Cf. Mémoires sur la vie de Jean Racine, I
On le voit, il ne s'agit pas seulement d'une rime léonine, mais d'une question plus haute et plus large : la versificalion ne doit pas i^êner la poésie, le vers ne doit pas nuire à l'idée : la règle générale doit être tournée, voire violée, dans certains cas, môme pour la mesure. En 1663, dans une dissertation sur la Joconde, il admet qu'on puisse rompre la cadence officielle, et s'appuie sur Tautorité de La Fontaine : « Tout ce qu'il dit est simple et naturel, et ce que j'estime surtout en lui, c'est une certaine naïveté de langage, que peu de gens connaissenl, et qui fait pourtant tout l'agrément du discours. C'est celle naïveté inimitable qui a été tant estimée dans les écrits d'Horace et de Térence, à laquelle ils se sont étudiés particulièrement, jusqu'à rompre pour cela la mesure de leurs vers, comme a fait M. de la Fontaine en beaucoup d'endroits. » Il va plus loin encore : il accepte dans son esthétique autre chose que la beauté régulière : il admet le je ne sais quoi, la beauté géniale : « Ces sortes de beautés sont de celles qu'il faut sentir, et qui ne se prouvent point. C'est ce je ne sais quoi qui nous charme, et sans lequel la beauté même n'aurait ni grâce ni beauté. » Sans doute jamais Boileau n'a fait imprimer cette lettre à Le Vayer dans ses «euvres complètes; mais c'est pour des raisons de pudeur et non de décorum littéraire *. (]ar il expose dans son Art poétique, à propos du sonnet, la même doctrine très résumée :
Pour enfermer son sens dans la borne prescrite,
La mesure est toujours trop longue ou trop petite. (11, tOt.)
Peut-être pourrait-on voir là l'intluence de Racine, le souverain maître des césures. Et ce n'est pas une hypothèse en l'air. Nous savons par Brossette qu'une fois au moins Boileau a suivi les conseils de son ami en modifiant une coupe assez complètement pour faire évanouir rhémistiohe : on lit, dans les éditions définitives, la leçon suivante :
Quittons donc pour jamais une ville importune,
Où tout me choque : enlln, où Je n'ose parler. (S. I, i29, 130.)
1, " Il ne l'a jamais fait imprimer parmi ses aulres ouvrages, ne se Taisanl l»as honneur d'avoir employé sa plume à défendre une pièce du caractère de la Joconde. » (Brossette.) — Cf. le passade de la Satire X, v. 50 sqq. :
Tel partit tout baigné des pleurs de sa Lucrèce; Qui, faute d'avoir pris ce soin judicieux, Trouva. Tu sais... Je sais (]ue d'un conte odieux Vous ave/, comme moi sali voire mémoire. Mais laissons là, dis-tu, Joconde et son histoire.
(( Dans les premières édilions, dit Brossetle, la ponclnalion du dernier hémistiche était ainsi : Enfin où je n'ose parler, M. Racine conseilla à Tauleur de marquer une suspension après la particule où, . . . ce qui rend le sens bien plus fort, et Texpression plus vive. » Je ne puis citer que ce seul texte à l'appui de ma supposition : mais aussi les cas où Boileau a modifié sa règle de la césure sont extrêmement rares. Les atténuations qu'il apporte à la doctrine de Malherbe sont très faibles. Elles n'en font pas moins honneur à Boileau.
Peu de chose sépare Tentètement de Tobstination : ce peu de chose, c'est de savoir céder à la raison, ne fût-ce que sur un point, ne fût-ce qu'une fois dans sa vie. Boileau ne s'entête pas à suivre Malherbe, mais il s'y obstine, plus pour la césure que pour la rime, plus encore pour l'enjambement que pour la césure.
L*EDJambement.
Malherbe en effet ne pourrait critiquer ni la théorie de Boileau : Et le vers sur le vers n'osa plus enjamber *,
ni sa pratique très orthodoxe. On ne peut en effet relever qu'un seul exemple d'enjambement dans les œuvres de la maturité :
Ah! monsieur, pour ce vers je vous demande grâce, Répondra-t-il d'abord. — Ce mot me semble froid. (A. P., I, 213.)
Les autres cas figurent dans les pièces du début, comme celui-ci :
N y manquez pas au moins. J'ai quatorze bouteilles D'un vin vieux.... Boucingo n'en a point de pareilles ^,
OU dans les œuvres de la vieillesse :
Qui, faute d'avoir pris ce soin judicieux,
Trouva. Tu sais.... Je sais que d'un conte odieux. (S. X, o2.)
Il est temps de conclure; et pour tout terminer,