Cf. Lexique, Vllï, cxxxix
3. m, 340, 630. • L2S anciennes éditions n'indiquent pas où la phrase doit être coupée. Seigneur est entre deux virgules. • Note de l'éditeur.
Au contraire, on peut considérer avec beaucoup «le vraisemblance comme de véritables rejets ceux à la suite desquels le sens continue, sans doute, mais après une pause plus longue que celle qui sépare le premier vers du second : le mot reporté au commencem<»nt du second alexandrin appartient, en pareil cas, plutôt au premier vers :
J*ccoute comme vous ce que Thonneur m'inspire, |
Seigneur; || mais il m'engage à sauver mon empire. (I, 534, '218.)
Ah ! n'en voilà que trop : c'est trop me faire entendre, |
Madame, || mon bonheur, mon crime, vos bontés. (U, 303, 1020.)
Mais croyez-moi, l'amour est une autre science, |
Burrhus; || et je ferais quelque difficulté. (11, 293, 797.)
11 se tairait en vain. Je sais mes perfidies, |
Œnone, 1| et ne suis point de ces femmes hardies. (III, 353, 850.)
Ce procédé donne en général de la souplesse au vers. Une fois tout au moins, Racine a voulu en tirer un effet de facture : c'est dans les Plaideurs :
Puis donc, qu'on nous, permet, de prendre, |
Haleine, || et que Ton nous, défend, de nous, étendre *.
Le rejet est encore plus probable dans un assez grand nombre de cas où une suspension, une réticence, coupent la suite du sens immédiatement après le mot rejeté :
La princesse et le trône ont pour moi tant de charmes, [15-02.)
Que.... Mais Olympe vient. Dieux! elle est toute en larmes. (I, 5^80,
Peut-être qu'à .son tour Axiane charmée
Allait.... Mais non, Seigneur, courez vers votre armée. (I, 539, 318.)
Mais tout n'est pas détruit, et vous en laissez vivre
Un.... Votre fils. Seigneur, me défend de poursuivre. (111, 385, 1446.)
Font insensiblement à mon inimitié
Succéder.... Je serais sensible à la pitié? (III, 65^2, 054.)
Je devrais sur l'autel, où ta main sacrifie,
Te... Mais du prix qu'on m'offre il faut me contenter. (III, 098, 1713.)
Knlin le rejet est certain partout où le sens s'arrête nettement après le premier mot du second vers. Ces exemples ne sont pas rares dans les dialogues coupés où, après le rejet, c'est le second interlocuteur qui prend la parole :
1. 11, 212, 792. « Lors<|ue le poêle lemiine un vers par car, et qu'après un autre vers qui finit par reprendre^ il commence le suivant par haleine, uons senlons aiscment qu'il veut tourner en ridicule la déclamation des mauvais avocats. • ;L. Racine, liemanfiws, 1, 235.)
REJETS ET ENJAMBEMENTS. 4:i5
Ali l mou prince! — H expire? — Ou plutôt il est mort, Madame. — Pardonnez, Madame, à ce transport. (II, 332, iOii.) Ah ! quel heureux destin en ces lieux vous renvoie, Seigneur? — Si mon retour t'apporte quelque joie. (II, 432, 1200.)
Le procédé est plus sensible encore, lorsque le second vers est prononcé par le même personnage que le premier, et quand, le sens s'arriHanl, la pensée repart dans une autre direction : souvent môme cette opposition est soulignée par une conjonction :
L'un et l'autre consuls vous avaient prévenue,
.Madame. .Mais souffrez que je retourne exprès. (Il, 262, 137.)
Je me garderai bien de vous en détourner.
Seigneur; mais il s'est vu tantôt emprisonner. (II, 322, 1 tO'2.)
Je voudrais vous cacher une triste nouvelle.
Madame; mais il faut que je vous la révèle. (III, 326, 318.)
