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CHAPITRE IX

L'avenir. — La produetlon*

I. — Pauvreté générale de la société sous le régime de la petite industrie.

— Estimation de Vauban. — Que la pauvreté est encore aujourd'hui le fait dominant. — Qu'il n*y a pas, en France, plus d'un million de familles aisées ou riches sur dix. — Que l'accession des familles pauvres ou peu aisées à la richesse exigerait une énorme augmentation de la production.

— Que cette augmentation ne peut être obtenue que par l'accroissement de la productivité de l'industrie. — Progrés que cet accroissement implique. — Qu'en dehors de ces progrès, la multiplication de la richesse est impossible. — Que les combinaisons du protectionnisme et du socialisme ne peuvent avoir pour effet que de la ralentir. — Esquisse de la constitution économique des sociétés de l'avenir. — Localisation naturelle de la production. — Transformation de ses machines et de ses procédés. — Substitution des entreprises collectives à capital mobilisable aux entreprises individuelles à capital immobilisé. — Accroissement nécessaire du commerce. — Sa séparation d'avec l'industrie et le crédit. — Développement et spécialisation du commerce du capital et du travail. — Progrès des institutions et des instruments de crédit. — Les Bourses. — Causes qui retardent le développement du commerce du travail. — Aperçu général de la production transformée sous l'impulsion de la concurrence.

Quoique la richesse se soit énormément accrue depuis l'avènement de la grande industrie, les sociétés les plus progressives et les plus riches du globe sont encore pauvres, si l'on considère la condition générale de la population. A la fin du règne de Louis XIV, Vauban estimait qu'il n'y avait pas dans le royaume cent mille familles à leur aise \ Depuis cette époque, grâce aux progrès extraor-

* Par toutes les recherches que j'ai pu faire, depuis plusieurs années que je m'y applique, j'ai fort bien remarqué que, dans ces derniers temps, près de la dizième partie du peuple est réduite à la mendicité et mendie effectivement; que des neuf autres parties, il y en a cinq qui ne sont pas en état de faire Taumône à celle-là, parce qu'eux-mêmes sont réduits, à très peu de chose près, à cette malheureuse condition; que des quatre autres parties 4^1 restent, les trois sont fort maltraitées et embarrassées de dettes et de procès; et que, dans la diziôme, où je mets tous les gens d'épée, de robe, ^^lésiastiques et laïques, toute la noblesse haute, la noblesse distinguée et

dinaires du matériel et des procédés de la production, et à l'extension de la concurrence, ce nombre a certainement décuplé. Sur environ dix millions de familles, il y a bien aujourd'hui en France un million de familles aisées, c'est-à-dire dont les membres obtiennent au moyen du revenu de leurs capitaux (et nous comprenons sous cette dénomination les terres et les autres agents naturels appropriés) et de leur travail, les uns — le petit nombre — au delà de ce qui est nécessaire pour satisfaire aussi largement que possible la totalité de leurs besoins physiques, intellectuels et moraux, les autres de quoi y pourvoir à des degrés divers mais dans une mesure suffisante. Au dessous, s'échelonnent neuf millions de familles dont la condition descend, de degré en degré, de la médiocrité à la gêne et à la plus extrême misère. De même que le progrès de la richesse a adjoint depuis deux siècles neuf cent mille familles appartenant à cette dernière catégorie aux cent mille familles aisées dont parlait Vauban, il s'agit aujourd'hui de continuer ce progrès de manière à faire entrer successivement les neuf millions de familles en retard, dans les rangs de la classe aisée. La solution de ce problème implique une augmentation considérable de la richesse et, par conséquent, de la fécondité de la production ; elle implique aussi la diminution de la quantité du travail, à l'aide duquel la richesse est obtenue : à mesure, en effet, que l'aisance s'accroît et que la fortune arrive, l'homme consacre une plus grande partie de son temps au repos et aux délassements de toute sorte. Au lieu de travailler régulièrement 10 ou 12 heures par jour, il travaille

les gens en charge militaire et civile, les bons marchands, les bourgeois rentes et les plus accommodés, on ne peut pas compter sur cent mille familles; et je ne croirais pas mentir quand je dirais qu'il n'y en a pas dix mille, petites ou grandes, qu'on puisse dire être fort à leur aise; et qui en ôterait les gens d'affaires, leurs alliés et adhérents couverts et découverts, et ceux que le roi soutient par ses bienfaits, quelques marchands, etc., je m'assure que le reste serait en petit nombre. (Vauban, la Dime royale.)

