‹ L'évolution du vers français au dix-septième siècleChapitre 181 sur 247 · S. III · texte numérisé non relu

S. III

Cl El le vers sur le vers n'osa plus enjamber, disait Boileau; et le grand créateur de règles destinées surtout à comprimer l'essor poétique, et à faire d'un poète un habile chevilleur de mots, a lui-même commis ce crime d'enjambement :

N'y manquez pas au moins, etc. •■

(Maynard, Traité de rersificalion française, p. 99.)

l'enjambement. 381

Je ne dirai qu'un mot. La fille qui m"eiichante. (S. X, 701.)

Vous me verriez bientôt, sans me désespérer,

Lui dire : Hé bien, madame, il faut nous séparer. (S. X, 708.)

Mais approchez; je veux encor mieux vous confondre,

Docteurs. Dites-moi donc : quand nous sommes absous. (É XII, 137.)

0 ciel! Me voilà donc dans l'Erreur, dans le Schisme,

Et partant réprouvé. Mais, poursuivisje alors. (É. XII, 201.)

Interrogeons marchands, financiers, gens de guerre.

Courtisans, magistrats; chez eux, si je les crois. (S. XI, 1 1.)

De quel genre te faire, Equivoque maudite.

Ou maudit? car sans peine aux Rimeurs hazardeux. (S. XII, 3.)

Enfin ce fut alors que, sans se corriger,

Tout pécheur.... Mais où vais-je aujourd'hui m'engager? (S. XII, 308.)

M. Lanson, qui conslale rapparition relativement fréquente de ce procédé dans les ouvrages de la fin, explique ainsi ce fait : « Le poète, en vieillissant, prenait plus de hardiesse, et, plus sûr de sa science, élargissait sa facture » (p. hS). Je ne sais. Boileau, à ce compte, serait seul dans ce cas, car nous voyons les autres poètes, ou bien conserver leur talent de versification plus longtemps que leur génie inventif, et garder intacte leur ancienne facture, sans la modifier, quand tout le reste a faibli en eux, ou bien exagérer leur manière, tomber du côté où ils penchaient. Pousser sa sévérité première jusqu'à l'intolérance sénile me paraît beaucoup plutôt la tendance de Boileau vieillissant. Nous en avons vu d'incontestables preuves dans le chapitre sur la rime '. Des enjambements plus nombreux à la fin qu'au début ne sont donc pas un progrès, mais un affaiblissement. De môme que le bonheur dans le choix des sujets, l'abondance des idées heureuses, les trouvailles d'expression ont baissé chez lui, de même son vers se désagrège. Ce ne sont pas des innovations qu'il tente, mais des faiblesses qu'il laisse échapper. Rangerait-on parmi les beautés neuves, comme exemple d'élargissement de sa doctrine sur l'harmonie, cette cacophonie pénible : Il sut qu'il n'était plus, gvdce à sa inanité? (S. XII, 64.)

Encore lui avait-il fallu, au témoignage de Brosselte. un mois pour trouver ce demi-vers -.

1. La vieillesse de Boileau n'a pas été le soir d'un beau jour, à en juger par le Ion fâcheux, morose, que prend sa pensée aigrie. — Cf. sa correspondance avec Brosselte. notamment p. 240, 445, 13S-140, 133, 136, 281, 46, etc. " 0 la sotte chose que la vieillesse! » finil-il pas s'écrier (p. 2'o.)

2. On comprend le jugement de Voltaire, dans son Épitre à Boileau :

L'Équivoque..., enfant... ténébreux, D'un père sans vigueur avorton malheureux.

On ne peut, pas plus pour Boileau que pour Malherbe, faire entrer en ligne de compte, dans l'étude de son vers tel qu'il l'aime, le comprend e( l'impose, les défaillances de l'àgc. Sa Muse à son déclin, comme la « vieillesse chagrine »,

Marche en tous ses desseins d'un pas lent et glacé, loujours plaint le présent et vanle le passé.

Si nous écartons des exceptions qui ne sont que des inadvertances, nous pouvons affirmer ceci : à mesure qu'il avance en âge, il ne cherche pas l'amélioration du vers dans le rajeunissement de la facture, mais dans l'observance de plus en plus étroite des règles vieillies de Malherbe.

