Cf. Allais, p. 113 et suiv
Prenons d'abord l'ode à Bellegarde. On constate que cette pièce, dans sa forme définitive, a été débarrassée d'un certain nombre de strophes : on n'en compte plus que vingt-six, au lieii des trentequatre primitives. Sauf une seule, dont la fin tout au moins est fort bonne (1, 124, 275 sqq.), toutes les strophes supprimées sont faibles on comparaison de celles qui ont été gardées. Deux strophes ajoutées augmentent l'effet général (p. 113, v. 151; p. 115, v. 201). Parmi celles qui sont conservées, mais avec corrections, il n'y en a qu'une seule qui semble avoir un peu perdu à ces remaniements patients (p. 116, v. 241 sqq., et p. 125, v. 321 sqq.). Une autre ne vaut guère mieux que la version première (p. 109, v. 48-50, et p. 118, V. 48-50). Dans la rédaction délinitive, l'ordre des strophes a été profondément modidé, sans que l'ordre logique des pensées y ait perdu, bien au contraire. Enfin, par les corrections de détail, on voit la pensée de Malherbe gagner en force, en clarté, en harmonie. Pour ne citer que quelques exemples dans la collection complète qu'on en pourrait dresser *, je me contenterai, sans faire de commentaire inutile, de transcrire côte à côte les deux rédactions, pour que la comparaison saute aux yeux. La pensée, dans l'édition définitive, n'est-elle pas infiniment supérieure à la rédaction première ?
A qui peut-il être inconnu Que toujours les tiens ont tenu Les charges les plus honorables Qu'espèrent avec raison Sous des monarques favorables Ceux qui sont d'illustre maison?
Édition de 1615,1, p. 120, v. 125-130.
De qui n*est-il point reconnu Que toujours les tiens ont tenu Les charges les plus honorables, Dont le mérite et la raison. Quand les destins sont favorables, Parent une illustre maison?
Édition de 1630, 1, p. 110, v. 65-70.
Dans ces espèces de bouts-rimés remplis deux fois, qui ne voit combien le poète a su enfermer plus de nobles sentiments dans le texte revisé?
Ailleurs, c'est un simple changement de la pointe finale qui fait d'un risible jeu de mots une allusion assez noble à l'antiquité; et la chose est grave, puisqu'il s'agit de la reine Marie de Médicis :
I. p. 108, V. 3i-3i, et p. 118, v. 31-34; p. 111, v. 96, et p. 121, v. 156; p. 112, V. 105-110, et p. 121, V. 175-180; p. 113, v. 137-140, et p. 119, v. 07-70; p. 113, V. 102, et p. 119, V. 82; p. 115, v. 211-220, et p. 122, v. 181-190.
En rheureux sein de la Toscane, Diane aux ombres de ses bois La nourrissait dessus ses lois, Qui n'enseignent rien de profane.
Tandis le temps faisait mûrir Le dessein de Taller quérir, Et ne restait plus que d*élire Celui qui serait lé Jason Digne de faire à cet empire Voir une si belle toison.
1"» édition, I, 124, 261 sqq.
Quand tu passas en Italie, Où tu fus quérir pour mon roi Ce joyau d'honneur et de foi, Dont TArne à la Seine s'allie, Téthys ne suivit-elle pas Ta bonne grâce et tes appas, .
Comme un objet émerveillable.
Et jura qu'avecque Jason Jamais Argonaute semblable N'alla conquérir la toison?
2« édition, I, 112, v. Ul sqq.
Mais c'est surtout une longue comparaison en deux strophes, suivant le procédé cher à Malherbe, qui prend une certaine légèreté lyrique, en se débarrassant de toutes les imperfections du premier jet :
En ce long temps où les manies D*un nombre infmi de mutins Poussés de nos mauvais destins Ont assouvi leurs tyrannies, Qui se peut vanter comme toi D'avoir toujours gardé sa foi Hors de soupçon comme de crime?
Et d'une forte passion Haï Tespoir illégitime De la rebelle ambition?
Tel que d'un effort difficile Un fleuve par-dessous la mer.
Sans que son flot devienne amer, Passe de Grèce en Sicile; Il ne sait lui-même comment Il peut couler si nettement.
Et sa fugitive Are th use, Coutumière à le mépriser.
De ce miracle est si confuse.
Qu'elle s'accorde à le baiser.
1" édition, I, p. 119.
En ce long temps où les manies D'un nombre infini de mutins, Poussés de nos mauvais destins, Ont assouvi leurs félonies.
Par quels faits d'armes valeureux.
Plus que nul autre aventureux, N'as-tu mis ta gloire en estime?
Et déclaré ta passion Contre l'espoir illégitime De la rebelle ambition?
Tel que d'un effort difficile
Un fleuve au travers de la mer.
Sans que son goût devienne amer, .