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8 heures, moins encore, et il s'accorde des vaxîances de plus en plus prolongées. Il y a certainement des exceptions à cette règle : on peut citer des millionnaires qui continuent à travailler 10 ou 12 heures par jour jusqu'à l'extrême vieillesse, mais on citerait dans la même catégorie sociale un bien plus grand nombre d'individus qui vivent dans une oisivité presque complète. Ceci est vrai surtout pour les femmes, lesquelles sont, au contraire, obligées dans les couches inférieures de la société, à travailler autant que les hommes et même davantage. En tenant compte des femmes, des enfants, des vieillards et des fonctionnaires publics, on peut affirmer que le million de familles aisées ou riches ne fournit guère que la moitié de la quantité de travail qui est produite par n'importe quel autre million de la catégorie inférieui*e. 11 faut donc, non seulement que le progrès augmente la richesse pour résoudre le problème de l'élévation de la condition des niasses, mais encore qu'il permette de diminuer la quantité du travail à l'aide duquel la richesse s'achète. Ajoutons que la solution de ce problème suppose un accroissement extraordinaire de la production. Pour que les neuf millions de familles de la deuxième catégorie fussent nourries d'une manière aussi abondante, aussi variée et aussi délicate que le million de la première, il faudrait que les articles supérieurs d'alimentation , la viande de boucherie, la volaille, le poisson, les mollusques, les légumes, les fruits, les vins, le sucre, le café, le thé, les condiments de toute sorte fussent produits en quantités, tantôt doubles ou triples, tantôt même décuples ou centuples. Pour les vêtements, le mobilier, les objets d'art servant à l'ornementation de la personne ou de l'habitation, la bijouterie, les meubles, les tapisseries, les tableaux, etc., etc., l'augmentation devrait être encore plus considérable; enfin, 6lle serait énorme pour tous les produits ou services qui

entrent dans la consommation intellectuelle et les délassements de la classe aisée ou riche, l'éducation, les voyages, la littérature, la musique, le théâtre. Ce n'est rien exagérer que de dire que la production devrait être au moins décuplée, pour que les neuf millions de familles en retard fussent pourvues de tous les éléments de bien-être et de civilisation dont jouit actuellement le million de familles arrivées.

Comment ce progrès peut-il être réalisé? Avant tout, par l'accroissement de la productivité de l'industrie, ou, ce qui revient au même, par l'augmentation de la puissance du matériel productif et de l'efficacité des moyens de le mettre en œuvre. Est-il chimérique de croire que cette puissance et cette efficacité puissent s'accroître assez pour décupler la production? Non, sans doute, si l'on songe qu'il est telle machine à l'aide de laquelle on produit cent fois, mille fois plus qu'avec l'ancien outillage. N'avons-nous pas cité l'exemple du métier circulaire qui permet à une ouvrière de faire 480,000 mailles par minute, tandis que la femme la plus habile à tricoter à la main n'en peut faire que 80? Le but qu'il s'agit d'atteindre n'est donc pas hors de notre portée, et un jour viendra où il sera pleinement atteint, mais, encore une fois, il ne peut l'être que par V accroissement de la prodtictivité de ^industrie.

Cet accroissement est le produit d'un ensemble de progrès qui vont s'accélérant, à mesure qu'une nouvelle acquisition en augmente la masse et la vitesse acquise. On peut les ranger en différentes catégories, quoiqu'ils tendent tous au même but : l'augmentation de la richesse et la diminution des efforts à l'aide desquels on l'achète. Ce sont : 1<> la localisation de plus en plus économique de toutes les branches de la production ; 2° l'emploi de machines et de procédés plus puissants et efficaces, la décou-

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verte de matériaux plus avantageux; 3^ la construction plus parfaite et la gestion mieux ordonnée des entreprises; 4^ l'abondance plus grande et le bon marché croissant des capitaux, avec une économie plus stricte et mieux entendue dans leur application à l'industrie; 5« l'augmentation de l'efficacité du travail ef la réduction de sa quantité au minimum ; 6® l'extension illimitée des marchés, entraînant le développement illimité de la concurrence. C'est à la coopération active de ces divers progrès qu'est dû, en dépit des obstacles et des entraves de tous genres qu'ils ont rencontrés, le prodigieux accroissement de la richesse depuis la naissance de la grande industrie.

Supposons maintenant que l'évolution industrielle ait fait un pas décisif, que la production soit partout localisée dans les conditions naturelles de sol, de climat, etc., les mieux adaptées à chacune de ses branches, que les machines et les procédés dont elle se sert aient acquis toute la puissance et l'efficacité désirables, qu'elles aient remplacé généralement l'outillage faible et grossier de la petite industrie; que la constitution et le gouvernement des entreprises soient arrivés à un degré de perfectionnement analogue à celui du matériel ; que ces mêmes entreprises soient alimentées aux meilleures conditions possibles de capital et de travail; qu'elles possèdent un marché d'une étendue illimitée; enfin, qu'elles subissent par là même, dans toute sa plénitude, l'action à la fois stimulante et régulatrice de la concurrence, on peut affirmer, en se fondant sur les résultats déjà acquis, que la production fournira amplement de quoi satisfaire à tous les besoins de ceux qui y coopèrent directement ou indirectement, comme directeurs, simples travailleurs, capitalistes et propriétaires, en admettant même que chacun de ces coo- Pérateurs, en s'enrichissant, fasse une part plus large à ses loisirs aux dépens du travail et des affaires.

