INVERSIONS
gênants : c'est un procédé qu'il aime partout, même dans sa prose, même chez les autres : Vaugelas écrit : « Si vous cherchez un roi comme Alexandre, c'est ce que vous ne trouverez jamais; si — le plus proche à succéder, etc. » Racine, dans ses remarques sur Vaugelas, observe que « il ne répète point vous rherchez-, et cela est mieux » (Vï, 357). Aussi, pour son compte personnel, croit-il bien faire en écrivant le vers connu :
Je l'aimais inconstant, qu"aurais-je fait — fidèle? (II, 108, 1365.)
C'est encore par préférence et non par nécessité que Racine cultive l'inversion ou, comme on disait alors, la transposition. Seuls les grammairiens discutent alors la valeur de cette ligure*. Les grands poètes en font un fréquent usage. Ce qui prouve bien que Racine y voit une beauté poétique, c'est qu'il en fait souvent, sans y être en rien forcé par les nécessités de son vers, et qu'il modifie l'ordre habituel, quand bien même cet ordre donnerait un vers correct, voire poétique. C'est ainsi qu'il met :
Cette jeune Eriphile Que lui-même captive amena de hesbos. (III, 158, 155.)
La pensée et l'harmonie perdraient-elles quoi que ce soit, si l'on écrivait :
Que lui-même amena captive de Lesbos?
Le plus souvent, en effet, nous ne voyons pas ce que le vers gagne à ces transpositions. Quelquefois seulement nous pouvons apprécier ce que Racine doit à une inversion. Prenons l'exemple que donne, à contresens, Louis Racine : « le premier vers d'Athalie,
Oui, je viens dans son temple adorer fÉternel,
n'est pas. dit-il, plus poétique que le serait celui-ci :
Oui. je viens adorer rÉternel dans son temple-. »
Il me semble au contraire que dans le vers de Racine la voix monte, comme pour entonner un sonore cantique d'allégresse, et que dans la
1. D"01ivel l'approuve ,241-243). Bouliours la condamne dans son Deuxième Enlretien d'Eurjene et d'Ariste, p. 241-243.
2. Mémoires de VAcadémie (XV, 195). Cela suffirait à prouver que, réduit à ses seules forces, L. Racine n'aurait pas eu assez le sens de Fliarmonie pour imaginer le système de césures dont nous avons parlé. Du reste il se contredit pour rinversion (Remarques, III, 293, 294).
contrefaçon de Louis Racine, le \eis et la voix ont l'air de tomber dans un trou silencieux. Parfois enfin, assez rarement du reste, nous trouvons que le vers a plutôt perdu à ces transpositions : l'inversion embrouille en certains cas l'alexandrin, jusqu'à obscurcir la pensée :
Roxane n'est pas loin; laissez agir ma foi.
J'irai, bien plus content et de vous et de moi,
Détromper son amour d'une feinte forcée,
Que je n'allais tantôt déguiser ma pensée, lIII, '62 1, 1010. j
De l'affranclii Pallas nous avons vu le frère,
Des fers de Claudius Félix encor flétri,
De deux reines, Seigneur, devenir le mari. (II, 392. iOo.)
Outre ces « synchyses » il faut bien avouer que Racine lui-même a sur la conscience quelques chevilles. Voltaire en relève, et les met sur le compte non pas de la faiblesse humaine, mais des nécessités de la rime'. M. de la Rochefoucault-Liancourt en note d'autres -. Enfin il n'est personne qui n'en puisse découvrir : en voici quelques spécimens :
Et la plus prompte mort, dans ce moment sévère,
Devient de leur amour la marque la plus chère, (II, 538, 1293.)
J'épouserais, et qui"? [?.'ilfaut que je le die)
Une esclave attachée à ses seuls intérêts. (II. 312, 718.)
Souffrez, si quelque monstre a pu vous échapper.
Que j'apporte à vos pieds sa dépouille honorable. (III, 3o8, 9i9.)