Ml

Licences. Chevilles. Correction.

Ce qui serait étroitessc pour les questions de césure et d'enjambement, devient au contraire conscience scrupuleuse quand il s'agit des licences. La licence n'est une facilité qu'en apparence : au fond, c'est une faiblesse. On peut définir la licence poétique : l'art de faire facilement des vers faibles. Il ne devrait donc pas y en avoir chez l'auteur de la théorie bien connue : qu'il faut faire difficilement des vers faciles. C'est dans la préface de 1701 que Boileau a donné à cette idée son plus complet développement : c Ce sont les ouvrages faits à la hâte, el, comme on dit, au courant de la plume, qui sont ordinairement secs, durs, et forcés. Un ouvrage ne doit point paraître trop travaillé; mais il ne saurait être trop travaillé; et c'est souvent le travail même qui en le polissant lui donne cette facilité tant vantée qui charme le lecteur. Il y a bien de la différence entre des vers faciles et des vers facilement faits. Les écrits de Virgile, quoiqu'extraordinairement travaillés, sont bien plus naturels que ceux de Lucain, qui écrivait, dit-on, avec une rapidité prodigieuse. C'est ordinairement la peine que s'est donnée un auteur à limer et à perfectionner ses écrits, qui fait (pie le lecteur n'a point de peine en les lisant. Voiture, qui paraît si aisé, travaillait extrêmement ses ouvrages. On ne voit que des gens (pii fout aisément des chose médiocres : mais des gens qui en fassent, même difficilement, de fort bonnes, on en ti'ouve très peu. »

Conformément ù celle doctrine, Boilean est arrivé, probablement avec diflîcnlté, à éliminer toutes ces pseudo-facilités de son vers. Aucune espèce de licence n'existe chez lui, puisque l'inversion n'esl pas une licence, mais une beauté, au xvii'^ siècle.

On peut s'en rendre compte en parcourant ses œuvres. Sans doute son orthographe n'est pas la nôtre, et nous paraît bien licencieuse quelquefois, lorsqu'il dit, par exemple :

Antoine, gouverneur de mon jardin d'Auteuil,

Qui diriges chez moi l'if et le Chèvre- feuil. (E. XII, 4.)

On connaît la remarque piquante de Voltaire, dans son épître à Boileau :

Je vis le jardinier de ta maison d'Auteuil,

Qui chez toi, pour rimer, planta le chèvre-feuil.

Tel n'était pas l'avis du spécialiste Antoine, homme de goùl, et bon horticulteur, qui ne critiquait qu'un seul mot dans toute l'épître, et ce n'était pas celui-là '. Telle n'était pas non plus l'opinion d'un arbitre plus considérable : en belle et bonne prose, Mme de Sévigné écrivait aussi chèvrefeuU -. Enfin, s'il fallait admettre à toute force une faule dans cette forme, on pourrait bien dire : felix ruipa, car si Boileau n'avait pas eu cette première audace, Théophile Gautier n'aurait peut-être jamais osé dire :

La Guinguette sous sa tonnelle, De houblon et de chèvrefeuil Fête, en braillant la ritournelle.

Le gai dimanche et fargenteuil ^.

11 en est de même dans un certain nombre de cas où, le genre des mots ayant varié depuis le xvii" siècle jusqu'à nos jours, Boileau

1. « Antoine condamnait le second mot de l'épître qui lui était adressée, prétendant qu'un jardinier n'était pas un valet. C'était le seul mot qu'il trouvait à critiquer dans les ouvrages de son maître. » (Mémoires sur la vie de Jean Racine, I, 3ol.) Or Antoine ne manquait pas d'esprit. Brossette raconte que, <■ après la composition de cette épître, la plupart des personnes qui allaient voir l'auteur. (éUcilaienl Maître Antoine de l'honneur que son maître lui avait fait; et tous lui enviaient une distinction si glorieuse. Le P. Bouhours, Jésuite, lui eu fit compliment comme les autres : a N'est-îl pas vrai, Maître Antoine », lui dît-il d'un air railleur, « que l'épître que votre maître vous a adressée est la plus belle de " toutes ses pièces? — Nenni-da, mon Père, répondit Maître Antoine, et c'est " celle de l'Amour de Dieu. •>

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