En revanche, il n'est pas inutile de remarquer, à l'époque de socialisme, de protectionnisme et de gouvernementalisme où nous vivons, que la richesse ne peut s'augmenter autrement ; que les inventions et les combinaisons les plus ingénieuses des hommes d'État et des législateurs socialistes ou protectionnistes (est-il nécessaire d'ajouter que ces deux expressions sont synonymes, que le socialisme c'est le protectionnisme d'en bas, et que le protectionnisme c'est le socialisme d'en haut) ne peuvent avoir d'autre résultat que de déplacer la richesse en la diminuant. Il n'est pas inutile de remarquer, non plus, que tous les obstacles et toutes les entraves que les intérêts engagés dans l'ancienne industrie, les préjugés, les passions, l'ignorance obstinée et aveugle opposent au développement et à l'opération des facteurs du progrès ralentissent la multiplication de la richesse et prolongent ainsi la durée de la période de misère, de souffrance et de barbarie, dans laquelle se débat encore la grande majorité de la population des pays les plus riches et les plus civilisés de la terre.

Essayons maintenant d'esquisser un aperçu de l'édifice majestueux dont nous voyons s'élever les premières assises au milieu des débris du passé, et qui est destiné certainement à dépasser en grandeur et en beauté tout ce que la fantaisie des inventeurs ou des régénérateurs de sociétés a pu imaginer.

Nous serons frappés d'abord du spectacle de cette division naturelle du travail entre les différentes parties de notre globe, dont les avantages ont été mis en relief par les apôtres de la liberté commerciale. Sous le régime de la petite industrie et des marchés appropriés, la presque totalité des articles de consommation est produite dans un rayon extrêmement borné. Il en résulte, en premier lieu, que les industries les moins adaptées au sol, au cli-

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mat, au génie particulier de la population ne peuvent se développer et se perfectionner faute d'un débouché suffisant; en second lieu, que la population, obligée de produire elle-même la plupart des articles dont elle a besoin, et par conséquent d'exercer des industries qui ne conviennent ni à ses habitudes ni au milieu où elle vit, n'en tire que de chétifs produits achetés au prix d'un travail excessif; enfln, qu'elle est obligée de se passer d'une foule d'autres articles qu'elle est incapable de produire et qu'elle n'a pas les moyens de se procurer par voie d'échange. Telle était la situation sous l'ancien régime industriel, situation que des progrès de plusieurs sortes, le développement de la sécurité, la multiplication et le perfectionnement des moyens de transport, l'abaissement des barrières douanières, etc., ont commencé à modifiera Depuis deux ou trois siècles, la localisation naturelle de la pro-

* En permettant de produire en plus grande abondance et à moins de frais un nombre croissant d'articles de consommation, le progrès industriel a nécessité un agrandissement correspondant des marchés. Cet agrandissement, à son tour, nécessitait : 1* Teitension de la sécurité et le développement des moyens de communication ; 2" la suppression ou tout au moins rabaissement des obstacles artificiels, péages, douanes, etc., qui diminuaient Tétendue du rayon des échanges. Sous la pression visible ou latente de ces nécessités, la sécurité des personnes et des propriétés a été successivement garantie avec plus d'efficacité et dans une sphère plus vaste ; les étrangers ont été admis au bénéfice des droits de propriété, d'établissement et autres — les droits politiques, à peu près seuls, encore exceptés — dont jouissaient les nationaux, tantôt avec réciprocité, tantôt même sans réciprocité, tandis que Tapplication de la vapeur à la locomotion détruisait, pour ainsi dire, l'obstacle des distances en créant un merveilleux appareil de moyens de transport rapides et à bon marché. En même temps, un mouvement général se produisait contre le régime de l'appropriation des marchés aux industries incorporées. Les servitudes que ce régime imposait aux consommateurs paraissaient naturellement plus lourdes à mesure que les progrès énumérés plus haut permettaient de se procurer au dehors, avec plus de facilité et à meilleur marché, les articles monopolisés. On autorisa d'abord l'établissement de foires où les marchandises de toute provenance pouvaient être librement apportées et vendues pendant une période de temps limitée; puis, les foires ne suffisant plus, on établit des marchés libres permanents, en dehors des cités où les corporations exerçaient leur monopole. L'industrie ne manqua pas d'y être attirée, car elle s'y trouvait affranchie des règles et des entraves gênantes qui caractérisaient le régime des corporations, mais cette a nouvelle . industrie » n'était guère moins que l'ancienne, imbue de l'esprit de njoQO-

duction est en voie de s'accomplir, et ses progrès ont été s'accélérant, surtout depuis une cinquantaine d'années.

pôle; elle 8*efforça d'exclure des marchés qu'elle s^ëtait créés et qu*elle considérait comme siens, les produits des autres localités; les communications devenant de plus en plus faciles, il fallut même renforcer, en retendant, le vieil appareil défensif de la propriété des marchés. C^est ce qui a pu faire croire que le régime prohibitif ne datait que d'une époque relativement récente (le seizième siècle), tandis que ce régime est, en réalité, contemporain de Torganisation des corporations industrielles. On Ta élargi successivement en reculant les anciennes limites des marchés appropriés jusqu'à celles du canton, de la province et, finalement, de TÉtat, mais, en considérant les conséquences inévitables de Tavànement de la grande industrie et de la concurrence, nous pouvons prédii-e avec certitude qu'on ne s'arrêtera pas là.