Prenons garde poiu-tant de considérer quehjuefois comme des chevilles de véritables beautés que nous ne comprendrions pas : suivons le bon conseil de Quintilien, excellemment traduit par Racine: « Il faut être extrêmement circonspect et très retenu à prononcer sur les ouvrages de ces grands hommes, de peur qu'il ne nous arrive, comme à plusieurs, de condamner ce que nous n'entendons pas. Et s'il faut tomber dans quelque excès, encore vaut-il mieux pécher en admirant tout dans leurs écrits qu'en y binmant beaucoup de choses » (III, l/i7). Du reste nous devons ajouter (juc Racine lui-même ne se croit pas
1. D'autres loin de se taire on ce même moment. (II, 412, 862.)
« Concevez l'excès de la tyrannie de la rime, puisque l'auteur qui lui commande le plus est gêné par elle au point de remplir un hémistiche de ces mois inutiles et lâches : en ce même moment. » (Commentaire, II, 399.)
2. Études morales (1, 220. v. 12; 223. v. 5: 227, v. 41; 232, v. 4o).
infaillible, puisqu'il corrige soigneusement jusqu'aux fautes que lui indiquent ses ennemis \ On se fera une idée de sa sévérité spontanée pour lui-même, en lisant sa lettre à Boileau, à propos de ces vers :
Quand par une fin soudaine Détrompés d'une ombre vaine Qui passe et ne revient plm, Leurs yeux du fond de l'abime Près de ton trône sublime Verront briller tes élus. (IV, l.'>3.)
« J'ai choisi ce tour, dit-il, parce qu'il est conforme au texte qui parle d,e la tin imprévue des réprouvés, et je voudrais bien que cela fût bon, et que vous pussiez passer et approuver par une fin soudaine qui dit précisément la chose. Voici comme j'avais mis d'abord :
Quand, déchus d'un bien frivole.
Qui comme l'ombre s'envole Et ne revient jamais plus.
Mais ce jamais me parut un peu mis pour remplir le vers, au lieu que qui passe et ne revient plus me semblait assez plein et assez vif» (VI, 1*26). Racine rejette là comme une cheville ce que l'on considère comme le chef-d'œuvre d'un poète en qui Baudelaire trouve la synthèse de Lamartine, de Victor Hugo et de Théophile Gautier, puisqu'il faut, pour comprendre son talent comme versilicateur, entendre chanter dans sa mémoire « les strophes les plus plaintives de Lamartine, les rythmes les plus magnitiques et les plus compliqués de Victor Hugo,.,, les tercets les plus subtils et les plus compréhensifs de Théophile Gautier ^ » Edgar Poe, dans sa Genèse d'un poème, explique comment il a trouvé le refrain génial de sa pièce, tlie Raven'\ Or(pi'est-ce que ce never more si vanté? C'est ce
1. « Subligny se signala par une critique en forme de comédie : elle ne fui pas inutile à l'auteur critiqué, qui corrigea dans la seconde édition à-'Androinrir/ue quelques négligences de style. » (L. Racine, Mémoires, l, 236,237.) En eiïel, Racine avait mis d'abord :
Me fait courir moi-même au piège que j'évite.
Subligny dit : .. ce moi-même n'est-il pas une cheville? >> (Fournel, III, o39), et Racine corrige :
Me fait courir alors au piège que j'évite. (Il, 44, 6G.)
2. Edgar Poe, traduction Baudelaire [Histoires grotesques et séi'ieiises, p. 337).
3. « Ayant arrêté dans mon esprit (ju'il y aurait un refrain,... ces considéralions me menèrent inévitablement à Vo long, comme étant la voyelle la plus sonore, associé à Vr, comme étant la consonne la plus vigoureuse.
<< Le son du refrain étant bien délerminé, il devenait nécessaire de choisir un
Jamais plus dont Racine ne veut pas, et qu'il considère comme une cheville.
Ne suffirait-il pas d'un seul fait comme celui-là, pour permettre d'affirmer que Racine n'est pas seulement l'un de nos deux plus grands poètes, qu'il est aussi l'un de nos meilleurs versificateurs? Nous aurons, je pense, achevé cette double démonstration, en prouvant qu'il est aussi, avec Victor Hugo, notre plus grand lyrique. On peut appliquer à Racine, et plus justement, ce que l'aiiteur de la Préface de Cromwell dit de Molière : Palmas veres hahet iste diias\
Le lyrisme.
