TARTUFFE
Moins l'on mérite un bien, moins on l'ose espérer.
Nos vœux sur des discours ont peine à s'assurer. (IV, 495, 1459.)
C'est, on le voit, les mêmes rimes, presque les mêmes mots; mais le premier vers de Tartuffe concentre l'idée dispersée dans les deux vers de Dom Garde; bénéfice net : une pensée en plus sur deux vers.
2. IV, 422, 353-380. Ajoutons : et chargé par Molière d'être son avocat auprès des vrais dévots.
3. « Les poètes, dont le talent commence à mûrir, n'ont ordinairement rien de plus pressé que de jeter au feu les premiers vers de leur jeunesse. Nous croyons cette habitude condamnable. Bien que tous ces poèmes de jeunesse soient ternes, faibles et informes, et que pour cette raison ils ne soient pas dignes d'être offerts au public, néanmoins ils doivent de temps en temps être relus par le poète mûri, qui y retrouvera les accents et les teintes si précieuses du premier âge; alors il peut reprendre et mêler leur fraîcheur à la force de ses nouveaux tons, et y repuiser sans cesse quelque chose de sa personnalité naïve, là même où elle serait invisible pour d'autres. » (Paul Ackermann, Du Principe de la poésie, p. 20. 21.)
De môme, dans le Misanthrope, nous retrouvons les l)ons vers de Dom Garde; mais ils produisent meilleur effet, parce que d'abord les soupçons d'Alceste sont plus justifiés que ceux du jaloux Espagnol, ensuite et surtout, parce que, dans l'exemple particulier que je choisis, le poète a su corriger les faiblesses de sa première rédaction; à la place des vers suivants, où je n'ai pas besoin de souligner des imperfections qui sautent aux yeux :
Oui, tout mon cœur voudrait montrer aux yeux de tous
Qu'il ne regarde en vous autre cliose que vous;
Et cent fois, si je puis le dire sans offense,
Ses vœux se sont armés contre votre naissance ;
Leur chaleur indiscrète a d'un destin plus bas
Souhaité le partage à vos divins appas.
Afin que de ce cœur le noble sacrifice
Pût du ciel envers vous réparer l'injustice,
Et votre sort tenir des mains de mon amour
Tout ce qu'il doit au sang dont vous tenez le jour (II, 247, 217),
à la place de ce brouillon, de cette ébauche, nous trouvons le chef-d'œuvre définitif dans cette tirade d'Alceste oîi la passion parle toute pure, où la forme est parfaite :
Ah ! rien n'est comparable à mon amour extrême ;
Et, dans l'ardeur qu'il a de se montrer à tous,
11 va jusqu'à former des souhaits contre vous.
Oui, je voudrais qu'aucun ne vous trouvât aimable,
Que vous fussiez réduite en un sort misérable,
Que le ciel, en naissant, ne vous eût donné rien,
Que vous n'eussiez ni rang, ni naissance, ni bien.
Afin que de mon cœur l'éclatant sacrifice
Vous pût, d'un pareil sort, réparer l'injustice;
Et que j'eusse la joie, et la gloire, en ce jour,
De vous voir tenir tout, des mains de mon amour. (V, 528, 1422.)
Pour rendre un hommage final et définitif à la poésie de Molière, je ne saurais mieux faire que de passer la parole à notre plus grand poète moderne : « Pour se convaincre du peu d'obstacle que la nature de notre poésie oppose à la libre expression de tout ce qui est vrai, ce n'est pas dans Racine qu'il faut étudier notre vers, mais souvent dans Corneille, toujours dans Molière. Racine, divin poêle, est élégiaque, lyrique, épique; Molière est dramatique. Il est temps de faire justice des critiques entassées par le mauvais goût du •dernier siècle sur ce style admirable, et de dire hautement que
Molière occupe la sommité de noire drame, non seulement comme poète, mais encore comme écrivain. Palmas vere habet iste dua^.
(( Chez lui, le vers embrasse l'idée, s'y incorpore étroitement, la resserre et la développe tout à la fois, lui prête une figure plus svelte, plus stricte, plus complète, et vous la donne en quelque sorte en élixir. Le vers est la forme optique de la pensée. Voilà pourquoi il convient surtout à la perspective scénique. Fait d'une certaine façon, il communique son relief à des choses qui, sans lui, passeraient insignifiantes et vulgaires. Il rend plus solide et plus fin le tissu du style. C'est le nœud ({ui arrête le fil. C'est la ceinture qui soutient le vêtement et lui donne ses plis. Que pourraient donc perdre à entrer dans le vers la nature et le vrai? Nous le demandons à nos prosaïstes euxmêmes ; que perdent-ils à la poésie de Molière? Le vin, qu'on nous permette une trivialité de plus, cesse-t-il d'être du vin pour être en bouteille '? »
On comprend que le romantisme fasse l'éloge de Molière, car il peut trouver en lui un ancêtre. La seule chose qu'on ne puisse contester sérieusement à l'école de Hugo, c'est d'avoir justement revendiqué pour le poète la liberté de faire son vers comme il le veut. Or Molière avait déjà réclamé ce droit, sans fracas, ce qui était un tort, car souvent il ne suffit pas de dire la vérité, il est bon de la crier : el Molière s'était surtout contenté de prêcher par son exemple. 11 est vrai que grâce à lui la révolte, commencée timidement par Corneille, continuée hardiment par La Fontaine, est complète. Si le système de Malherbe gagne en influence auprès du public, il perd auprès des grands poètes. Corneille en retranche déjà quelque chose; La Fontaine en abat }ilus de la moitié : avec les derniers coups que lui porte Molière, on iiourrait croire qu'il n'en reste rien. Erreur. L'hydre de Lerne n'était pas plus vivace. Malherbe est plus puissant que jamais au moment où Boilcau va reprendre son système.
1. Préface de Cromwell, p. 53, o4. L'éloge que Gœlhe, en 182o, fait de Molière, est peut-être plus frappant encore : ■< Molière est tellement grand, qu'on est toujours frappé d'étonnement lorsqu'on le relit. C'est un homme complet. Ses pièces touchent au tragique; elles vous captivent, et personne n'a le courage de marcher sur ses traces.... Je lis tous les ans quelques comédies de Molière, de même que, de temps à autre, je contemple mes gravures d'après les grands maitres italiens. Nous autres, petites gens, nous ne sommes point capables de conserver en nous de si riches trésors, et nous devons y revenir quelquefois pour renouveler nos impressions. » {La Critique littéraire chez Gœthe, par M. Hallberg, dans les Annales de la Faculté des lettres de Bordeaux, 1892, n"' 3-4, p. 319.)