Quelle était, en effet, la raison d'être du régime des corporations et de l'appropriation des marchés? C'était le monopole naturel dont jouissaient, à l'origine, toutes les branches d'industrie, et qui plaçait le consommateur à la merci du producteur. De là, la nécessité d'un système de garanties et de sermtudes réciproques. L'industrie incorporée était soumise à un ensemble de coutumes et de règlements ayant pour objet d'assurer l'équilibre de la production et de la consommation, de préserver l'ouvrier de l'exploitation du mattre et le mattre de l'exploitation de l'ouvrier, de garantir la bonne qualité des produits et la modération des prix au profit du consommateur; en échange, et comme une condition essentielle du fonctionnement utile et régulier du système, on exigeait du consommateur la garantie de sa clientèle, autrement dit, on lui imposait, comme une seroitiide, l'obligation de s'approvisionner exclusivement auprès de l'industrie incorporée.

Ce régime était adapté aussi complètement que possible à la petite industrie, mais voici que le progrès et la concurrence surviennent. Aussitôt, la situation change. Les monopoles naturels sont entamés, et l'antique organisation qu'ils comportaient devient une entrave et une charge; elle ne tarde pas à être entamée à son tour; seulement, en se débarrassant des obligations et des gênes que ce régime leur imposait, les chefs d'industrie s'efforcent de maintenir celles qui pesaient sur les ouvriers et sur les consommateurs. Grâce à l'influence prépondérante qu'ils ont acquise, ils y par^ viennent, au moins d'une manière temporaire. Les coalitions et les < embauchements » d'ouvriers continuent à être interdits sous des pénalités rigoureuses, et les consommateurs restent soumis à l'obligation de s'approvisionner auprès de l'industrie cantonale, provinciale ou nationale, ou tout au moins de lui payer une redevance, chaque fois qu'il leur arrive d'acheter un produit étranger. Alors, les économistes réclament la suppression de cette servitude à laquelle le consommateur continue à être assujetti, en vue de protéger le producteur, tandis que les servitudes qui protégeaient le consommateur ont été abolies. Ils réclament d'abord en vain, tant les intérêts protectionnistes ont de cohésion et de puissance. Heureusement, le développement progressif de l'industrie et des moyens de communication leur vient en aide. A mesure que les marchés étrangers croissent en importance et sont rendus plus accessibles, les servitudes imposées aux consommateurs finissent par devenir onéreuses aux producteurs : en enchérissant leurs prix de revient, elles les placent dans des conditions d'infériorité sur les marchés de concurrence. Les industriels et les négociants exportateurs qui vont se multipliant, à chaque progrès de l'industrie, abandonnent le drapeau de la protection pour celui du libre échange, et l'abolition des servitudes douanières

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Nous pouvons les mesurer à ceux des échanges internationaux. D'un milliard, tout au plus, au commencement

n'est plus alors qu*une question de temps. La cause de la liberté commerciale est gagnée.

Cette œuvre de démolition de Tancien régime industriel et commercial est en voie de 8*accomplir,'malgré des temps d*arrêt et des retou'rs, depuis la fin du moyen âge. Elle s'opère au moyen de trois procédés différents : les traités de commerce, les réformes indépendantes et les unions douanières. Le procédé des traités de commerce, le plus anciennement usité, consiste à admettre Tindustrie d*un ou de plusieurs pays étrangers à entrer en partage du marché national, sous la condition de réciprocité; il implique le maintien de V appropriation du marché et ne déroge à ce principe qu'en considération des avantages présumés supérieurs que la réciprocité confère à Tindustrie indigène. Le procédé des réformes indépendantes, sinon inauguré, du moins systématisé en Angleterre par Técoledu free trade, abaisse et simplifie les tarifs sans condition de réciprocité, en se fondant sur ce fait que Tappropriation du marché et les servitudes qu elle implique sont désormais nuisibles, non seulement à la consommation, mais encore à la production dans Tensemble de ses branches. Enfin, le procédé des unions douanières supprime la douane qui sépare deux provinces ou deux pays, et agrandit ainsi le marché intérieur tout en continuant à le séparer des autres marchés.

