Cf. A. de Montaiglon, le Sicilien (Testard, 1890), p. vn
miers ex-sequo. Leurs mérites sur ce point sont sans doute fort différents : on pourrait pourtant appliquer à Molière ce que La Fontaine dit de son propre vers. Molière semble surtout avoir vu dans le vers libre une plus grande facilité métrique. Je crois qu'il a cherché avant tout à faire entrer plus aisément sa pensée dans un rythme moins uniforme et moins sévère. Ce qu'il y a de certain, c'est que ses vers irréguliers sont les phis jolis qu'il ait jamais écrits.
Molière emploie un assez grand nombre de mètres différents. Le plus fréquemment employé est d'abord l'alexandrin; puis vient le vers de huit pieds. V Amphitryon^ qui doit être la source principale pour cette partie de notre étude, est écrit surtout en vers de douze et de huit pieds. A ceux-là viennent de temps en temps se mêler des vers de sept et dix syllabes. Enfin, mais à titre de pure exception, et uniquement dans les morceaux destinés à être chantés, on rencontre d'autres mètres; des A^ers de quatre pieds, dans la Pastorale Comique :
Ah! qu'il est beau,
Le Jouvenceau!...
Qu'il est joli,
Gentil, poli I...
J'ai beau vous dire
Ma vive ardeur,
Je vous vois rire
De ma langueur. (VI, 193, 194, 202.)
On trouve aussi des vers de six pieds :
Déesse des appas.
Ne nous refuse pas...
Petites innocentes.
Gardez-vous bien d'aimer...
Iris charme mon àme;
Et qui pour elle aura
Le moindre brin de flamme,
Il s'en repentira. (VI, 193, 195, 196.)
On rencontre même deux couplets où, sauf quatre octosyllabes et deux décasyllabes, tout le reste est écrit en vers de neuf pieds :
Croyez-moi, hàtons-nous, ma Sylvie,
Usons bien des moments précieux;
Contentons ici notre envie.
De nos ans le feu nous y convie :
Nous ne saurions vous et moi faire mieux.
Quand l'hiver a glacé nos guérets, Le printemps vient reprendre sa place, Et ramène à nos champs leurs attraits; Mais hélas quand l'âge nous glace, Nos beaux jours ne reviennent jamais '.
Molière a enfin écrit un vers de onze syllabes :
Debout, vite debout, dépêchons, debout. (IV, 134.)
Mais il est inutile de s'arrêter à ces vers de livret, que le musicien avait le droit de déchiqueter à sa fantaisie.
En somme, les pièces en vers libres de Molière ne sont écrites qu'avec quatre sortes de mètres, les vers de sept, de dix, et surtout de huit et de douze syllabes.
Pris isolément, les petits vers n'offrent rien de bien remarquable et sont astreints aux césures habituelles. L'alexandrin seul présente une particularité : il est encore plus souple que dans les comédies en vers réguliers, et on rencontre fréquemment dans Amphitryon et Psyché des coupes comme celles-ci :
Souffre qu'au moins j je soiston ombre. | Pointdutout. (VI, 461, 1774.) Oui, I l'autre moi, | valet de l'autre vous, | a fait. (VI, 466, 1856.) Et qui ne suis venue au jour | que pour cliarmer. (VIII, 276, 104.)
En général ces différents mètres sont associés d'une façon irrégulière, et qui ne rappelle en rien les stances du Cid et de Polyeucte. On ne trouve dans tout Molière que deux couplets ayant l'allure d'une strophe :
Quand l'amour à vos yeux offre un choix agréable,
Jeunes beautés, laissez-vous entlammer; Moquez-vous d'affecter cet orgueil indomptable, Dont on vous dit qu'il est beau de s'armer : Dans l'âge où l'on est aimable Rien n'est si beau que d'aimer.
Soupirez librement pour un amant fidèle,
El bravez ceux qui voudraient vous blâmer. Un cœur tendre est aimable, et le nom de cruelle N'est pas un nom à se faire estimer : Dans le temps où l'on est belle, Rien n'est si beau que d'aimer. (IV, 131-132.)
Ce morceau était chanté; seuls les couplets destinés aux chanteurs présentent des alternances régulières de cadence. Partout ailleurs
1. VI, 202; cf. t. IX, p. 591, une sarabaïKle attribuée à Molière.
les mètres sont mêlés capricieusement. L'exemple le plus curieux qu'on puisse citer de ce mélange est le début du Remerciement au Roi :
Votre paresse enfin me scandalise, Ma Muse, obéissez-moi; 11 faut ce malin, sans remise,
Aller au lever du Roi.