C'est tout un livre qu'il faudrait écrire pour épuiser pareil sujet. Je ne puis donc qu'indiquer les questions intéressantes, dont chacune devrait faire un long chapitre, et sur chacune d'elles donner quelques brèves indications. Ce qui va suivre n'est donc que le cadre de l'étude à faire, et dont quelques détails sont esquissés.
Pour comprendre toute la valeur du lyrisme de Racine, il est bon de se reporter au xvii" siècle, et de constater qu'outre des qualités intrinsèques, le lyrisme de Racine a le mérite d'avoir poussé vigoureusement dans un sol ingrat. Le xvii'' siècle, en effet, est l'antipode du lyrisme, tel que nous le comprenons, tel que le comprenaient aussi les anciens. On s'imagine alors que quiconque sait rimer et mesurer des syllabes peut composer une ode. partant être poète lyrique; que de Saci, ayant rimé les racines grecques de Lancelot, pourra se dépêtrer ensuite d'une pareille besogne, et composer des poésies vraiment lyriques, comme si un sculpteur pouvait casser des pierres comme un manœuvre, puis revenir à sa statue, un ciseleur forger du fer à grands coups de marteau, puis reprendre ses outils délicats sans qu'aucun des deux se soit gâté la main dans cette grossière besogne.
mol qui renfermai ce son, et qui, en même lemps, fût dans le plus complet accord possible avec cette mélancolie que j'avais adoptée comme ton général du poème. Dans une pareille enquête, il eût été absolument impossible de ne pas tomber sur le mot nevermore, jamais plus. En réalité, il fut le premier qui se présenta à mon esprit. » (Edgar Poe, Histoires r/rotesques et sérieuses, p. 3o6, 357.) 1. l^réface, édition ne varietur. p. 54.
Les gens du xvn<^ siècle sont du reste bien peu difliciles sur le mérite d'une pièce lyrique, puisque Boileau lui-même trouve Ijonne l'ode insipide de Chapelain; que Chapelain prodigue les éloges à la Nymphe de la Seine de Racine ; et que Racine découvre du lyi'isme jusque dans la Prise de Namur de Boileau. Où les poètes pourraientils puiser le véritable lyrisme? Toutes les sources en sont taries par le pouvoir et la société. Le patriotisme, nous l'avons vu, ne peut être que le royalisme, et ce royalisme même est vicié par l'orgueil de Louis XIV, qui n'admet pas l'amour, sentiment dans la composition duquel l'égalité est un élément important, mais l'adoration, tout au moins extérieure, la courtisanerie, dont la forme littéraire est le madrigal en prose ou envers, l'inscription latine ou française sur une médaille, voire, dans les grands genres, l'éloge académique, mais \c lyrisme, jamais.
L'amour, analysé par la méthode cartésienne, anémié par la préciosité, se répandra en longs et fades développements romanesques, ou discutera avec lui-même, et perdra une partie de sa vigueur et de sa vérité à raisonner avec le devoir : mais, après les stances du Cid, il restera longtemps impuissant à inspirer la poésie lyrique.
Le moi est déclaré haïssable par la philosophie chrétienne, et le moi d'un simple grimaud serait trouvé fort méprisable par la noblesse d'épée, surtout par la noblesse de robe. Louis XIV a le droit de dire « l'État, c'est moi », mais un « ridicule et misérable auteur » qui n'est même pas, pour certains, un <( honnête homme », recevrait les élrivières s'il disait, comme nos modernes : le lyrisme, c'est mon ". moi ».
L'opposition entre le moi et le non-moi, les invocations à la nature indifférente ou maternelle, les descriptions splendides qui agrandissent nos propres souvenirs, ou développent notre sensibilité devant les réalités naturelles, le charme que nous éprouvons, par exemple, à rafliner sur l'impression que nous cause une belle nuit d'été, en nous disant tout bas, devant le fin croissant, les dernières stances de Booz endormi, rien de tout cela ne peut ni ne doit exister à une époque où l'on comprend peut-être la nature plus que nous ne le supposons, où l'on sait la voir, mais où l'on ne croit pas qu'il y ait là une matière poétique, un thème à développements.