Ces trois procédés d'abaissement des tarifs et d'unification des marchés ont leurs avantages et leurs inconvénients. On reproche au système des réformes indépendantes de créer un état d'instabilité nuisible à l'industrie et au commerce, en ce qu'il laisse aux législateurs de chaque pays le droit de modifier, du jour au lendemain, les tarifs douaniers et de jeter par là même la perturbation dans les échanges internationaux. Le système des traités de commerce remédie, dit-on, à cet inconvénient en assurant, pour une période déterminée, l'industrie des pays contractants contre une aggravation des droits. Mais les traités de commerce finissent par écheoir et les intérêts protectionnistes se liguent alors pour empêcher ou retarder leur renouvellement. Il en résulte une situation provisoire qui est l'instabilité même. D'un autre côté, on exhausse le tarif général, et on établit des droits dits de combat en vue d'obtenir des concessions plus considérables de l'État avec lequel ou négocie; enfin, le système des traités de commerce implique la coexistence de deux ou trois tarifs : celui qui est appliqué aux nations avec lesquelles on a traité; celui auquel demeurent soumis les produits des nations avec lesquelles on n'a pas traité, enfin, celui qui est infligé aux nations avec lesquelles on est à l'état d'hostilité commerciale. Le système des unions douanières est préférable aux deux précédents, à la condition toutefois que le tarif de l'union ne dépasse pas la moyenne de ceux qu'il remplace ; autrement l'avantage de l'agrandiisement du marché intérieur pourrait ne pas compenser l'accroissement des entraves opposées au commerce extérieur.

Parmi les unions douanières qui ont été conclues depuis le dix-septième siècle, il faut citer d'abord celle par laquelle Colbert a commencé l'unification du marché français. Il réussit à faire accepter son tarif de 1667 par les provinces qui occupaient le centre de la France et qui étaient désignées sous le nom de provinces des cinq grosses fermes. Ces provinces constituèrent, dès lors, une véritable union douanière avec un tarif protecteur. Les provinces du midi, d'un côté, l'Artois et le Hainaut, de l'autre, conservèrent leurs anciens tarifs, et on les qualifia de provinces réputées étrangères. Ve-

du dix-septième siècle, ceux-ci se sont élevés graduellement à une dizaine de milliards dans les premières années

nait ensuite une troisième catégorie dite à^étranger effectif qui comprenait 1* Alsace, la Lorraine, le pays de Gex, Marseille, Dunkerque, Lorient, dont les provenances étaient complètement assimilées à celles de Tétranger. Ce régime subsista jusqu*à la Révolution française qui acheva d'unifier le régime commercial de la France. — En 1701, avait eu lieu Tunion commerciale de l'Angleterre et de PÉcosse. Celle des deux royaumes unis avec rirlande aété commencée en 1782, mais elle n'a été complétée que vers 1820, après avoir rencontré les résistances les plus opiniâtres de la part des manufacturiers et des agriculteurs anglais. « Une réforme qui mettrait TAngleterre et l'Irlande sur le pied de l'égalité, disaient-ils, serait fatale aux manufactures et au commerce de l'Angleterre... Nos manufacturiers, nos négociants, nos armateurs, nos propriétaires de terres ont pris l'alarme, car tous comprennent qu'ils seront infailliblement ruinés si nous les exposons à la concurrence d'un pays à peu près sans dettes... » Des pétitions contre l'union arrivaient de tous les points du royaume. Les négociants de Glascow suppliaient le Parlement de n'accorder à l'Irlande, soit dans le présent, soit dans l'avenir, aucun avantage qui vtnt tourner au détriment de la Grande-Bretagne. Manchester réprouvait énergiquement les concessions proposées et Liverpool n'hésitait pas à déclarer que si ces concessions étaient accordées son port ne garderait pas à être réduit à sa primitive insignifiance. L'union s'opéra cependant, et Glascow, Manchester et Liverpool ne cessèrent point de voir s'accroître leur prospérité. — Mais la plus importante des unions douanières est celle qui a unifié commercialement, à partir du 1" janvier 1834, la foule des États de l'Allemagne (voir V Allemagne économique, ou Histoire du Zoll-Verein allemand, par M. Emile Worms). Cette union est la première qui ait été conclue entre des États politiques différents. Est venue ensuite l'union douanière de la Russie et de la Pologne (1850), puis celle des États italiens (1860-1870), Tune et l'autre comme de simples conséquences de l'unification politique. Eu 1842, M. Léon Foucher publiait un projet d'une union douanière destinée à former la contre-partie du Zoll-Verein (V Union du Midi, association de douanes entre la France, la Belgique, la Suisse et VEspagne, avec une introduction sur l'union commerciale de la France et de la Belgique). D'autres projets d'unions, entre l'Espagne et le Portugal, la Belgique et la Hollande, etc., ont encore été formulés à diverses époques; enfin, l'auteur de ce livre a développé (Journal des Débats du 23 janvier 1879) un projet d'union douanière de l'Europe centrale, comprenant la France, la Belgique, la Hollande, le Danemark, l'Allemagne, l'Autriche et la Suisse, auxquels pourraient s'adjoindre ensuite les autres États du continent. Ce projet est fondé sur ce fait que Je produit des douanes provient, pour la plus forte part, d'es denrées exotiques et que les autres articles, en exceptant seulement les produits de provenance anglaise qui arrivent par les frontières maritimes couvrent à peine leurs frais de perception, en sorte que si l'on supprimait les douanes intérieures qui séparent ces divers États, la quote-part qu'ils recevraient dans la totalité des produits de la ligne de ceinture commune équivaudrait au montant actuel de leurs recettes, peut-être même seraitelle supérieure. La faveur avec laquelle a été accueillie ce projet d'un Zoll- Verein continental atteste combien les douanes sont devenues gênantes et surannées, en présence du développement extraordinaire des moyens de communication et de l'extension du commerce international. On multiplie.

