RA€INE
regrette qu'on n'ait pas trouvé le moyen de noter le débit des vers, qu'on ait perdu celui que Molière avait découvert ^ Il est ass^ rapproché de Tépoque de Racine pour que toute trace de Tancienne déclamation n'ait pas encore disparu \ Mais ce qu'il nous en dit ne nous satisfait qu'à moitié : nous apprenons que la déclamation tenait une sorte de juste milieu entre le chant et la conversation '.
L'important du reste pour nous serait de savoir comment Racine faisait débiter leurs rôles à ses interprètes. Très bon lecteur, Racine était un excellent professeur. Il formait à lui tout seul un Conservatoire très pratique pour ses acteurs, leur expliquant leurs effets, et même notant, paralt-il, sur les rôles qu'il leur distribuait, les tons qu'ils devaient prendre : malheureusement ces rôles sont perdus *. On suppose que la déclamation qu'il leur enseignait n'était pas ampoulée, et ne se rapprochait pas trop près de la mélopée musicale '.
Son meilleur élève avait été la Ghampmeslé. 11 lui avait seriné vers par vers le personnage de Phèdre *. Il faisait de même pour tous ses rôles, et, à force d'art, fmissait par lui faire atteindre le naturel \ Malheureusement encore, la déclamation de la Ghampmeslé
i. « La plupart des gens du métier se soulèvent contre l'usage de composer et d'écrire en notes la déclamation, sur la première exposition de cet usage. Je répondrai en premier lieu que plusieurs personnes dignes de foi m'ont assuré que Molière, guidé par la force de son génie, et sans avoir su apparemment tout ce qui vient d'être exposé concernant la musique des anciens, faisait quelque chose d'approchant de ce que faisaient les anciens, et qu'il avait imaginé des notes pour marquer les tons qu'il devait prendre en déclamant les râles, qu'il récitait toujours de la même manière. J'ai encore ouï dire que Beaubourg et quelques autres acteurs de notre théâtre en avaient usé ainsi. » (Du Bos, 3« partie, section 48, III, 346.)
2. • Notre scène a... conservé quelques restes de cette déclamation qu'on aurait pu écrire, si l'on avait eu des caractères propres pour cela. » (7rf., ibid., p. 334.)
3. « On ne saurait mieux décrire notre déclamation, qui tient un milieu entre le chant musical et la prononciation unie des conversations familières, que la décrit Capella sous le nom de son moyen, etc. » (3« partie, sect. 4 ; III, 76.)
4. « Si les comédiens de Paris avaient conservé dans leurs archives les rôles de ses pièces, tels qu'ils les avaient reçus de lui, on aurait quelques éclaircissements : mais on m'a assuré qu'ils n'existaient plus. Comment donc pourraiton retrouver ces rôles qu'il donnait notés, à ce qu'on dit? » (L. Racine, Remar' ques, 1, 5.)
5. « Tout le monde sait le talent que mon père avait pour la dédamatioB, dont il donna le vrai goût aux comédiens capables de le prendre. Ceux qui s'imaginent que la déclamation qu'il avait introduite sur le théâtre était enflée et chantante, sont, je crois, dans l'erreur. » (L. Racine, Mémoires^ I, 256.)
6. « Racine avait enseigné à la Champmeslé la déclamation du rôle de Phèdre vers par vers. • (Du Bos, 3* partie, sect. 18; III, 334.)
7. • Il avait formé la Champmeslé.... Il lui faisait d'abord comprendre les vers qu'elle avait à dire, lui montrait les gestes et lui dictait les tons, qne
est perdue pour nous. Nous ne possédons qu'un seul spécimen de ces rôles où Racine notait toutes les intentions, toutes les intonations : Tintérét que présente cet exemple nous permet d'apprécier tout ce que nous avons perdu. Brossette a entendu Despréaux reproduire un effet que Racine avait enseigné à son actrice : « M. Despréaux a déclamé lui-même quelques endroits avec toute la force possible. U a commencé par cet endroit du Mithridate de Racine :
Nous nous aimions.... Seigneur, vous changez de visage.
Il a jeté une telle véhémence dans ces derniers mots que j'en ai été ému.... Il nous a dit que c'était ainsi que M. Racine, qui récitait aussi merveilleusement, le faisait dire à la Ghampmesié ^ » Du Bos précise la façon dont l'actrice devait prononcer ce passage, à la méthode antique : les grands acteurs romains « élevaient, rabaissaient à dessein, variaient avec art la récitation. Un endroit devait quelquefois se prononcer suivant la note, plus bas que le sens ne paraissait le demander; mais c'était afm que le ton élevé, oit l'acteur devait sauter à deux vers de là, frappât davantage. C'est ainsi qu'en usait l'actrice à qui Racine avait enseigné lui-même à jouer le rôle de Monime dans Mithridate. Racine, aussi grand déclamateur que grand poète, lui avait appris à baisser la voix en prononçant les vers suivants, et cela encore plus que le sens ne semble le demander :
Si le sort ne m'eût donnée à vous, Mon bonheur dépendait de l'avoir pour époux. Avant que votre amour m'eût envoyé ce gage, Nous nous aimions,
afin qu'elle pût prendre facilement un ton à l'octave au-dessus de celui sur lequel elle avait dit ces paroles :
iVous noufi aimions,
pour prononcer à l'octave,
Seigneur, vous changez de visage.
Ce port de voix extraordinaire dans la déclamation était excellent pour marquer le désordre d'esprit où Monime doit être dans l'instant
même il notait. L'écolière, fidèle à ses leçons, quoique actrice par art, sur le théâtre paraissait inspirée par la nature. » (L. Racine, Mémoit'es, I, 257-258.) 1. Correspondance, p. 521.
qu'elle aperçoit que sa facilité à croire Mithridate, qui ne cherchait qu*à tirer son secret, vient de jeter elle et son amant dans un péril extrême '. »
On remarquera que dans ce passage Thémistiche disparait à cause de cet artilice de diction. C'est une observation que TAcadémie a faite plus d'une fois sur les vers de Racine *. Elle voit là des fautes isolées, au lieu d'en tirer une régie générale; elle constate des manquements à la loi de Thémisliche, sans songer à se demander si Racine accepte cette loi, s'il n'a pas une façon à lui de couper les vers, qui n'est ni celle de Malherbe, ni celle de Boileau. Allons plus loin que l'Académie, et demandons-nous si Racine s'incline humblement devant la nécessité d'une césure à l'hémistiche.
Longtemps cette pensée m'a poursuivi : le vers de Racine est-il rigide comme celui de Malherbe, ou souple comme celui de Hugo? Et malgré toutes les raisons qui me semblaient convaincantes en faveur de cette seconde hypothèse, les habitudes prises, les enseignements reçus, la crainte de paraître viser au paradoxe, alors que je cherchais la vérité, me faisaient hésiter à affirmer que l'alexandrin de Racine était, dans ses coupes, infiniment plus varié que ne l'avait prétendu Becq de Fouquières : si audacieux qu'il fût dans sa réforme, il ne trouvait guère, dans tout Racine, que soixante-douze vers qui pussent être coupés autre part qu'à l'hémistiche, et être rangés dans le système ternaire ^ Pour moi, il me semblait qu'on en pouvait trouver un grand nombre d'autres. Je l'avais soutenu dans ma thèse*, cl je me rappelle que l'un de mes juges me l'avait reproché : il me blûmait de prêter à Racine des intentions qu'il n'avait pu avoir, s'appuyant sur ce fait que l'importance des syllabes accentuées en français n'avait été découverte qu'en 1811 par l'abbé Scoppa "*, et