Je sais que votre cœur se fait quelques plaisir^r
De me prouver sa foi dans ses derniers soupirs. (Il, 512, 60i).)
u On ne doutera pas que ce ne soit la rime qui amène ici ce pluriel, quelques plaisirs. Mais notre langue était assez abondante pour fournir un autre tour, et Racine assez ingénieux pour le trouver. Je répondrai à. ceux qui m'accuseraient de m'arrôter sur des bagatelles, que rAcadémie, dans ses Sentiments sur le Cid. s'arrêta pareillement sur ces deux vers de Corneille :
Quelle douce nouvelle à ces jeunes amants! Kt que tout se dispose à leur^ contentements!
Il eût été mieux, à leur contentement^ dit l'Académie. El moi, dans un cas encore moins favorable, que dis-je autre chose? » (l)'Olivct, p. 304.)
3. u Dans ses premières éditions il fait rimer c^/e»» (/a r« avec épars {\^ oii, 452); tribus pour tributs, avec vertus (I, 531, 155). Puis il se corrige. L'éditeur a done eu raison de dire : u En résumé, on voit que Racine, dans son orthographe, n'a pour ainsi dire rien qui lui soit propre et personnel. 11 suit la coutume, moins uniforme de son temps qu'au nôtre, adopte les modilications qui peu à peu s'introduisent, et ne s'obstine point dans les habitudes de sa jeunesse. » iVni, nxL.)
4. Dans le « Cahier de remarques sur l'orthographe française, pour être examinées par chacun de Messieurs de l'Académie », Racine dit : « Je ne voudrais qu'un fj à exagérer^ et je sens quelque différence dans la prononciation à^aggréger et dos autres, où on prononce en quelque façon le double G, au Ueo quMl me semble ((u'on ne le prononce point Uu tout dans exagérer. Je mettrais toujours abrifger avec un b simple.» (VI, 360.)
r>. 11 fait rimer fuirais avec attraits, (II, 78, 752); naître et connaître (III, HS, 43(1); ronnnifre et ynaitre (l, 531, 165); croître et maitre (H, 95, 1069).
C'est ainsi qu'il êcril :
Mais, Seigneur, que dit-il? — Il en fait iTO\) parailre. Cet esclave déjà m'ose vanter son maître. (1, 537, 265.)
Louis Racine se trompe probablement lorsqu'il attribue cette licence au désir de rimer très exactement pour l'œil *. Car son père fait de même lorsque l'œil n'est pas sensiblement plus satisfait par la forme ai que par la forme oi : c'est ainsi que dans toutes les anciennes éditions, dit M. Mesnard, on trouve paraître rimant avec être, (II, /jl5, 915) ; avec peut-être (II, 416, 939) ; ou encore reconnaître rimant avec peut-être (11, 439, 1384). H y a donc une autre raison (fue celle donnée par Louis Racine, et cette raison, la voici : cette orlhographe n'est ni une faute, ni même une licence : c'est une heureuse innovation. Sans vouloir attribuer à Racine tout le mérite d'une révolution à laquelle Voltaire attache son nom, justement, puisqu'il l'a fait triompher*, on peut trouver dans l'orthographe de Racine pour les sons en oi et en ai le point de départ d'une réforme logique. A coup sûr il n'y a pas dans cette forme nouvelle de véritable licence de prononciation.
Racine est peut-être de tous nos poètes le plus scrupuleux pour tous ces petits problèmes. Il n'admet pas cette convention si commode, trop commode môme, qu'il y a deux prononciations. Tune pour la prose, l'autre pour les vers ', et qu'il peut par conséquent opter. Partout où la chose n'est pas compliquée, il corrige dans ses pièces de jeunesse les licences qu'il s'était autrefois accordées. C'est ainsi
1. - L'altenlion du poète à rimer aux yeux autant qu'il est possible, était cause qu'il faisait imprimer connaître, paraître, quand ces mois rimaient avec maître. • (L. Racine, 1, 83.)
2. ■ Les commentateurs ont prétendu que Racine écrivait parait^ connail, connaître et paraître, Aimé Martin ajoute que les éditions de 1687 et 1102 en font foi, et, sans rien vérifier, non seulement il a attesté le fait, mais il en a tiré la conséquence que Voltaire n'a pas été le premier auteur du changement d'orthographe dont on lui a fait honneur. On Tavait dit avant lui, et les ennemis de Voltaire en avaient triomphé. Malheureusement pour eux, Racine n'a jamais écrit ainsi ces mots-lA... Toutes ces éditions ont paru du vivant de Racine. Elles portent toutes paroist , connoistre^ paroistre^ et quelquefois paraistre pour rimer avec m ûstre et traistre. • (La Rochefoucauld-Liancourt, I, 127, 128.)