Passe d'Élide en la Sicile;
Ses flots par moyens inconnus
En leur douceur entretenus
Aucun mélange ne reçoivent;
Et dans Syracuse arrivant
Sont trouvés de ceux qui les boivent
Aussi peu salés que devant.
2« édition, I, p. 114.
La mise en regard des deux épreuves de la même pensée chez notre poète sera peut-être plus sensible encore pour son chef-d'œuvre le plus populaire :
[incurable Ta douleur, Cléophon, sera donc Et les sages discours
[secourable, Qu'apporte à l'adoucir un ami L'enaigrissent toujours?
[éternelle, Ta douleur, Du Périer, sera donc Et les tristes discours
[paternelle Que te met en l'esprit l'amitié L'augmenteront toujours?
L'ivOL. DU TCHS FR.
[belles choses Mais elle était du monde où les plus Font le moins de séjour,
[que les roses Et ne pouvait Rosette être mieux Qui ne vivent qu'un jour.
[belles choses Mais elle était du monde où les plus Ont le pire destin;
[roses, Et rose elle a vécu ce que vivent les L'espace d'un matin ^
Il semblerait, à comparer rébauche à l'œuvre définitive, que Ton mette côte à côte Tessai d'un écolier et le modèle du maître, le bloc de marbre mis au point par le praticien, et la statue polie du sculpteur. Malherbe prouvait ainsi, bien avant Buffon, que le génie peut être une longue patience '. Rien ne confirme mieux cette théorie que rétude détaillée de sa versification.
H Quantité.
Pour ce chapitre de sa versification, comme du reste pour tous les autres, mon plan comprendra simplement deux parties : quelles sont les théories, quelle est la pratique de Malherbe?
Il est assez délicat d'établir ses théories sur la quantité, parce que nous ne trouvons pas dans sa biographie par Racan le moindre renseignement. Nous y voyons seulement que, outre tous les conseils sur la rime qui y sont rapportés, Malherbe « le reprenait encore de beaucoup de choses pour la construction de ses vers, et de quelques façons de parler trop hardies qui seraient trop longues à dire, et qui
i. T. I, p. 39, variantes, et p. 39-40, v. 1-4, 13-16.
2. Malherbe aimait d'un amour si tendre les délicatesses du français que, quand il avait trouvé une expression qui lui plaisait, il l'appelait « sa mignonne -. Cf. Chevreau, dans Téd. de 1723, t. I, p. 263. Ménage cite un curieux exemple de la façon dont Malherbe tâtonne pour arriver à la beauté pure; pour ce vers :
A souffrir des mépris et ployer les genoux (1, 274, 9),
« comme notre poète était extrêmement exact, et qu'il ne se contentait jamais, afln de contenter les autres, il l'a tourné en plusieurs façons. Il avait mis au commencement :
A souffrir leur mépris, et baiser leurs genoux. Il mit ensuite :
Et comme des autels adorons leurs genoux ; et enfin :
A souffrir des mépris, et ployer les genoux, qui est mieux sans doute. » (P. 219-220.)
auraient meilleure grùce dans un art poétique que dans sa vie » (I, Lxxxiii). Comme précisément toute la vie de Malherbe a été un art poétique, long et bourru, nous devons regretter le scrupule excessif de Racan. Heureusement nous pouvons suppléer à son silence par le Commentaire sur Desporles. Là où nous pouvons rapprocher les remarques isolées qui forment le Commentaire, de ses théories développées, par exemple pour la rime, nous constatons que sa doctrine in extenso et ses critiques de détail sont presque identiques, ces dernières étant comme les paradigmes des règles énoncées dans sa Biographie. Nous pouvons en conclure que de même, pour la quantité, ses remarques sur Desportes nous permettront de remonter à ses principes généraux.
La chose pourtant reste difficile : en général, quand il s'agit de la quantité en français, on ne peut constater qu'une pratique courante, une routine qui ne peut être une règle, im simple empirisme qui permet à chaque poète de suivre sur ce point son expérience personnelle.
De plus quelques critiques sur Desportes sont formulées comme des arrêts, mais sans que le juge donne ses considérants. C'est ainsi que pour certaines diphtongues, il blâme la synérèse purement et simplement, sans dire pourquoi; il note pour poète la quantité suivie dans ce vers :
0 Phœbus, 6 grand dieu à^s poètes invoqué (lY, 451).
Pour douaire (p. 445), pour j'uine (p. 407), il n'admet pas qu'on les compte comme dissyllabes : il veut qu'on distingue trois syllabes. C'est une question d'oreille; et l'on pourrait accumuler ces critiques, faites avec autorité, mais non pas fondées en raison, sans arriver à une conclusion, à une idée générale. Il n'en est pas toujours ainsi, et la lecture du Commentaire permet de constater chez Malherbe trois principes.
