Il, 33.;iL>.

LA RIMK. 371

avec dernier \ Il s'étonne (jue « un aussi galant honiuKî » que Destouches se permette la rime de (erre avec colère *.

Outre l'exactitude et la rareté, la rime doit encore respecter fharmonie. Les syllabes dures, rocailleuses ou bizarres n'y doivent pas apparaître; c'est à peine si Roileau ose parler en vers d(»s conquêtes du roi en Hollande :

Oui, partout de son nom chaque place munie,

Tient bon contre le Vers, en détruit riiarnionic.

Et qui peut, sans frémir, aborder Woerden?

Quelle Muse, à rimer en tous lieux disposée

Oserait approcher des bords du Zuiderzée, etc. (É. IV, 11.)

Il est bien fâcheux ([ue le Roi n'ait pas porté ses pas et ses conquêtes du côté des pays littéraires et euphoniques :

Tu nous aurais fourni des rimes à milliers.

11 n'est plaine en ces lieux si sèche et si stérile

Qui ne soit en beaux mots partout riche et fertile. (K. IV, 156.)

Si un seul son dur ou bizarre lui semble capable de rendre barbare ou burlesque un poème entier (A. P., III, 243, 2/i/i), on comprend ce qu'il doit penser d'un vers (pii se terminerait par une rime semblable.

Comment Hoileau évite-t-il cet écueil? Comment s'y prend-il pour rimer exactement, tout en pensant fortement? Maucroix semble l'indiquer dans une lettre du 23 mai 1G95, oii il le félicite de savoir éviter les vers chevilles : « J'ai bien reconnu, il y a longtemps, que vous ne dites point les choses comme les autres. Vous ne vous laissez pas gourmander, s'il faut ainsi dire, par la rime. C'est à mon avis recueil de notre versification, et je suis persuadé (jue c'est par là que l(»s Grecs et les Latins ont un si grand avantage sur nous. Quand ils avaient fait un vers, ce vers demeurait; mais pour nous ce n'est rien que de faire un vers, il en faut faire deux; et (pie le second ne paraisse pas fait pour tenir compagnie au premier. » Dans son commentaire sur celte lettre, Brossette nous cite un mot assez curieux de Hoileau sur ces vers chevilles : « Quand le second vers était plus faible (jue le premier. Monsieur Despréaux l'appelait le Frère Chapeau, faisant allusion à l'usage des moines qui sont accompagnés d'un Frère, quand ils sortent du Couvent. On ne verra points disait-

1. Cùrrespomkmce eiiti't; Hoilcau Despréattr et liroasette (Tcchener, 1858. p. 2i0). L>. IhnL, p. 4 45.

il. 'le Fr^re Cha/feau parmi mes vers. Aussi faisait-il ordinairement le sfcoud vers avaiil lo premier, comme je l'ai dit ailleurs. ►» C'est à propos du vers iO de la satire II. ipie Brossetle parle déjà, et avec admiration, de ce procédé : *» C'est un des plus grands secrets de la poésie, pour donner aux vers beaucoup de sens et de force. » On peut trouver un peu naïf l'enthousiasme de Brossette. D'abord, dans la pratique, on ne voit pas que la chose ait si bien réussi. Dans l'Épitre III. à la un. •• l'Auteur, dit Brossetle. avait ainsi exprimé sa pensée :

A peine du lim-in où le vice m'engage.

J'arrache uu pié timide. ..

Oue l'autre m'y rep«jrte, el s'embourbe à l'instant.

K La difticulté était d'achever le second vers. Il consulta M. Racine qui trouva la chose très difficile. C-ependanl M. Despréaux lui dit le lendemain la tin du vers :

Et ^ors en m\igiiant.

Cette fin est d'autant plus belle qu'elle fait une image qui n'est pas dans levers d'Horace : Nequiciiuam cœno cupiens evelleiv plantam. ►• On peut ne point partager l'opinion de Brossetle.

