‹ L'évolution du vers français au dis-septième siècleChapitre 207 sur 224 · Prenons ce vers · texte numérisé non relu

Prenons ce vers

Vos yeux seuls et les miens sont ouverts dans TAulide (UI, 150, 6).

On pourrait scander ainsi le premier hémistiche :

Vos yêïïx seuls H lôs Triïëns.

La syllabe accentuée miens parait pour ainsi dire plus longue que seuls parce que la voix fîle en quelque sorte sur et les et s'arrête au contraire sur yeux, La valeur de la syllabe accentuée dépend donc beaucoup de ce qui la précède : la voix s'arrêtera plus facilement sur cette syllabe, si elle glisse sans effort sur les syllabes antérieures : celles-ci sont comme an tremplin que la voix franchit en deux bonds ^ur retomber sur la syllabe de valeur : et lès miens. Au contraire dans vos yeux seuls, cette alacrité n'est plus possible : la voix patauge, si J'ose m'exprimer ainsi, sur la seconde syllabe et ne peut prendre son élan.

3. II, 403, 660. — On s'embrouille facilement et gratuitement, si l'on essaye de discerner les temps forts des temps faibles en français, comme Becq de Fouquières (p. 78, 83) et Pellissier (p. 13). On ne bat pas la mesure par « arsts » et « Ihesis - dans les vers français, même en traduisant ces mots par lève et

Très souvent le vers, coupé à l'hémistiche, présenlc d'autres césures :

Fuyons | tous deux, | fuyons || un spectacle I funeste. (II, 407, 747.) Qu*un jour | Claude | à son fils || dut préférer | son gendre ^

Souvent aussi le vers, quoique coupé à l'hémistiche, présente une autre césure plus forte, plus importante :

Pour couronner ma tète | et ma flamme || en ce jour. (I, 479, 1427.) Et vous ne pourrez plus | mourir || pour m*éviter. (I, 482, 1492.) Quoi qu'on fas^e, || lui seul | en ravit | tout Téclat. (I, 529, 107.) Vous marchez || sans compter | les forces d'Alexandre. (I, 532, 634.) Présenterait d'abord | Pylade || aux yeux d'Oreste. (II, 41, 6.) Il excelle | à conduire | un char || dans la carrière. (H, 325, 1472.) Vous pouvez tout : || aimez, | cessez d*étre amoureux. (II, 390, 349.) Mais il ne s'agit plus | de vivre, || il faut régner. (II, 423, 1102.)

Je veux partir.

Ce jour même,

Pourquoi | vous montrer à ma vue? (II, 435, 1304.) des jours | le plus infortuné. (II, 553, 1599.)

Quelquefois même il y a deux césures plus fortes que Thémistiche :

Tous vos moments || sont-ils | dévoués || à l'empire? (II, 399, 579.) Demeure! plus terrible | et plus fler|| que jamais. (I, 477, 1384.) Seigneur, | sans se montrer | lâche || ni téméraire. (I, 532, 185.) Plus il approche || et plus | il me semble || odieux. (I, 449, 933.) 11 faut me perdre || ou bien | sauver || votre ennemi. (I, 458, 1090.)

Les toniques sont souvent plus accentuées à ces césures qu'à l'hémistiche :

Je meurs plus tard : || voilà | tout le fruit | de ma feinte. (II, 511, 670.)

On rencontre encore des vers curieux, où deux toniques ne sont pas à une césure, comme dans celui-ci :

Plus de pitié, | Calchas || seul règne, | seul commande '.

baisse comme M. Clair Tisseur (p. 7). On prête roreille en écoulant des vers, mais on n'éprouve aucun secret besoin de battre la mesure, comme à une audition musicale. En efTet, dans un concert, lorsque le gros public perçoit tout à coup une mesure à quatre et surtout à trois temps, il bat la mesure, tandis qu'on n'a jamais vu personne, au Français, percevant tout à coup dans une tirade en vers brisés une phrase en alexandrins quaternaires, 3-3-3-3, battre une lente mesure à quatre temps. C'est un épanouissement pour l'oreille, mais on n'éprouve aucune propension à scander le vers de la main, du pied ou de la tête.

1. Je m'arrête après ces deux exemples : il est inutile de refaire le travail bien fait de Becq de Fouquières (p. 88-97).

2. m, 233, 1625. Je ne partage pas l'opinion, très intéressante du reste, de

Mais ce dernier genre de vers est très rare chez Racine : c'est presque une exception : nous ne devons retenir que cette remarque générale : très souvent, pour des raisons de sens ou de sonorité, Thémistiche n'est pas beaucoup plus sensible, ou même est moins sensible que les autres césures.

Enfm Thémistiche disparaît quelquefois complètement par suite des exigences du sens, soit dans des vers coupés,

Il le faut. — I Quoi? | Ce prince aimable... | qui vous aime (II,

[1200), Mais I — Quoi donc? | Qu'avez- vous résolu? j — D'obéir. (II, 534,

soit dans des vers entiers :

Croiront-ils | mes périls et vos larmes | sincères? (II, 502, 486.) Héros, I avec qui, | même en terminant ma vie. (III, 90, 1535.)