Quelle que soit la quantité adoptée, l'important est de n'en adopter qu'une, et de s'y tenir. Lorsque Malherbe souligne hier compté pour deux syllabes (p. 238), puis plus loin pris comme monosyllabe (p. 455), cela ne veut pas dire, bien entendu, qu'il blâme ces deux quantités, mais qu'il reproche à Desportes d'en admettre deux, de ne pas garder toujours la même. C'est encore ainsi qu'il dira à propos de ce vers :
Oui, mais le grand péril suit la grande entreprise.
« Note ici oui d'une syllabe et ailleurs il le fait de deux » (p. 269). De plus, mais sans être aussi catégorique que pouc cette première règle, Malherbe pense que, quand il s'agit de décider de la quantité d'un mot, il vaudrait mieux lui donner le même nombre de syllabes qu'aux autres de même racine ou de môme orthographe. C'est ainsi que pour oui adverbe, Malherbe trouve plus « raisonnable » d*en faire un dissyllabe comme oui participe, ou encore comme réjoui^ évanoui (ibid,),
En(in et surtout il pose nettement la seule règle qui s'impose, parce qu'elle est assez souple pour s'appliquer à tous les cas, pour varier avec le temps, en un mot pour être un guide, et non une gêne : l'usage doit être le maître {ibid,). On doit donc conformer la quantité à la prononciation usuelle. Mais comme, suivant la remarque de Vaugelas, il y a un bon et un mauvais usage, Malherbe, ainsi que nous le verrons en détail pour la rime, Malherbe choisit comme type la prononciation de Paris.
C'est cette conformité obligatoire de la quantité à la prononciation qui nous permet de suivre la pensée de Malherbe dans les différentes critiques sur le rôle de Ve muet dans le corps ou à la fin d'un mot. On pourrait en effet sans cela penser que Malherbe se contredit quand il condamne ayent monosyllabe (p. 335) et voyent dissyllabe (p. 391). La conclusion au contraire est très logique : il ne faut jamais employer de pareilles formes dans le corps d'un vers. Dans les deux cas, la finale, étant réellement muette, ne doit pas compter; mais d'un autre côté elle gêne l'œil, puisqu'il est impossible d'élider la voyelle de la finale. Lorsque, pour échapper à la difficulté par un autre procédé, Desportes écrit aynt pour ayent^ Malherbe rétablit en marge la véritable orthographe (p. 329). Il n'admet pas de pareille licence pour faciliter le rôle de Ve suivi d'une ou de plusieurs consonnes. Il critique différentes fautes d'orthographe commises par Desportes pour éviter que certains vers n'aient treize pieds :
Jupiter, s'il est vrai que tu fusse 'amoureux (p. 455). Des chardons inutils et des herbes méchantes (p. 377).
Il en est de même pour Ve final, souvent élidé par son prédécesseur ; Malherbe relève les formes suivantes : labyrinth! (p. 309), cholériq\ (p. 314); il est aussi sévère pour les noms propres : Zodiac' (p. 307),
Proie' : « Jamais ne dis ni Proté, ni Prométhé^ mais Protée et Prométhée » (p. 384).
Sans doute on pourrait croire, en se contentant du texte donné par M. Lalanne, que Malherbe considère ses corrections comme une indication plutôt que comme une règle absolue, puisqu'en certains cas il laisse passer sans protester des fautes analogues. Ainsi, lorsque dans ce vers :
Des fortes mains d'HercuI' veux-je arracher la masse (p. 340),
il ne critique que l'emploi de ce synonyme de massue^ on serait tenté de conclure qu'il admet la forme Hercuf, puisqu'il ne la blâme pas. Mais il serait dangereux, étant donné que pour les mots soulignés d'un simple trait, l'édition Lalanne présente des lacunes, indiquées par M. Brunot, il serait, dis-jc, dangereux d'employer une méthode négative, c'est-à-dire de supposer que Malherbe admet tout ce qu'il ne souligne pas * . Provisoirement c'est la méthode positive qui seule peut nous permettre de nous servir sûrement du texte de la Collection des Grands Écrivains : il faut ne considérer comme documents que les observations indiquées comme faites par Malherbe. Cette méthode, que nous suivrons dans toutes les autres questions, nous permet de conclure dès maintenant, pour la quantité, que Malherbe, en proclamant ses règles, rompait avec les vieilles habitudes de la prosodie française, avec ces facilités dont on trouve tant d'exemples dans la poésie savante jusqu'à lui, dans la poésie populaire depuis ses origines jusqu'à nos jours *.
Sa pratique est le plus souvent conforme aux principes que nous avons tirés du Commentaire. Malherbe suit le plus généralement la prononciation de son temps. Souvent c'est encore la nôtre. Ainsi le poète fait faon d'une seule syllabe, parce qu'on prononçait fan de son temps aussi bien que du nôtre ^ ; de môme pour taon, parce