‹ L'évolution du vers français au dis-septième siècleChapitre 177 sur 224 · Remarques, III · texte numérisé non relu

Remarques, III

modestement l'epigrammc décochée jadis à Marmonlel pour semblable outrecuidance :

Ce pédant à filchcuse mine.

De ridicule tout bardé.

(-roit avoir le secret des vers du grand Racine :

Certes jamais secret ne fut si bien gardé *.

La question est si difficile que les plus grands critiques y orîl échoué. Sainte-Beuve, en 1829 il est vrai, alors qu'il était critique consultant, spécialement attaché à TÉcole Romantique, prétendait que, malgré son respect et son admiration sans bornes pour le vers tragique de Racine, il n'y pouvait voir que « la vieille forme merveilleusement traitée » ; que, malgré le dire de certains, on n'y pouvart trouver aucun des perfectionnements découverts par André Chénier^ et concluait ainsi : u Ira-t-on conclure de ces différences essentielles que la forme de Racine ne se rencontre jamais chez André Chénier et ses successeurs? Rien ne serait moins exact. En se permettant de jeter souvent le vers dans un nouveau moule, on ne s'est pas interdit de s'en tenir à l'ancien quand il suffisait; suivant l'adage vulgaire, qui peut le plus peut le moins, et envisagé de la sorte, l'alexandrin de Racine n'est qu'un cas particulier de la formule générale d'André Chénier. Nous reconnaîlrous môme très volontiers que ce cas doil rester le plus fréquent dans l'application. Sur vingt bons vers de l'école moderne, il y en aura toujours quinze qu'à la rigueur Racine aurait pu faire '. »

On voit par l'exemple de Sainte-Beuve combien il est facile de passer à côté de la solution d'un pareil problème. C'est donc avec la plus grande réserve que je présente à mon tour mon explication, lûchant, le plus souvent que je peux, de l'appuyer sur les éludes antérieures, et d'analyser, jusqu'à l'extrême détail, l'ensemble de la difficulté. Aussi est-il nécessaire de commencer par étudier les influences qu'a pu subir Racine, au moment où son talent se formant pouvait recevoir de la main d'autrui une direction autre que celle qu'il aurait prise de lui-même.

On ne peut constater que 1res rarement chez notre poète une influence immédiate de Malherbe. Sans doute Racine connaît quelques

1, Linguet, Annales, VI, l\''2.

2. Pensées, dans ses Poésies complAles, Charpentier, 186λ (p. iSt», 137. 139, 140).

anecdotes sur sa vie \ De plus, il aime à s'abriler derrière son autorité. Critiqué par Perrault à propos d'une comparaison entre Vénus et Mars, « qu'il récuse à cause que Vénus est une prostituée », il oppose un certain nombre de raisons à la critique de Perrault, et termine par son meilleur argument : « En un mot, j'ai Malherbe, qui a comparé la reine Marie à Vénus, avec quatre vers aussi beaux qu'ils me sont avantageux, puisqu'ils renferment aussi la prostitution :

Telle n'est point la Cylhérée, Quand, d'un nouveau feu s*allumant, Elle sort pompeuse et parée Pour la conquête d'un amant.

« Voilà ce qui regarde leur censure *. »

Une hypothèse assez vraisemblable permettrait de découvrir Tînfluence indirecte de Malherbe sur Racine dans les enseignements que noire poète reçut à Port-Royal. Lancelot, dans son court traité de prosodie, où il pardonne à la poésie en faveur des services qu'elle peut rendre à la religion, prend ses exemples pour les beaux vers dans révoque de Grasse, pour les mauvais dans Ronsard, Pibrac, Du Bartas, Desportes, enfin pour les beaux vers que Ton peut discuter, dans Racan et Malherbe : presque toute la doctrine est empruntée à ce dernier. Racine a peut-être écouté des leçons de Lancelot sur la métrique française. A coup sûr, comme élève des Petites Ecoles, il a lu la Méthode et la prosodie qui la termine : il est disciple trop docile de Port-Royal, jusque dans les plus petits détails^, pour ne pas méditer ces règles, nouvelles alors, sur l'art de la versification.

Mais Racine n'est à ce moment qu'un enfant. Si profondes, si persistantes que soient les impressions d'enfance, elles sont moins vives que

1. « J'élais près de consulter, comme Malherbe, une vieille servante qui est chez nous. • (VI, 381.) A en croire Tabbé du Bos, il en aurait fait autant, ainsi que Boileau : • L'un et l'autre, pour prévoir plus certainement l'effet de leurs vers, en étaient venus à une méthode à peu près pareille à celle de Malherbe » (2* partie, sect. 25, 11, 380). Cela ne doit pas être plus vrai de Racine que de Boileau qui, à propos de Malherbe et de Molière, dit : « Ces exemples sont un peu singuliers; et je ne voudrais pas conseiller à tout le monde de les imiter. » (r* Réflexion critique.)

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