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du dix-neuvième siècle, et, à dater de cette époque, ils ont été croissant, pour ainsi dire, en raison géométrique : de 10 milliards, ils ont passé à près de 80 milliards. En supposant que les mêmes causes continuent à agir pour étendre et universaliser cette division naturelle du travail, on verra toutes les branches de la production, localisées dans les conditions les plus économiques, prendre tout le développement que comporteront les éléments dont elles pourront disposer, et le marché qui leur sera ouvert, autrement dit, arriver à leur maximum de productivité. Alors aussi ce sera par centaines, et peut-être par milliers de milliards, que se chiffrera le commerce international.

Cependant, d'autres progrès sont encore nécessaires pour que la grande industrie atteigne son maximum de productivité. Il faut d'abord que le matériel et les procédés de la production acquièrent toute la puissance et la perfection possibles; mais ne sont-ils pas en voie de les acquérir, et n'est-ce point par milliers que l'on compte tous les ans les brevets d'invention ou de perfectionnement? hSL m^achinery des transports par terre et par eau,

disions-nous, les chemins de fer, les lignes de navigation à vapeur, on étend incessamment le réseau télégraphique, on perce des montagnes et des isthmes, on fait circuler l'électricité à travers les océans, on conclut des conventions postales et des unions monétaires; on n'épargne, en un mot, aucune peine et Ton ne marchande aucun sacrifice pour rapprocher les peuples et faciliter leurs relations. N'est-il pas contradictoire de maintenir sans nécessité, et à grands frais, des barrières douanières pour entraver d'un côté les rapports que l'on s'évertue d'un autre à multiplier? N'est-il pas absurde de payer à la fois des ingénieurs pour faciliter le transport des voyageurs et des marchandises, et des douaniers pour y faire obstacle? — ' La constitution d'une union douanière internationale rencontrerait, sans • doute, des difficultés nombreuses, mais l'établissement du Zoll-Verein allemand n'a-t-il pas démontré que ces difficultés ne sont pas insurmontables? Enfin, le résultat qu'il s'agit d'atteindre n'est-il pas assez grand pour encourager des hommes d'État ayant le sentiment du progrès — s'il en existe — à surmonter les obstacles que la routine et les intérêts malentendus opposent à cette œuvre de civilisation? Tôt ou tard, d'ailleurs, les douanes seront emportées par le courant sans cesse grossissant, et finalement irrésistible, de la masse des intérêts issus de la grande industrie qui poussent à l'unification universelle des marchés.

celle des industries textiles, et tant d'autres, n'ont-elles pas été entièrement transformées? Pourquoi cette transformation progressive viendrait-elle à s'arrêter? N'y a-t-il pas apparence, au contraire, qu'elle continuera de se poursuivre en s'accélérant jusqu'à ce qu'elle soit gêné-

raie et complète. Il faut ensuite que la constitution des entreprises s'adapte à la nouvelle machinery de la production. A cet égard encore, les progrès, réalisés en un bien court espace de temps, ne nous fournissent-ils pas des indications certaines sur les progrès à venir? Tandis que la petite industrie ne cojaportait guère que des entreprises individuelles, la grande industrie ne peut — à part des exceptions qui deviendront de plus en plus rares — être mise en œuvre que par des entreprises collectives. Déjà quelques-unes de ses branches les plus avancées, l'industrie des transports, l'exploitation des mines, sont presque exclusivement exploitées par des sociétés anonymes ou autres. Les causes qui retardent encore la généralisation de cette forme perfectionnée des entreprises, savoir : les entraves que la routine oppose à l'adoption des machines et des procédés nouveaux , les imperfections du mécanisme et du gouvernement des sociétés , les empêchements d'une législation surannée ; ces causes sont temporaires : la routine finit toujours par être vaincue; l'expérience dénonce et corrige les vices de la constitution et de la gestion des entreprises, les lois restrictives de la liberté des associations sont réformées ou tombent •en désuétude. A mesure que ces obstacles disparaissent, à mesuré que la nouvelle forme se propage et se perfectionne, ses avantages deviennent plus sensibles. Le plus considérable de ces avantages consiste dans la division du capital d'entreprise, en coupures mobilisables, permettant aux plus petits capitaux de participer aux bénéfices de la production, et ce même avantage contribue, plus que tout le

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reste, à rendre nécessaire et inévitable la substitution de Tentreprise collective à l'entreprise individuelle, en diminuant le prix de revient de l'emploi des capitaux. La privation qu'implique l'investissement d'un capital dans l'industrie, et qui est le principal élément du loyer ou de l'intérêt, ne se trouve-t-elle pas, en effet, à peu près annulée par la mobilisabilité du titre de propriété du capital investi?

