A. P., I, lOo. — Cf. Delaporte, I, 263 sqq
2. « Son vers (est-il besoin de le dire?) ne ressemble pas à notre alexandrin moderne, si dégagé d'allure, et qui se prèle si merveilleusement à toutes les fantaisies du poète.... Il reste raide et gourmé, uniforme dans sa construction métrique, figé dans son impeccable mouolonie. Aussi tous ses vers sont-ils jetés dans le même moule; il suffit d'en étudier un pour connaître la structure de tous les autres. » (Morillot, p. 217, 218.) Il n'y a pas riue l'alexandrin genre Boileau qui soit monotone, au témoignage d'un Allemand : " Qui voudrait nier que les alexandrins français, bien qu'ils soient en général moins monotones, moins ennuyeux que ceux de notre langue, ne nous fatiguent pas à la fin, en entendant toute une pièce de théâtre écrite en ces vers? •• (Borngessey, p. 12.)
diviser son vers en deux parties égales, il lui arrive d'altérer la coupe de la pensée. Lorsqu'il écrit par exemple :
C'est que sur le calcul, dit-on, de Cassini (S. X, 428),
on voit bien que cette construction bizarre fait fortement sentir l'hémistiche; mais on peut ajouter que le même vers, scandé à la romantique,
C'est que, dit-on, sur le calcul de Cassini,
est presque aussi harmonieux, beaucoup plus clair, au détriment de l'hémistiche, il est vrai. Quand au contraire le sens et l'harmonie sont suspendus à la fois, de façon naturelle, il y a pour le lecteur ou l'auditeur un plaisir très vif de l'esprit et de l'oreille. Ainsi, à propos des hommes échappés au déluge,
Chez les mortels restans, encor tout éperdus (S. XII, 80j,
« après restans, qui fait la césure, l'auteur, en récitant ce vers, faisait, dit Brossette, un long repos, pour bien faire sentir que resta?îs ne doit pas se joindre avec ce qui suit ». On voit en effet comme le sens varierait si, sous prétexte d'harmonie, on déplaçait la césure :
Chez les mortels | restant encor | tout éperdus. Chez les mortels | restant encor tout éperdus.
Boileau, qui lisait fort bien ses vers, à l'en croire \ savait donc souligner ses intentions. Mais il faut ajouter ceci : le fait même que Boileau était un habile lecteur, prouve qu'il devait lui arriver quelquefois de couper son vers autre part qu'au sixième pied, lorsque le sens n'y marquait pas un repos : car il n'y aurait guère moyen d'appliquer les règles de l'art de la lecture à des vers qui seraient impitoyablement coupés tous les six pieds. Sans doute ils sont très rares chez Boileau, ces vers où l'hémistiche sépare des mots unis par le sens, mais enfin on en peut citer :
Sans ce métier, | fatal au repos de ma vie. (S. II, 57.)
Vous? I mon Dieu, | mêlez-vous de boire, | je vous prie. (S. III, 210.)
S'endort ] dans une lâche et molle oisiveté. (S. V, 20.)
Derrière elle faisait lire | Argumenlabor. (S. X, 328.)
1. « Je lui ai lu mon épîlre, avec toute la force et toute l'harmonie que j'ai pu. » Lettre à Racine, 1697, œuvres de Racine, Vil, 189. « Vous voyez donc, Monsieur, que si je ne suis bon poète, il faut que je sois bon récitateur. »- Ibid., VII, 191. — Cf. Lanson (p. 49, 50).
Ce lie sont même pas là des défaillances chez Boileau, mais plulôl le résullat d'un syslème assez bien arrêté chez lui : la règle de l'hémistiche est absolue pour notre poète en tant que règle générale, mais il admet un i)elil nombre d'exceptions, d'autant plus importantes qu'elles sont peu nombreuses. Et il le proclame bien haut dans sa poétiijue : on doit choisir un censeur à l'esprit large, qui
De votre esprit tremblant lèvera les scrupules. C'est lui qui vous dira, par quel transport heureux, Quelquefois dans sa course un esprit vigoureux Trop resserré par l'Art, sort des règles prescrites. Et de l'Art même ] apprend à l'ranchir leurs limites '.
Au témoignage de Brossette, c'est une idée qu'il doit à Molière. Un de ses frères, Puimorin, répond à Chapelain qui lui reproche d'être un ignorant, de ne savoir même pas lire :
Hélas! pour mes péchez, je n"ai su que trop lire. Depuis que tu fais imprimer.
« Mais, ajoute Brossette, comme M. de Puimorin n'était pas poète, il ne put jamais faire le commencement de TÉpigramme. Quelque temps après il se trouva avec M. Despréaux, M. Racine, et Molière, (jui tous ensemble firent les deux suivants :
Froid, sec, dur, rude Auteur, digne objet de Satire, De ne savoir pas lire oses-tu me blâmer? Hélas! pour mes péchez, etc.
« M. Racine voulait que l'on mît au second vers : Demonpeu de lecture et non pas de ne savoir pas lire^ parce que ce dernier mot l'ait une rime vicieuse dans l'hémistiche avec la fin du vers précédent : mais Molière voulut qu'on laissât de ne savoir pas lire, préférant la justesse de l'expression à la régularité scrupuleuse du vers. Il dit alors fort judicieusement qu'il fallait quelquefois s'affranchir de la contrainte des règles, quand elles nous resserraient trop. La Raison et l'Art même, ajouta-t-il, demandent et autorisent ces sortes de libertés. C'est un précepte que M. Despréaux a inséré dans son Art poétique, chant IV -. »
1. cil. IV, V. "Cl. On voit, par ce dernier vers, qu'il donne l'exemple cl 1( précepte.