Reste la foi, très vive sans doute, et qui excite assez les esprits
pour les amener à rinlolérance absolue. Mais le Dieu du Catholicisme, tel que le comprend le xvii" siècle, n'est ni celui de Musset qui croit peut-être à Dieu mais non à rimmortalilé de l'âme, ni celui de Hugo cjui est déiste, théiste tout au plus, ni celui de Lamartine, ni même celui de Chateaubriand. Ce n'est pas des odes que demande ce Dieu, ni des effusions lyriques, ni cet enthousiasme qui se satisfait en paroles, mais des actes de contrition et de pénitence. Tout le monde n'est pas bien sûr que ce Dieu veuille être aime; on est moins sûr encore qu'il aime tous les hommes; et le Jansénisme a certains crucitix, suspects d'hérésie, où le Christ, au lieu d'être attaché les bras étendus, comme s'il les ouvrait au genre humain, semble les fermer, pour un petit nombre d'élus. La seule passion violente qu'une pareille religion puisse éveiller, c'est, non plus la « douce terreur » dont parle Boileau, mais la peur de la mort et de l'enfer. Les chants liturgiques suflisent à pareille besogne. Le (lies irœ est le chef-d'œuvre de ce lyrisme.
Tout nous sépare de cette époque; rien de ce que nous reconnaissons comme véritablement lyrique en notre temps n'est pour nous un acheminement à la compréhension du lyrisme classique. Or c'est le nôtre qui est le vrai, puisque le xvii- siècle est un trou dans l'histoire du lyrisme, et que par-dessus lui se rejoignent les deux lyrismes véritables, celui des Grecs, celui des Français du xix" siècle. Tout est contraste, à deux cents ans de distance : nos modernes ont puisé des torrents d'inspiration à des sources que le xvii'= siècle avait taries. Surtout, différence plus essentielle encore, le poète duxix^ siècle ne ressemble en rien à celui du \\\f. Il n'est pas un point important, dans l'état nerveux et la manière de vivre du premier, qui n'ait sa contrepartie exacte chez le second.
Le moderne est troublé jusque dans les profondeurs les plus intimes de son être. A quelque moment du xix* siècle que vous le preniez, il a quelque profonde douleur. Son patriotisme saigne. Que ce soit une blessure de la guerre étrangère, un coup reçu dans la guerre civile, ou simplement dans les luttes politiques, son cœur est nnîurtri, 11 prend en pitié les misères des misérables. Il est troublé dans sa quiétude par les inquiétudes de la question sociale. Supposez-le égoïste : il est agité par les soucis d'argent, les mauvais placements, l'incertitude du lendemain, les effondrements subits. Admettons-le indifférent au lucre, uniquement préoccupé des grands
problèmes : coiinaîtra-t-il la paix intérieure, lui qui oscille entre les croyances de jeunesse qu'il a abandonnées, le scepticisme, qui calme un instant l'esprit délivré, et ce retour à l'incertitude qu'amène si souvent, avec la trentaine, le besoin d'un sentiment religieux quel qu'il soit, mysticisme ancien, ou merveilleux moderne. — Du fond, passons à la forme, et du sentiment au métier. Pour se faire la main, il a lu tous les grands lyriques, français ou étrangers; tous les écrivains, poètes ou prosateurs, pèsent sur son imagination; à chaque nouvel auteur, c'a été pour ses nerfs ime tension nouvelle : on voit combien il a dû ressentir de secousses, et quelle était leur force : même en laissant de côté la trinité romantique, nous avons encore T. Gautier, Baudelaire, Rollinat, Rivière, Loti, Leopardi, Schopenhauer, Edgar Poe, Tolstoï, Dostoïewski. Pour trouver du nouveau après tous ces novateurs, il lâche à scruter plus profondément encore le tréfonds de son être : pour découvrir des vibrations nouvelles, il excite et entretient en lui une trépidation artificielle qui devient son état normal. La nature même, dont l'indifférence devrait être un calmant, devient une source d'irritations : comme il y voit sa propre image, il la fausse, il la passionne, e(, par une sorte de choc en retour, il ressent plus vivement la fièvre qu'il a voulu lui communiquer, et qui le consume. Aucune sensation n'est perçue sainement : comme elle doit devenir une matière littéraire et se transformer en copie, elle est guettée dans ses causes, exagérée dans ses effets; le paroxysme devient un état habituel. Le naturel semblant une platitude, le moderne ne trouve plus intéressants, comme étals d'âmes, que les cas de tératologie morale. 