3. - Dans son livre, Remarques et décisions de l'Académie Française^ où il se pique « d'une exacte fidélité à rendre les sentiments de l'Académie touchant les
• choses qu'il traite », l'abbé Tallemanl... nous dit : « C'est une chose bizarre et •« particulière surtout h. la langue française, que la plupart des mots ont deux
• difTércntes prononciations, Tune pour la prose et pour le discours ordinaire,
• et l'autre pour les vers. • (Bellanger, Études historiques, etc.)
qu'il efface, le plus qu'il peut, ce malencontreux doublet, « avecque », qui produit un si piteux effet : il le laisse subsister dans le passage suivant, non pas, comme le suppose Louis Racine, que ce lapsus lui soit échappé, mais parce qu'il est impossible de supprimer la faute par une simple correction, et qu'il faudrait changer les deux vers :
Et ne pourrai-je au moins, en de si grands malheurs, M'entretenir moi seule avecque mes douleurs *?
Partout ailleurs il corrige :
Si pourtant on peut l*ètre avecque tant d'ennuis.
Si toutefois on peut Tétre avec tant d'ennuis. (I, 431, !>90.)
La paix est trop cruelle avecque Polynice.
S'il faut avec la paix recevoir Polynice. (I, 450, 956.)
Et la guerre, Seigneur, nous plaît avecque vous.
La guerre et ses horreurs nous plaisent avec vous. (I, 450, 958.)
Enchaîne ta maîtresse avecque ton rival.
Enchaîne ta maltresse en livrant ton rival. (I, 559, 764.)
Une fois même, comme celte faute est encadrée dans deux vers plaL^i,
Mais pourquoi donc sortir avecque votre armée? Quel est ce mouvement qui m'a tant alarmée,
il refait le tout :
Mais que prétend iez-vous? Et quelle ardeur soudaine
Vous a fait tout à coup descendre dans la plaine? (I, 402, :>i>.)
Pour les facilités de ce genre, Racine est bien plus scrupuleux que ses émules. I/élision du pronom te placé après le verbe qui le régit, licence que ne se refusent ni Molière ni Corneille, lui semble une pauvreté, et il la supprime partout, sauf dans ses Plaideurs :
Condamnez-le à Tamende; ou s'il le casse, au fouet. (IL 190. 61 i.)
Les aulres exemples sont tous corrigés :
Attendez-le plutôt, et voyez-le en ces lieux.
Attendez-le plutôt, voyez-le dans ces lieux, (f, U3, 8t0.)
Si vous l'aimez, aidez-le à démentir ses yeux.
Aidez-le bien plutôt à démentir ses yeux. (I, 529, 96.)
Laissons-le avec sa sœur adorer Alexandre.
Qu'il aille avec sa sœur adorer .Vlexandre. (I, 536, 262.)
Hé bien, Madame, aidez -le à vous trahir vous-même.
Hé bien! aidez-le donc à vous trahir vous-même. (I, 537, 277.)
Le voici. Consultons-le en ce péril extrême.
Le voici. Je veux bien le consulter lui-même. (I, 588, 4405.)
1. I, 5G8, 960. L. Uacine, f, 92. — CL d'Olivel, p. 229, et le le.\ir,ue.
l/ÉVOL. DU VERS FR. 30
On le voit : sans chercher à être impeccable, Racine vise à la correclion. El l'on peut jusqu'ici définir son idéal : le moins possible de licences d'orlhographe, pas du tout de licences de prononciation.
Pour la syntaxe, il semble, au premier abord, que les libertés fourmillent, parce (pie, à chaque instant, nous rencontrons des particularités qui sï'carlent de notre usage, et qui semblent destinées à éviter un hiatus, ou à parfaire le vers. Mais il suffit de lire Tlnlroduction Grammaticale du Lexique, ou encore de rapprocher ces singularités des régies de la grammaire historique, des Lexiques des grands écrivains, ou, tout simplement, de comparer Racine à Inimême, pour se bien persuader que le poète n'a pas deux syntaxes, l'une régulière, pour sa prose, ou même pour sa poésie, quand la régularité ne Ty générait pas; l'autre, au contraire, fantasque, capricieuse, et dont la seule régie serait l'asservissement de la grammaire à la prosodie. Pour n'eu citer qu'un exemple, Abner dit dWthalie :
Tantôt, à son aspect je l'ai ru s'émouvoir. (III, 693, 1618.)
L'Académie critique : « Il faut : je tai vue^ en parlant d'Alhalie; on a condamné tout d'une \oï\ je l'ai vu ». On pourrait croire que Racine n'a pas suivi la régie d'accord pour ne pas faire un vers faux : mais il met en prose : « la vénération que j'ai toujours eti >» {111, l'r2), et Bouhours l'approuve. Il écrit également en vers à un endroit oii l'accord n'intéresse pas la quantité syllabique :
Les a-l-on vu souvent se parler, se cacher? (111, 375, 1235.) Les a-t ou va uiarcher parmi vos ennemis? (IH, 530, ii06.)
C'est du reste, suivant Boileau, un fûcheux symptôme que d'oser crilicpierla syntaxe de son illustre ami. Il déclare alors nettement qu*on n'v entend rien \
C'est ce qu'on pourrait répondre à ceux qui critiqueraient chez Racine les ligures de grammaire. Ainsi l'ellipse n'est pas chez lui un escamotage commode pour faire disparaître un ou plusieurs mots