Les inversions surtout forcent souvent à supprimer Thémistiche, sans quoi le sens s'obscurcirait :

Mais enfin, || conti^ moi sa vaillance irritée. (I, 558, 745.)

Toute sa conduite Marque || dans son devoir une àme trop instruite. (II, 256, 24.) Devant Troie | en sa fleur doit être moissonné. (III, 162, 226.)

C'est en vertu de toutes ces observations que, négligeant les très nombreux alexandrins quaternaires, où aucune césure ne se trouve à l'hémistiche, comme dans le vers suivant,

[1574), Venez, | madame; || il faut les en croire, j et me suivre (III, 230,

je ne m'occuperai que des alexandrins ternaires, ceux qui annoncent le mieux la réforme d'André Chénier et des romantiques, il suffit d'en dresser une liste, sinon complète, ce qui serait interminable, du moins imposante, et de les livrer à la discussion.

M. Faguet sur la diiïérence qu'il y a, au point de vue de ces césures, entre le premier et le second hémistiche : « On sait très bien que Racine a une grande souplesse dans le maniement des coupes. A-t-on remarqué que quand il introduit une coupe irrégulière, c'est ordinairement dans la première partie du vers qu'il la place? Cela donne une singulière vivacité au vers.... Mais cela ne l'allonge pas. Cela est excellent pour mettre en relief une saillie de la pensée ou un ressaut du dialogue; cela ne produit ni un eiïelde grandeur, ni une impression d'alanguissement. C'est la coupe irrégulière après le sixième pied qui donne ces eiïets et allonge le vers pour l'oreille. C'est celle-ci dont Hugo est presque l'inventeur. • (Faguet, XIX* siècle, 1893, p. 242.)

L'alexandrin ternaire pur, 4 — 4 — 4, est le plus fréquent :

Que tardez- vous? Il Allez-vous perdre | et me venger. (I, 464, 1182.) Mais puisqu^un roi, || flattant la main | qui vous menace. (I, 546, 509.) Ouvrez vos yeux : || songez qu'Oreste j est devant vous. (Il, 66, 531.) Et je faisais | claquer mon fouet | tout comme un autre. (II, 145, 8.) L'àme et le dos | six fois plus durs | que ce matin. (II, 171, 318.) Que lui dit-il? Il II est charmé | de son esprit. (II, 185, 502.) Toujours punir, || toujours trembler | dans vos projets. (II, 320, 1353.) Si voire cœur | était moins plein j de son amour. (II, 514, 756.) El le sultan | Tavait chargé | secrètement. (II, 558, 1679.) Et ce vainqueur, || suivant de près | sa renommée. (III, 157, 109.) Et xMardochée || est-il aussi j de ce festin? (111, 520, 910.) Jérusalem, || longtemps en proie | à ses fureurs. (III, 704, 1810.)

4 — 6 — 2 Mourir en reine, || ainsi que tu mourus | en roi. (I, 569, 1004.)

4 — 5 — 3 Aime la guerre || autant que la paix j vous est chère. (I, 535, 234.) Ne vois-je pas | le Scythe et le Perse | abattus? (I, 574, 1111.) Ses inléréts || sont>ils plus sacrés | que les noires? (II, 425, 1152.) Vous le craignez. || Osez l'accuser | la première. (III, 355, 886.)

4 — 3 — 5 Okosias | restait seul | avec ses enfants. (III, 614, 150.) Si toutefois | on peut Têtre | avec tant d'ennuis. (I, 431, 590.)

3 — 6 — 3 C'est ma mère, || et je veux ignorer | ses caprices, (II, 272, 360.) Allez donc, jj et portez cette joie \ à mon frère. (II, 317, 1303.) Pour vous perdre, |{ il n'est point de ressort | qu'il n'invente. (III,

3 — 5 — 4 Je le plains, || et vous plains vous-même | autant que lui. (I, 5i^8,o52.) Aujourd'hui [ je promets Junie | à votre frère. (II, 314, 1211.) D'un amour j qui devait unir j tous nos moments. (II, 424, 1106.) Qui sait même | où m'allait porter | ce repentir? (III, 373, 1199.) Pensez-vous j être saint et juste | impunément? (III, 606, 26.)

Je n*ai pas cru pouvoir faire entrer en ligne de compte dans cette énumération les vers où la présence d'un e muet final non élidé cause un certain flottement dans la césure, comme dans les exemples suivants :

Je puis l'aimer, | sans être esclave | de son père. (II, 52, 212.) Vile un flambeau! | j'entends mon père I dans la rue. (II, 150, 68.) Toute autre | se serait rendue | à leurs discours; (II, 315, 12i9.) Mais qu'un traître, | qui n'est hardi j qu'à m'ofl*enser. (III, 49, 602.) El vous cherche, j brûlant d'amour | et de colère. (IIÎ, 190, 774 )

[1380.) Qu'ai-je à me plaindre? | Où sont les pertes | que j'ai faites. (III, 219,

l'évol. do vers fr. 29

ioO RACINK.