11 se dissèque, pour se servir au lecteur à l'étal de préparation anatomiquc. C'est seulement <iinsi qu'il peut ari'iver à se faire un nom, une situation. Les rivaux sont nombreux : il faut jouer au moins des coudes pour arriver au premier rang. Pour qu'une réclame incessante puisse apprendre votre nom à la foule, il faut produire rapidement et beaucoup, intriguer enfin pour obtenir un article. Le moderne n'est plus seulement un poète : il est « gendelettre ». Et c'est ainsi que dans ce milieu jirtiticiel naissent et se développent trop vite, jusqu'à l'épuisement du poète, des œuvres superbes, mais un peu étranges, nées d'une imagijiation que la raison ne calme pas, comme en une serre saturée de [)arfums lourds, dans un air humide et traversé par un soleil dont aucun rayonnement n'est perdu, dans un sol factice composé de sucs
intensifs et surchauffé par un feu souterrain, s'épanouit en quelques jours une fleur épaisse comme de la chair, aux colorations tourmentées, aux contours hizarres, au parfum troublant, la splendide orchidée.
Le classique du xvii'" siècle reste calme, et ne livre aux orages de l'inspiration que la surface de son être, son imagination créatrice, et non sa sensibilité personnelle. Il reste parfaitement équilibré et sain. Il a pour le roi, malgré son fétichisme extérieur, un réel respect au fond. Même aux plus mauvaises heures de l'histoire militaire de Louis XIV, la guerre reste éloignée de Paris : et du reste ce n'est pas la France, c'est la royauté qui se bat. Les troubles de la Fronde sont apaisés depuis longtemps. Le roi gouverne seul : le vaisseau avance, sans que les passagers s'inquiètent de la manœuvre. C'est au roi à rendre heureux ses sujets. Du reste nul ne se plaini très haut, parce que ce serait inutile et dangereux. A la lin du règne, les temps sont durs; mais on se résigne, et chacun se tasse dans son coin. Le poète souffre moins que d'autres. On lui remet les droits qu'il devrait acquitter. Il est le seul rentier qui ne pâlisse pas
A l'aspect d'un arrêt qui retranche un quartier.
car il est payé intégralement. Il peut donc travailler, dans la paix de l'esprit, le calme du cœur, à la grande affaire : son salut. S'il a un instant négligé ses devoirs, s'il s'est enfoncé dans le siècle, il ne s'est jamais dissipé avec les libertins. Tout le ramène au bercail par une pente douce : l'exemple général, la philosophie, qui n'a voulu qu'ajouter les forces de la raison aux séductions de la foi, la science, qui raconte la gloire de Dieu. C'est dans toute cette tranquillité que le poète poursuit ses paisibles études, demandant le secret de la beauté aux anciens, non pas aux véritables lyri(iues comme Eschyle et Pindare, mais aux poètes qui se rapprochent le plus de l'idéal dn xvii^ siècle, la beauté calme, tempérée, régulière : Sophocle el Horace; donnant à ses pensées les plus modernes une forme antique; cherchant la vérité humaine et non pas la sensation personnelle, évitant les singularités, parce qu'il tend au général, étudiant les autres, philùt que son propre cœur, entretenant en lui-même le calme et le sang-froid qui conviennent à l'observateur; écartant de ces études psychologiques tout ce qui pourrait compliquer leur analyse, faisant abstraction du milieu, de la nature qui l'entoure, mais à distance.