La plupart du temps, je le reconnais, ces rejets ne présentent pas un gi'and intérêt, le mot reporté étant un de ces termes vagues de la phraséologie tragique. Lorsque ce mot a un sens précis, lorsqu'il n'est ni un titre ni un nom, et qu'il contient une idée, cette idée prend une valeur très grande, justement parce que Racine a usé rarement dr ces effets. Lorsque Axiane dit de Taxile :
dette sombre froideur ne m'en dit pourtant rien, |
Lâche; || et ce n'est point là, pour me le faire croire... (I, 551, 621),
on voit combien l'apostrophe est plus éclatante que si Racine lui avait fait dire :
(iCttc sombre froideur ne m'en dit pourtant rien. Lî\che, I ce n'est point là, pour me le faire croire....
De même, dans les Hymnes du Bréviaire Romain, Jésus-Christ dit aux âmes qui sommeillent :
Quittez... la couche oisive Où vous enseveht une molle langueur :
Sobres, chastes et purs, Pœil et l'àmc attentive, Veillez : je suis tout proche, et frappe à votre cœur *.
Qui ne voit que cet ordre, ainsi souligné dans sa brièveté de commandement, en dit plus qu'un vers tout entier?
I. Cet eftel est du reste indiqué dans le texte, que Racine traduit dans la perfertion :
Castitiue, reoti, ae sobrii
Vigilate : jam sum proximus. (IV, lli.)
Tout ce que nous venons de dire du rejel s'applit|ue à renjambemenl. Nous prétendons en effet que l'on peut compter comme de véritables enjambements tous les cas où, pour reprendre l'expression de Port- Royal, le sens ne finit pas parfaitement avant la fin du second vers, mais où, après une suspension notable, plus forte que la fin du vers précédent, le sens reprend et se termine en même temps que finit le second :
Uui, par cent lâchetés, tâche à se maintenir
Au rang | où par la force il a su parvenir. (I, i25, '^90.)
Je songe quelle était autrefois cette ville» |
Maltresse de TAsie; || et je regarde enfin
Quel fut le sort de Troie | et quel est son destin. (II, 50, 200.)
Mais cependant, mon fils, tu meurs, si je n'arrête |
Le fer || que le cruel tient levé sur ta tête. (Il, 92, 1034.)
Soit que je n*ose encor démentir le pouvoir
De ces yeux | où j'ai lu si longtemps mon devoir. (II, 278, 501.)
Je n'eusse pris plaisir, Madame, à vous céder ]
Ce pouvoir || que vos cris semblaient redemander. (II, 315, 1238.)
Le sénat chaque jour et le peuple, || irrités
De s'ouïr | par ma voix | dicter vos volontés. (11, 315, 1242.)
Autant que mon amour respecta la puissance
D'un père, I| à qui je fus dévoué dès l'enfance. (III, 27, 100.)
Je suis vaincu. Pompée | a saisi l'avantage
D'une nuit | qui laissait peu de place au courage. (III, 43, 440.)
Il voit plus que jamais ses campagnes couvertes |
De Romains || que la guerre enrichit de nos pertes. (III, 57, 77G.)
Par quel prix, quel encens, ô ciel ! puis-je jamais
Récompenser Achille, | et payer tes bienfaits. (III, 2W, 1796.)
Je nourris dans son cœur la semence féconde |
Des vertus || dont il faut sanctifier le monde. (III, 461, 8.)
Il est impossible de ne pas éprouver en lisant de pareils vers une impression du genre de celle cpie donnent les enjambements romantiques, mais beaucoup moins forte. Ce saut que la pensée et le nthmr font d'im vers sur Tautre ne se termine pas brusquement et comme lourdement, ne donne pas l'impression d'une chute inerte que laissent trop souvent certains vers modernes. Le rythme semble plutôt, comme un gymnaste bien entraîné, toucher un instant la terre du pied, pour rebondir avec souplesse et continuer son élan jusqu'au but marqué.
Tel n'est pas l'avis de Sainte-Beuve qui, au moment oii il est en pleine crise romantique, croit qu'un abîme sépare Racine de l'école nouvelle, et que ce ne sont pas seulement les principes dramatiques