L'avenir appartient donc à l'entreprise collective, et le jour viendra où l'entreprise individuelle sera une rareté comme le rouet ou le métier à tisser à la main. Aucune branche de la production, pas plus l'agriculture et les professions libérales que l'industrie et le commerce, ne saurait échapper à l'invasion de cette forme progressive. Malgré l'énorme changement que cette évolution suppose, les jours de l'agriculture individuelle sont Qpmptés. Aux petites fermes, aux exploitations parcellaires des paysans propriétaires, succéderont, dans un avenir plus rapproché qu'on ne pense, de vastes exploitations agricoles, où les travaux qui, depuis l'invention de la bêche et de la charrue, ont été exécutés à main d'homme seront économiquement accomplis par des machines de toute sorte, où le capital d'exploitation se comptera par millions, le personnel dirigeant et auxiliaire par milliers. L'agriculture sera alors entièrement ce qu'elle est déjà en voie de devenir dans les pays les plus avancés, une grande industrie,, et toutes les conditions de la vie rurale seront changées. Prenons un autre exemple dans les professions libérales. Quoi de plus individuel que l'exercice de la médecine! Eh bien! supposons que la richesse venant à croître et à se généraliser de manière à permettre à la masse de la population de subvenir elle-même aux frais d'entretien de sa santé et à agrandir ainsi le débouché de la profession médicale, supposons, dis-je, qu'une société

se constitue au capital de 10 millions, 20 millions et davantage, pour remplacer les hôpitaux par des maisons de santé, abondamment pourvues de tous les moyens curatifs et de tout le confort désirable, et ayant à leur service des praticiens spéciaux pour chaque sorte de maladie; supposons encore qu'au système de rétribution actuellement usité, elle substitue celui de l'abonnement, qu'on puisse s'assurer chez elle, moyennant une redevance ou une prime que la concurrence se chargera de réduire au taux le plus bas, contre les risques de maladies et d'accidents, en se faisant traiter à la maison de santé ou à domicile; un progrès considérable ne se trouvera-t-il pas réalisé dans une des industries que le régime de l'entreprise individuelle a laissées le plus en retard? Nous pourrions multiplier ces exemples. Nous pourrions montrer, dans toutes les branches de l'activité humaine, les entreprises, devenues collectives et constituées avec un capital mobilisable, s'établissant dans les proportions les plus utiles, adoptant le matériel le plus perfectionné , spécialisant leur personnel, et arrivant ainsi à multiplier progressivement leurs produits ou leurs services ; mais il nous suffit de signaler, d'une manière générale, cette évolution future et d'indiquer ce qui la rend nécessaire. Ajoutons cependant qu'elle ne saurait être hâtée artificiellement ; qu'elle ne peut s'accomplir — encore est-ce au prix d'une série d'expériences coûteuses et de tentatives avortées — que dans les industries qui disposent d'un matériel perfectionné, d'un personnel instruit et d'un débouché étendu; alors — quand ces conditions indispensables se trouvent réunies — elle s'accomplit d'elle-même.

En analysant l'immense diversité des opérations à l'aide desquelles la richesse se crée, on s'aperçoit que toutes ces opérations se résolvent en des changements de forme, de lieu et de temps. Le milieu où nous vivons renferme tous

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les éléments, les matériaux et les forces nécessaires à rentretien de notre existence. Il s'agit d'abord de les découvrir et d'en modifier les combiaaisons et les formes; c'est l'œuvre de l'agriculture et de l'industrie proprement dite. Cette œuvre accomplie, il faut mettre le produit à la portée du consommateur, ce qui implique un changement de lieu et de temps, et telle est la tache du commerce. Les progrès de l'agriculture et de l'industrie déterminent un développement correspondant du commerce. Sous le régime de la petite industrie, la grande masse des articles de consommation étant produite dans un marché d'une étendue très limitée, l'organisme commercial demeure à l'état embryonnaire, et il apparaît le plus souvent uni à l'organisme de la production agricole ou industrielle. C'est seulement lorsque le marché vient à s'étendre qu'il commence à s'en détacher, mais il contient encore, réunies et confondues, deux branches qui se sépareront plus tard : le commerce des produits, ou le commerce proprement dit, et le commerce des capitaux ou le crédit. Dans cette période de formation, c'est une machine extrêmem'ent compliquée, comme toutes les machines à leur début. On distingue le commerce de gros, de demi-gros et de détail, la vente au comptant ou à terme, avec escompte ou sans escompte, et l'opération commerciale est, dans la plupart des cas, doublée d'une opération de crédit. Combien de négociants ou de commerçants remplissent en même temps l'office de banquiers, faisant des avances en argent aux producteurs et des avances en nature aux commerçants d'un ordre inférieur ou au consommateur ! Mais l'industrie s'agrandit et se localise : aussitôt on voit le rouage commercial grandir et se spécialiser de son côté, en se dégageant à la fois du rouage industriel et du rouage du crédit. Il se simplifie par là même et devient de plus en plus économique. Nous