et que l'effort humain a reculée jusqu'à l'horizon, la forçant à se soumettre près de lui aux lois de l'architecture et de la régularité : c'est dans les jardins de Versailles que Racine, Molière, Boileau et même La Fontaine admirent une nature peu naturelle, mais aussi peu troublante. C'est pour le public très restreint de la cour, pour cette élite ipii voit dans la poésie un divertissement noble, que le poète compose à loisir un petit nombre d'œuvres parfaites, sûr du succès à la ville, s'il a réussi à la cour, pouvant donc sans inconvénient se passer de l'unique journal qui compte, voire lui témoigner son mépris. Pourvu qu'il ménage le roi, il est libre : il paye sa liberté de quelques éloges qui en somme peuvent être sincères. Il est admis dans les grands appartements, à Versailles, et peut s'imaginer qu'il est un courtisan comme les autres. Il évite de parler toujours de ses vers, ou des vers d'autrui. 11 doit être auteur chez lui ou avec les autres auteurs, et essayer d'être honnête homuK! avec les honnêtes gens. C'est ainsi qu'il vit de la vie de tout le monde, que son talent pousse lentement, et produit avec maturité des œuvres d'une beauté raisonnable, un peu froide, d'un parfum délicat, d'une élégance noble, d'une couleur tranquille et pure : c'est le lis dans la A-allée.
Mais toutes les différences de milieu, essentielles pour les simples talents, ne sont que des accidents pour les véritables génies. Le mérite de Racine grandit de toutes ces difticultés qu'il a vaincues pour se développer. Dans ce siècle peu lyrique, nous trouvons un lyrique au^si grand que Lamartine; aux sources que son temps avait taries, amour de la pairie, amour, foi, nature même. Racine a su puiser les inspirations les plus limpides et les plus fraîches, parce que ce merveilleux génie était aussi lyrique peut-être que tragique, parce que, en lui aussi, vibrait une âme de cristal.
C'est un fait bien connu, et sur lequel toute insistance serait inutile, que son exquise sensibilité : elle ne peut se satisfaire par sa transformation en créations poétiques : il subsiste dans rhomme un trop-plein d'émotions que le poète n'a pu mettre en univre; les larmes de Racine, qui font trembler la voix d'iphigénie et de Monime, retombent sur son propre cœur. Dans la vie réelle il cherche avidement la tristesse : laissant aux anciens la joie de vivre qui vient d'une nature bien équilibrée, à ses contemporains le calme de la raison et la froideur de l'attitude, il aime la mélancolie des
cérémonies religieuses. Même pendant sa période mondaine, brillante et triomphante, on devine chez kii certains troubles du cœur, grâce à cette ironie qui ne vient pas chez lui d'un scepticisme sec, mais d'une sensibilité toujours souffrante : on peut mesurer la profondeur de ses blessures à la vivacité des coups qu'il porte en ripostant.
Presque autant que La Fontaine, il comprend la poésie de la nature, et de très bonne heure. Enfant, il aime à s'enfoncer dans les bois de l'abbaye de Port-Royal, un Sophocle, un Euripide à la main, et ses premiers essais se composent de six odes sur la solitude et la beauté du parc. Sans doute cette « Promenade de Port-Royal » est faible, très faible même, si l'on veut : mais elle montre Racine cherchant sa voie, et la cherchant du côté de la nature. Évidemment son orage sur l'étang du couvent est très loin de la tempête en miniature décrite par Victor Hugo dans la Rose de llnfante :
Mais quelle soudaine tourmente, Comme de beaux songes trompeurs, Dissipant toutes les couleurs, Vient réveiller l'onde dormante?
Déjà ses flots entre-poussés Roulent cent monceaux empressés
De perles ondoyantes, Et n'étalent pas moins d'attraits Sur leurs vagues bruyantes Que dans leurs tranquilles portraits. (IV, 3-, 171.)
Certainement sa description des tours
... qui jusque dans les cieux
Semblent porter la guerre, Et qui, se perdant dans les airs,
Vont encor sous la terre Se perdre dans les enfers (IV, 23, 26),
ne vaut pas, comme grandeur, la description du chêne dans La Fontaine. Mais à ne prendre ces essais que comme des promesses, on voit que l'écolier annonce déjà le jeune homme qui devine la poésie <le la lumière en Provence, l'Acante de Psyché qui s'assied sui* l'herbe menue pour écouter Polyphile, et qui plaint les infortunes de son héroïne avec une pitié d'autant plus tendre que la nature le rend tout mélancolique.