Vous savez bien pourquoi ; Et ce vous est une lionte De n'avoir pas été plus prompte A le remercier de ses fameux bienfaits; Mais il vaut mieux tard que jamais.
Faites donc votre compte D'aller au Louvre accomplir mes souhaits. (III, 295.)
On le voit, tous les mètres sont réunis là. Si Molière avait employé ce mélange dans ses comédies, il est probable que l'effet aurait été fâcheux, et que le spectateur n'aurait pas toujours pu dire s'il écoutait des vers ou de la prose. A moins d'avoir l'oreille exercée d'un poète, il me semble impossible, si j'en juge par ma propre expérience, de reconnaître au passage de quelle nature est le vers qu'on vient d'entendre dans ce morceau. Si, dans une comédie, à un octosyllabe succédait un vers de six pieds, suivi lui-même par un de sept, l'oreille désorientée ne pourrait guère percevoir l'harmonie de la coupe; ce ne serait plus de la prose, et ce ne serait pas encore de la poésie : une sorte d'inquiétude naîtrait, et non plus le plaisir '. Molière s'est gardé, dans les vers destinés à la scène, d'introduire une telle variété, ou, pour mieux dire, une pareille discordance de rythmes. Sans doute on pourrait découvrir quelques rares passages qui déconcertent l'oreille par un trop grand nombre de coupes différentes. Celui-ci peut servir d'exemple :
Résolument, par force ou par amour,
Je veux savoir de toi, traître.
Ce que tu fais, d'où tu viens avant jour, Où tu vas, à qui tu peux être. — Je fais le bien et le mal tour à tour ; Je viens de là, vais là; j'appartiens à mon maître. (VI, 373, 314.)
1. Il en est ainsi pour le début du Miracle de Saint-Nicolas, de Gabriel Vicaire :
Toc, toc, toc, ouvrez, ouvrez A de pauvres égarés
Qui clierchent un gîte.
L'orage nous a surpris, Et nous voilà bien marris.
Toc, toc, ouvrez vile.
On voit en môme temps dans ce morceau quel était le procédé de Molière pour arriver, malgré la diversité des mètres, à l'unité musicale : grâce à la répétition, la rime est plus sensible dans le vers libre que dans le vers régulier. Quoique les rimes des vers irréguliers soient en général alternées, quoiqu'elles ne soient pas plus riches que celles des alexandrins ordinaires, elles frappent nettement l'oreille, parce qu'elles sont très souvent redoublées, comme dans le passage suivant :
. Ses pratiques, je crois, ne vous sont pas nouvelles : Bien souvent pour la terre il néglige les cieux ; Et vous n'ignorez pas que ce maître des Dieux Aime à s'humaniser pour des beautés mortelles, Et sait cent tours ingénieux Pour mettre à bout les plus cruelles. (VI, 360, 33.)
Citons un autre exemple encore plus probant :
Je suis donc bien épouvantable?
— Plus qu'on ne peut dii'e à mes yeux. Oui, je vous vois comme un monstre efïroyable,
Un monstre cruel, furieux,
Et dont l'approche est redoutable,
Comme un monstre à fuir en tous lieux. Mon cœur souffre, à vous voir, une peine incroyable;
C'est un supplice qui m'accable;
Et je ne vois rien sous les cieux
D'affreux, d'horrible, d'odieux.
Qui ne me fût plus que vous supportable. (VI, 428, 1233.)
Quelquefois aussi, mais beaucoup plus rarement, les rimes masculines et les rimes féminines présentent une assonance sensible, comme les laisses de nos vieux poèmes :
Mille coups de bâton doivent être le prix
D'une pareille effronterie.
— Justice, citoyens! au secours, je vous prie.
— Comment, bourreau, tu fais des cris?
— De mille coups tu me meurtris.
Et tu ne veux pas que je crie? (VI, 377, 363.) Oui, je me suis galamment acquitté De la commission que vous m'avez donnée. Et du haut du rocher, je l'ai, cette beauté, Par le milieu des airs doucement amenée
Dans ce beau palais enchanté,
Oij vous pouvez en liberté
Disposer de sa destinée. (VIII, 315, 925.)
La rime, on le voit, compense pour l'oreille les irrégularités du rythme, et l'on n'est pas exposé à méconnaître la mesure, à perdre pied dans ce courant de vers irréguliers jusqu'à ce qu'on se raccroche à un alexandrin facilement reconnaissable.
