Comte, p
le découvrir est extrêmement ténu et difficile à trouver, suffirait à prouver que ce secret n'existe pas.
La conclusion de tout cela, la voici : X Amphitryon est bien écrit en vers libres et non en stances vagues. Quant à ces nombreuses violations de la règle de l'alternance des rimes, au lieu de montrer qu'une stance finit et qu'une autre recommence entre ces rimes de nature différente, elles prouvent simplement que, dans son vers libre, Molière a poussé jusqu'à l'extrême logique sa protestation contre une règle consacrée pour les rimes plates ', discutable dans des vers aussi libres comme rythmes et comme rime que ceux de V Amphitryon ^
Dans ces vers, libérés de toute règle gênante, où la pensée peut entrer sans la moindre déformation, nous constatons encore de fréquentes inversions, fort aisées en général; comme rien n'était plus facile que de les éviter, cette dernière remarque vient corroborer ce que nous avons dit plus haut : Molière ne fuit pas l'inversion, il la recherche plutôt ; elle n'est pas pour lui une licence, mais une beauté; il ne croit pas que la pensée gagne en force, ni le vers en harmonie, à ce que l'ordre logique de la prose règne dans la poésie ; il met par exemple :
Et dans tous ces rapports sont mille différences
Dont se peut une femme aisément aviser (VI, 439, 147oj,
1. Malherbe ne se permet ce genre de rimes que dans ses chansons : cf. le chapitre i.
2. Enfin, pour que ce système s'imposât, il faudrait qu'il expliquât tout; or il ne peut pas s'appliquer au premier exemple cité par M. Comte fp. "7, note 2), puisque cette rencontre se trouve non pas entre deux stances, mais entre un distique et une stance : Mercure reproche aux poètes
D'avoir, par une injuste loi,
Dont on veut maintenir l'usage,
A chaque Dieu, dans son emploi,
Donné quelque allure en partage,
Et de me laisser à pied, moi.
Comme un messager de village, Moi qui suis, comme on sait, en terre et dans les cieux, Le fameux messager du souverain des Dieux.
Et qui. sans rien exagé?w.
Par tous les emplois qu'il me donne,
Aurais besoin, plus que personne,
D'avoir de quoi me voiturer. (VI, 358.)
On voit que exagérer se trouve rapproché non pas d'une rime masculine terminant une stance, mais d'un distique qui ne rime ni avec ce qui le précède ni avec ce qui le suit.
quand il aurait pu, s'il avait voulu, écrire tout simplement : Dont une femme peut aisément s'aviser.
Ce n'est qu'en prose que Molière est de l'avis du maître de philosophie de M. Jourdain, et qu'il préfère : « Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour » à « d'amour mourir me font, belle marquise, vos beaux yeux ». En poésie, il hésiterait. C'est la faute du temps, et non du poète.
Maintenant que nous avons établi, pour ainsi dire, la valeur mécanique de ce procédé, reste à savoir quelle en est la valeur littéraire, quels effets le poète en a tirés. Ceci n'est plus affaire de statistique, et l'étude devient plus délicate.
J'ai dit plus haut qu'il ne faut pas examiner de trop près les vers de Molière, prendre une loupe pour chercher de petites intentions dans des tirades destinées à produire leur effet en gros. Il est impossible pourtant de ne pas remarquer au passage des effets métriques, qui sont peut-être instinctifs plutôt que voulus, mais qui, à coup sûr, sont très sensibles.
Même au point de vue de l'harmonie pure, dont pourtant, nous l'avons vu, Molière paraît peu se soucier, le vers libre produit un effet curieux et inattendu : il ajoute au charme musical de l'alexandrin. C'est un effet analogue à celui que produisent sur l'oreille les vers des drames romantiques. Tout lecteur impartial d'une pièce de Victor Hugo a du faire plus d'une fois cette remarque : lorsque, après un fcerlain nombre de vers à rythmes heurtes, à coupes quelquefois déconcertantes, à enjambements trop répétés, de ces vers qui bercent un peu rudement l'oreille, on arrive enfin à un de ces nombreux et beaux passages, où les vers sont réguliers, les rythmes simples, les coupes faciles à saisir, où l'alexandrin se termine par une rime sonore sans empiéter sur le voisin, on éprouve comme une sensation de quiétude, de bien-être harmonique : ces alexandrins classiques gagnent à être entourés de vers romantiques : la dyssymétrie de ces derniers fait trouver plus agréable la symétrie des autres; non seulement la monotonie est ainsi évitée, mais encore l'harmonie régulière de l'alexandrin saisit et plaît davantage \ Il en est de même pour le vers libre de Molière : le courant de sa poésie, après s'être heurté,
\. Cf. d'Eichtal; Du Rythme dans la versification française, p. 52, noie.
pour ainsi dire, dans un lit resserré, à toute une suite de petits vers irrégulièrement mesurés, s'élargit tout à coup dans une large nappe d'alexandrins. J'indique là l'impression que j'ai ressentie à la lecture à! Amphitryon et de Psyché : mais je n'insiste pas. Il vaut mieux passer rapidement à l'influence du vers libre sur la pensée de notre poète.