Kniin il faut dire un mot des vers amorphes, iiiliarmoniques, où se trouve une série d'au moins sept syllabes sans césure. Dans Racine on peut (;n distinguer de deux espèces : les moins prosaïques sont ceux ou les lonicpies relèvent l'inertie d'un long passage (|ui n'est pas articulé i)ar des coupes :

Par un hymen | pour moi plus crudque la mort. (111, 29, \t(\.) Ce même entant | toujours tout prêt k me percer. (111,03^, :»22j

Les moins poétiques sont ceux où l'on ne trouve pas liième de tonique dans la i)artie des vers qui ne présente» pas de césure : ils sontinliniment rares chez Racine.

Ma M, I j'étais un franc portier de comédie. (II, IVO, 12.)

Et prenez la vengeance enfin | qui vous est due. (Il, 504, ilW*.)

Ainsi compris, le vers de Racine n'est-il pas un admirable instrument, souple et fort, pouvant traduire toutes les pensées, tous les sentiments, prescpie tous les tons, inliniment plus varié que Talexaudrin de Malherbe et de Boileau, suffisant pour résoudre toutes les diflicultés, et même W problème posé i)ar le romantisme à ses débuts : « un drame ne présentera jamais au peuple que des personnages réiniis i»our se parler de leurs affaires; ils doivent donc parler. Que l'on fasse pour eux ce r^cZ/rt/^/ simple et franc, dont Molière est le plus beau modèle dans notre langue; lorscpie la passion et le malheur viendront animer leiu* cipur, élever leurs pensées, que le vers s'élève un moment jusqu'à ces mouvements sublimes de la passion (|ui semblent un chant, tant ils emportent nos âmes hors de nous-mêmes \ » Molière mérite cet éloge, et Racine aussi. Sans doute on est allé plus loin cpie notre poète, surtout en ces tempsci. On désarticule davantage ce vers (pi'ou ne trouve pas assez souple, et, si l'on me passe un mot un peu trivial, on h» désosse, [.es grands ])oètes se contentent d'augmenler dans leurs alexandrins réguliers la proportion des hexamètres ternnires. Pour prendre un

1. Vi^'iiy, Th(ffifrc ro/«/>/e/ (1882), 11,82. Le vers à rythme lieiirtè des modernes êlail nécessain* peut-êire pour nous faire mieux ctimprcndre la simple et douce harm<mie de l'alexandrin raciniiMi. CVsf ainsi que le triomphe de la chanson populaire, la restauration de la musique du xvn' siècle, de lopéra-comique, du vaudeville, le succès même de la chanson de café-concert auprès de toutes le> el.'isses du publie, tiennent à l'alms de la musir|ue allemande et pseudo-alleluande, à la satiété où l'on se trouvait des penres ennuyeux.

REJETS ET ENJAMBEMENTS. 4ol

exemple, Asuis^VAig/edi/ Casfjue, qui compte trois cent quatre-vingtdix-huit vers, il y en a deux cent (juatre-vingt-quinze coupés à Thémistiche, et seulement cent trois hexamètres ternaires. C'est-à-dire que sur quatre cents vers environ, les trois quarts à peu près sont classiques : une centaine seulement sont romantiques. Chez Racine, sans qu'il soit utile de préciser par des chiffres, la proportion des vers irréguliers est, bien entendu, beaucoup plus faible. Mais les rythmes ternaires ou romantiques sont encore largement représentés chez lui. Ils figurent à Tétat, non pas de règle, mais d'exceptions nombreuses. 11 en est de même pour l'importante question de l'enjambement.

' Rejets et enjambements.

Ce n'est pas seulement avec Malherbe et Boileau que Racine rompt pour celte règle : il se sépare même de Port-Royal, qui condamne l'enjambement en termes formels : « La troisième chose qu'on observe encore selon les règles nouvelles de la Poésie, c'est de ne point enjamber d'un vers à l'autre. On appelle enjamber quand le sens n'étant pas fini en un vers il recommence et finit parfaitement au commencement d'un autre. H ne faut point s'imaginer que cette règle soit une contrainte sans raison. Car la rime faisant la plus grande beauté de nos vers, c'est en ôler la grâce que d'en disposer le sens de telle sorte qu'on ne puisse pas s'arrêter aux rimes pour les faire remarquer *. »

Que Racine, malgré de pareilles autorités, ait pratiqué l'enjambement, la chose est incontestable, et même très naturelle aux yeux de son lils, qui ne songe jamais à relever comme une faute ce qui lui semble une pratique très légitime. Il lui arrive, dans ses minutieuses remarques, de citer, pour quelque autre particularité, des vers où se trouve un enjambement, par exemple ceux-ci :

Quoiqu'il soit votre fils et même votre ouvrage, 11 est votre empereur. Vous êtes comme nous, etc.

Pourtant il ne fait juas la moindre allusion à celle singularité *.

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