Au reste, Molière ne s'astreint à aucune règle pour rimer ses vers libres : on trouve même chez lui de véritables incorrections prosodiques. Des rimes féminines différentes se suivent immédiatement :
Tandis que d'ici je le chasse, Mercure y remplira sa place.
Hé bien! tu vois, Cléanthis, ce ménage. (VI, 436, l i-26.)
Il est vrai que dans l'intervalle la scène a changé, qu'il y a donc une courte pause ; de même, dans Psyché, Molière finit sa part avec ces deux vers :
En confident discret, je sais ce qu'il faut faire Pour ne pas interrompre un amoureux mystère.
Et Corneille commence la sienne ainsi :
Où suis-je? Et dans un lieu que je croyais barbare. (VIII, 317, 993.)
Mais il semble bien difficile de trouver une circonstance atténuante pour le passage suivant : dans la même tirade, l'Amour dit :
Est-il rien sur la terre, est-il rien dans les cieux Qui puisse lui ravir le titre glorieux De beauté sans seconde?
Mais je la vois, mon cher Zéphire, Qui demeure surprise à l'éclat de ces lieux. (VIII, 317, 984.)
On pourrait citer bien d'autres exemples analogues, celui-ci, par exemple, dans un couplet de Jupiter :
Je viens prendre le temps de rapaiser Alcmène, De bannir les chagrins que son cœur veut garder, Et donner à mes téux, dans ce soin qui m'amène, Le doux plaisir de se raccommoder.
Alcmène est là-haut, n'est-ce pas? (VI, i25, 1198.) *
Il y a en tout cinquante-huit cas pareils dans tout VAmphitryon, comme l'a remarqué M. Comte, qui a échafaudé là-dessus une théorie
l. C'est ce que Castil-Blaze appelle une « licence damnable » {Molière musicien, II, 8).
l'évol. du vers fr. 21
très ingénieuse et très intéressante : celte comédie serait écrite non pas en vers libres, mais en stances libres. Molière aurait créé là une nouvelle forme de lyrisme; et voici comment : « Tomber 58 fois dans la même incorrection, c'est-à-dire violer la loi de Talternance une fois sur 7 changements de rimes, puisqu'il n'y a dans Amphitryon que hVJ groupes de rimes, il y aurait là une série d'inadvertances
ou de négligences vraiment surprenantes En réalité l'explication
est fort simple : l'incorrection n'existe que si l'on continue à prendre Amphitryon pour une pièce écrite en vers libres, elle disparaît d'une pièce écrite en stances. On sait en effet que l'alternance, obligatoire dans une suite de vers, cesse de l'être dans une suite de stances ou de strophes. Malherbe, à lui seul, nous offre une vingtaine de pièces, de toutes les époques de sa vie, où l'alternance n'est pas observée entre deux groupes '. »
D'abord il faut écarter l'autorité de Malherbe, qui donnerait tort à M. Comte. C'est dans la période où il tâtonnait encore, que Malherbe s'est permis de pareilles irrégularités. A partir du moment où il a constitué déflnitivement sa strophe lyrique, il ne se permet plus qu'une fois ce genre d'incorrection -.
Ensuite, quoi qu'en dise M. Comte, son explication ne me paraît pas fort simple : j'hésite à accepter sa théorie générale, et voici pourquoi. La division è^ Amphitryon en stances libres n'est pas très sensible à la scène, puisque jamais, à ma connaissance, aucun auditeur n'a eu conscience qu'il écoutait des vers soumis à un rythme lyrique.
Elle n'a jamais été remarquée jusqu'ici par les lecteurs les plus attentifs, puisque M. Comte est le premier, je pense, qui s'en soit aperçu. J'avouerai même qu'après avoir lu sa brochure j'ai repris Amphitryon, et je n'y ai pas trouvé bien nettement indiquées de pareilles divisions. L'impression que je lis des vers libres persiste, et le mouvement lyrique continue à ne pas m'apparaître.
Mais enfin admettons que ce soit ma faute, si je ne puis découvrir de stances là dedans. Supposons le problème résolu : oui, ce sont des strophes d'un lyrisme particulier. Alors une autre question se pose : pourquoi Molière a-t-il aussi bien déguisé son innovation? Pourquoi
1. Comte, les Stances libres dans Molière, Hachette, 1893, p. "8, 79.