Ensuite, peu importe que le vers cheville, ou. comme disait Boileau. que le frère chapeau soit devant ou derrière Si l'un des deux vers est faible, s'il est simplement destiné à servir de doublure à l'autre, qu'il soit premier ou second, le rang n'y fait rien, el la cheville n'apparaît pas moins, quoi qu'en dise Edélestand du Méril '.

Ces passages sont pourtant intéressants : ils nous prouvent que Boileau pense d'abord, el qu'il rime ensuite: que l'idée ne se présente pas à son esprit spontanément sous la forme d'un vers ou plutôt de deux vers. De là le temps el la peine qu'il lui faut pour inventer ses rimes.

1. • Cliai^ue ligne forme... une |>artie inté^ranle «lu ryUime. qui cependant n'est complet «{u^à la lin du di<ti<]ue. lorsque l'oreiUe a reconnu la correspondance de> deux rimei*: la seconde a donc plus d'im^iortance rythmique que la première, et doit au*?i «Jlre plus expressive. frapf»er plus vivement rintelligence.

- B4>il».'an reconnaissait ce principe, lorsqu'il conseillait de commencer par le second \ers: mais son application est subordonnée à une foule d'autres raisons : ain»i des senti monts tendres e\ii:eraient des rimes femiuines. et le son de Ve muet est si sourd et si désagréable qu'on doit éviter autant que possible de le mettre à la lin d'une phrase. • \Efiai phibjsophique sur U in'incif'^ et leé formes delà versification, p. 119 et note 4.)

En 1696, dans la Préface de ses trois dernières Epîlres, il constate que son emploi d'historiographe ne lui laisse guère le temps de s'appliquer « à chercher et à ramasser des rimes ». Il les recueille, il les poursuit partout; et ce poète de cabinet, que Ton s'imaginerait volontiers travaillant portes et fenêtres closes, un dictionnaire de rimes sur son bureau, cherche ses inspirations les plus fraîches dans la nature, dans les allées de son jardin d'Auteuil, ou à Torée d'un bois :

Tantôt cherchant la fin d'un Vers que je construis,

Je trouve au coin d'un bois le mot qui m'avait fui. (É. V, 28.)

Malgré l'opinion accréditée que la nature a été ignorée au xvii'' siècle, c'est à la nature que Boileau va demander un renouveau de ses forces poétiques :

Cependant tout décroit, et moi-même à qui l*àge

D'aucune ride encor n*a flétri le visage,

Déjà moins plein de feu, pour animer ma voix,

J'ai besoin du silence et de Tombre des bois.

Ma Muse qui se plaît dans leurs routes perdues,

Ne saurait plus marcher sur le pavé des rues.

Ce n'est que dans ces bois propres à m'exciter,

Qu'Apollon quelquefois daigne encor m'écouter. (É. Vï, U9.)

Les Romantiques critiquent cette méthode. V. Hugo, malgré sa sincère admiration pour Boileau *, semble insinuer que ses rimes sont ennuyeuses comme la pluie. Dans le parc du grand château du temps de Louis XHI, il songe à toutes sortes de choses vieillies et mélancoliques :

0 douil! le grand bassin dormait, lac solitaire.

Un Neptune verdàlre y moisissait dans l'eau.

Les roseaux cachaient l'onde et l'eau rongeait la terre,

El les arbres mêlaient leur vieux branchage austère,

D'où tombaient autrefois des rimes pour Boileau *.

1. • Boileau considéré comme écrivain n'a pas de plus grand admiraleur que le chef de l'école, Victor Hugo. J'ai passé quelque temps à Guernesey, et j'ai eu plusieurs fois le plaisir d'entendre V. Hugo louer l'auteur de VAri Poétùfue en fort bons termes. Je vous assure que c'est un spectacle touchant que de voir le glorieux général de l'armée romantique s'incliner avec respect, j'ai presque dit avec déférence, devant le vieux Despréaux, s'animer pour sa défense quand on l'attaque, et réciter par cœur des vers du Lutrin ou des Epîlres ave**... admiration.... » (Slapfer, p. 18, lU.)

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