11 est un certain nombre de cas dans lesquels les effets comiques doivent leur comique aussi bien à la forme qu'au fond, où le vers ajoute au plaisant de l'idée. Lorsque Mercure , dans le prologue à'A/nphiù'yon, se présente en ces termes :
Moi qui suis, comme on sait, en terre et dans les cieux. Le fameux messager du souverain des Dieux,
ces deux vers, ainsi séparés du contexte, semblent presque naturels : encadrés entre deux séries de petits vers, ils gagnent au contraste, et paraissent presque plus grands que des alexandrins ordinaires : il y a de plus, et surtout, un effet comique, dans l'opposition du sérieux avec lequel Mercure parle de ses fonctions officielles, et du ton plaisant qu'il prend pour se plaindre de ses attributs. Nous constatons ici une adaptation parfaite du vers à l'idée : le contraste matériel des vers correspond au contraste des idées.
Molière fait des petits vers un emploi aussi heureux que les maîtres du genre : on y goûte une sorte de négligence, de nonchaloir; sans être prosaïque, ce vers tient le juste milieu entre la prose et la poésie; il n'y a que les très grands poètes qui aient su attraper cette nuance, ce demi-ton : c'est un secret que La Fontaine et Alfred de Musset sont seuls à partager avec Molière : même quand leur vers marche, on sent qu'il a des ailes. Pour nous en tenir à notre auteur, il est certain que les familiarités de langage et d'idées semblent bien placées dans un petit vers sans prétention : un alexandrin aurait l'air de déroger en exprimant une trivialité. Lorsque Mercure ose dire, en parlant des métamorphoses de Jupiter :
Il veut goûter par là toutes sortes d'états.
Et c'est agir en Dieu qui n'est pas bête (VI, 301, 79),
le vers se rapetisse avec la pensée : ajoutez en rejet le mot banal dont on abuse dans la tragédie :
Il veut goûter par là toutes sortes d'états, Madame, et c'est agir en Dieu qui n'est pas bête,
et voilà tout l'effet perdu.
On pourrait multiplier ce genre d'observations de détail ; mais comme l'un voit souvent dans un texte des beautés que l'antre ne distingue pas, je préfère m'en tenir aux grands mouvements assez indiqués par le poète pour que tout le monde soit oblige de les reconnaître, une fois signalés. La liberté du vers a beaucoup servi, dans Amphitryon et Psyché ^ au naturel des sentiments. Remarquons que dans ces deux pièces, à côté de situations purement comiques, il y en a de vraiment tragiques : dans ce dernier cas, le vers libre rend un signalé service au poète, car la vérité psychologique gagne à la facilité des rythmes. Il y a en particulier dans Psyché une très belle scène que l'on n'a pas encore rapprochée, je crois, d'une situation analogue dans Iphigénie : des deux côtés c'est un roi qui se voit forcé par les dieux à sacrifier sa tille : je n'ai pas besoin de faire longuement ici une comparaison de détail, que le lecteur fera si facilement lui-même, textes en main ; qu'on lise d'abord la scène dans Iphigénie; si, l'esprit étonné par ces tendresses froides, par cet héroïsme d'étiquette, on lit ensuite Molière, on éprouve une surprise : le cœur est charmé; non seulement la tragédie-ballet, le drame, pour mieux dire, est plus tendre, plus naturel que la tragédie, ce qui n'a rien de bien étonnant, mais encore il est plus émouvant : la résistance indignée du père de Psyché aux ordres des dieux est mille fois plus touchante que les protestations trop résignées d'Agamemnon : celui-ci pense et parle comme Louis XIV • : le vieux roi est plus humain. Psyché ellemême, consolant son vieux père, est plus héroïque qu'Iphigénie, tout en restant plus simple ^ Mais c'est surtout la douleur de son père qui nous intéresse : elle gagne en simplicité, et par conséquent en effet, à ne pas être exprimée en alexandrins bien alignés.
Si la pièce de Racine n'était pas postérieure à celle de notre poète,
1. « Exerçant ici-bas une fonction toute divine, nous devons paraître incapables des agitations qui pourraient la ravaler. Or, s'il est vrai que notre cœur, ne pouvant démentir la faiblesse de sa nature, sente encore naître malgré lui ces vulgaires émotions, notre raison doit du moins les cacher sitôt qu'elles nuisent au bien public pour qui seul nous sommes nés. » {Mémoires de Louis XIV, éd. Dreyss, I, ld6.)
2. Psyché est le seul personnage de Molière chez qui l'on sente un peu de sentiment religieux : sa résignation est plus chrétienne que philosophique.
on serait tenté de croire que Molière, reprenant un procédé d'Euripide, critiquait la psychologie tragique de son ancien ami dans ces vers trop touchants pour que je résiste au plaisir de les citer :