Ces premières inspirations de la jeunesse s'éclipsent, même les
plus fortes. Racine en arrive à croire que la religion ne peut être une dixième Muse, que la Bible est le livre du prédicateur, non du poète. Mais il reviendra puiser à la source peut-être la plus abondante des effusions lyriques. Chœurs à'Esther et à'Athalie, Hymnes du Bréviaire, Cantiques spirituels, tout cela est profondément religieux et très lyrique. Racine n'essaye ni d'orner ni d'égayer les mystères de la foi. Mais il traduit, en beaux vers, le trouble, la crainte, l'espérance qu'excitent tour à tour en lui tous ces chants qui nous donnent un avant-goût des angoisses de la mort.
L'amour môme, en laissant de côté, dans les tragédies du début, les stances, qui n'ont que la forme de l'ode, et non pas la véritable inspiration lyrique, l'amour qui lui a dicté tant de beaux vers élégiaques, ne lui a-t-il pas inspiré plus d'une fois des mouvements lyriques, non pas les grands emportements de la poésie chorique, mais les douces émotions de la poésie mélique? Ou, pour employer des comparaisons plus rapprochées de nous. Racine n'a-t-il pas dû quelquefois à l'amour, non pas les envolées de Hugo, mais l'élan de Lamartine? Ceux qui aiment vraiment Racine sentent, à certains passages de ses tragédies, vibrer doucement dans leur cœur, à l'unisson de la passion du personnage, qu'il soit Antiochus ou Monime, une émotion qui n'a rien de tragique, ce me semble, car on se sent un instant soulevé par quelque chose de doux et de puissant qui passe et vous laisse retomber ensuite, comme si l'on écoutait quelque beau développement lyrique.
Enfin le patriotisme, sous ses formes les plus sensibles, l'amour de la patrie victorieuse, l'amertume de la défaite, la haine de l'ennemi triomphant, le regret du doux pays d'où l'on est exilé, tout cela ne se trouve-t-il pas dans les chanirs îVEsiher et d'Athalïe'l Et n'avais-je pas raison de dire que Racine a su découvrir le lyrisme dont le xvii'= siècle avait perdu le secret, puisqu'il retrouve les sources de l'ode véritable, l'amour de la patrie, l'amour de la foi, voire l'intelligence de la nature? Il a retrouvé ce secret dans son commerce intime avec les anciens. Le lyrisme oriental, auquel il doit Esther otAlhalie, l'inspire même dans une tragédie profane (1, 565, 920). Après la Bible, la poésie greccpie est sa source préférée. Nous le savons, non seulement par ses tragédies, la chose est assez connue, mais par ses Remarques et ses Annotations. C'est dans l'Odyssée qu'il apprend à goûter la nature, dans ce qu'elle a de plus intéressant pour nous.
les oppositions entre les parties sauvages et les parties cultivées, « ce qui fait un beau mélange « (VI, 97). A Sophocle, à Pindare, il demande le secret des images, des belles comparaisons, tout en faisant des réserves sur certaines métaphores de ce dernier, qui lui paraissent hyperboliques. Après cela, on pourrait encore trouver dans ses (Ouvres lyriques quelques emprunts à Catulle, à Virgile, à Malherbe, à Racan, à Corneille, à Voiture même dont le Sonnet à la princesse Uranie semble bien avoir inspiré les Stances à Parthénice. Mais ce ne sont que des détails. Dans l'ensemble, on peut dire que le génie grec a été son initiateur au lyrisme en général ; qu'en particulier il doit à Sophocle, à Pindare, à la Bible, le goût des images simples et sobres.
Ce serait une étude bien longue el bien délicate à faire que celle du style figuré de Piacine. Car la consnience à relever toutes ses métaphores serait inutile, si l'on ne pouvait aboutir à quelques conclusions générales. Voici celles que je propose.
D'abord il faut négliger dans une pareille enquête toutes les figures d'usage courant, qui sont antérieures à Piacine, et qui sont si connues qu'elles n'éveillent plus aucune image devant nos yeux, qu'elles se sont dépouillées de toute valeur figurative, et sont devenues de simples abstractions.
Quant aux métaphores qu'il a créées et dont il est resté possesseur, parce qu'on a bien pu les copier, mais non les imiter, parce que, pour en imaginer de semblables, il faudrait avoir un génie égal à celui de Racine, et qu'elles sont trop poétiques pour avoir pu passer dans la langue, leur nombre est très rare. Surtout les métaphores prolongées n'existent chez lui qu'à l'état d'exceptions. En somme on est surtout frappé de voir combien peu de figures on trouve dans Racine. Si l'on pouvait appliquer à ces beautés indéfinissables les procédés précis de la science, si l'on cherchait à dresser la courbe des métaphores chez notre poète, on constaterait qu'elle va en montant de la T/u'baïde à Androiiuu/ue, où elle atteint son summum, pour redescendre ensuite par une pente presque continue jusqu'à Phèdre. Gâtés par les lyriques modernes, surtout par Victor Hugo, chez qui le don des images est si abondant, si varié, que le poète ne répète jamais les mômes comparaisons, et en tire plusieurs d'un seul objet, nous serions tentés de trouver un peu maigre l'anthologie qu'on pourrait prendre dans Racine, un peu pâles les Heurs qu'on y découvrirait :
enfin ou SL'rail surplis de voir combieu peu d'espèces ou en Irouvcrail. Racine, eu effet, dans un siècle de psychologie, use surtout de la métonymie, et encore dans ce qu'elle a de plus abstrait : « les parties du corps, sièges des passions, pour ces passions mêmes, comme dit la formule consacrée, et le nom abstrait pour le concret ». Son champ de comparaisons est très restreint : le poète a, pour la douleur et la haine : le sang, les pleurs, le joug, les fers; pour le bonheur et l'amour : le cœur, le lit, la flamme, les yeux; le flambeau sert indifféremment pour l'amour ou la haine. Quant aux sentiments élevés, sublimes, Racine a, pour les rendre, les lauriers, la foudre. Sans doute, en cherchant bien, on pourrait, à la lecture, à la réflexion, découvrir sous cette monotonie apparente une grande variété; dans ce style sobre, des beautés puissantes. Mais l'émotion lyrique s'accommode mal de trop de réflexions; il lui faut des beautés évidentes, immédiatement sensibles, des images (jui sautent aux yeux. Ce n'est pas ainsi que Racine a voulu nous charmer. Ce n'est pas à lui que l'on pourrait appliquer le vers d'Horace :
Qiniin flueret lutulentus, crut quod toUerc relies.
Au contraire, on ne songe à rien saisir, à rien distinguer au passage, parce que sa poésie lyrique vaut surtout par sa limpidité. On penserait plutôt, en lisant ses odes, au vers de La Fontaine :
L'onde était transparente, ainsi qu'aux plus beaux jours.
Ce sont des images tout uniment simples, des idées parfaitement claires et nettes qui se succèdent devant nous, dans un courant égal et continu. Ce qui, chez Racine, est très supérieur à la valeur des figures, c'est le mouvement lyrique. Pourtant, là encore, il ne cherche pas les effets violents, les formes vives. Il écrit en premier lieu une strophe que nous pouvons reconstituer presque entière à l'aide d'une de ses lettres à Roileau; pour mieux la comparer à la rédaction définitive, mettons-les côte à côte :
Misérables que nous somme--, Infortunés que nous sommes,
Diront-ils avec des cris. Où s'égaraient nos esprits?
Voilà, diront-ils, ces hommes,
Vils objets de nos mépris. Vils objets de nos mépris.
Leur sainte et pénible vie Leur sainte et pénible vie
Nous parut une folie; Nous parut une folie,
Et voilà que triomphants, Mais aujourd'hui triomphants,
Le ciel chante leur louange. (VII, 127.) Le ciel chante leur louange. (IV, 153.)
On voit que Racine se travaille à atténuer, à éteindre tout ce qur lui paraît trop vif, trop élincelant. 11 ne veut donc pas frapper detemps en temps l'esprit du lecteur, mais le soulever pour ainsi dire^ de terre, dans un élan continu. On le verrait pleinement en relisant ses œuvres; on pourra déjà s'en rendre compte en parcourant cette liste des différentes strophes et stances qu'il a employées :