assistons au début de cette évolution. Nous voyons le commerce des étoffes et des vêtements se concentrer dans de vastes établissements qui achètent directement au producteur et vendent directement au consommateur, en opérant au comptant, c'est-à-dire sans compliquer leur opération commerciale d'une opération de crédit. La même évolution s'accomplira dans toutes les autres branches, parce qu'il en résulte une économie de frais, laquelle ne manque pas de s'accroître lorsque l'entreprise collective à capital mobilisable se substitue à l'entreprise individuelle à capital immobilisé. Le petit atelier disparaîtra successivement du commerce, aussi bien que de l'agriculture et de l'industrie, pour faire place à la manufacture.

Mais, qu'il s'agisse d'agriculture, d'industrie, de commerce ou de tout autre branche de travail, cette « manufacture », à laquelle appartient l'avenir, doit être alimentée de capital et de travail. De là, le développement et la spécialisation de deux rouages qui apparaissent à peine sous le régime de la petite industrie : le commerce des capitaux, comprenant les institutions de crédit et les assurances, et le commerce du travaiL

Le progrès, dans le commerce des capitaux, s'est opéré de deux manières : par la multiplication, l'agrandissement et la spécialisation des entreprises, ayant pour objet de les recueillir et de les transmettre à ceux qui en ont besoin, par le perfectionnement des instruments qui servent à les représenter et à les mobiliser."

A mesure que l'industrie progresse, elle absorbe une proportion croissante de capitaux. La quantité qui s'en trouve investie dans les branches progressives de la production a certainement décuplé depuis l'avènement de la grande industrie, et cependant nous ne sommes qu'au début de l'évolution industrielle. En même temps que la

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demande du capital croissait sous Tinfluence des progrès de rindustrie, on en voyait, d'un autre côté, croître la production et TofFre sous Tinfluence de Taugmentation générale de la richesse et de ravènement du self government qui rendait l'épargne indispensable aux classes émancipées, auxquelles incombait désormais l'obligation de pourvoir elles-mêmes à leurs besoins futurs aussi bien qu'à leur consommation actuelle. Les intermédiaires qui recueillent les capitaux chez ceux qui les produisent pour les distribuer à ceux qui les mettent en œuvre, ne pouvaient manquer de se multiplier et de s'agrandir en proportion de l'augmentation de l'offre et de la demande. A la place des usuriers et des banquiers qui suffisaient à la petite industrie, de puissantes institutions de crédit se sont créées et spécialisées selon la nature des besoins auxquels elles pourvoient, banques d'États, banques de commerce, crédit industriel, crédit agricole ou foncier, caisses d'épargnes, assurances de toute sorte, etc., etc. Elles constituent un immense appareil aspiratoire et distributeur, une pompe aspirante et foulante des capitaux, et, telles sont déjà, au moment où nous sommes, l'étendue et l'efficacité de cet appareil perfectionné qu'il absorbe, en la détournant de ses anciennes destinations, la plus grande partie de la production annuelle du capital.

Le progrès des instruments qui servent soit à l'échange des produits ou des services, soit à la transmission des capitaux dans l'espace et dans le temps, n'a pas été moins considérable que celui des institutions de crédit, et peutêtre l'invention du billet de banque, de l'action et de l'obligation au porteur n'a-t-elle pas une importance moindre que celle des moyens de transport perfectionnés des hommes et des choses.

Nous n'avons pas besoin de rappeler combien l'invention de la monnaie a facilité les échanges, mais quoique

l'or et l'argent qui ont fini par être adoptés généralement comme étoffes monétaires soient préférables à tous les autres produits sous le double rapport de la circulabilité et de rétalonnage, ils constituent cependant un médium circulans fort imparfait. Leur valeur est exposée à des variations continuelles et parfois considérables ; d'un autre côté, ils sont d'un emploi coûteux et insuffisant pour les énormes transports de valeurs que nécessite la grande industrie. En admettant que la somme d'or et d'argent encore employée en France aux opérations de l'échange et de l'accumulation des capitaux soit de 3 milliards, c'est une somme d'environ 150 millions qui grève annuellement le transport des valeurs dans l'espace et dans le temps. A mesure que la monnaie et les procédés fiduciaires, tels que les virements de comptes, se substituent à la monnaie réelle, ce transport s'eflectue avec plus d'économie et de facilité. Quoique la main mise par les gouvernements sur la monnaie fiduciaire dont ils ont fait du papier-monnaie ait retardé et compromis ce progrès, la masse des échanges s'effectue déjà au moyen des instruments et des procédés perfectionnés du crédit, et le jour n'est pas éloigné où la monnaie réelle ne jouera plus qu'un rôle accessoire, soit dans l'échange, soit dans la capitalisation ^

Comment s'opérait la capitalisation sous l'ancien régime? On conservait en nature une partie des produits de la plupart des entreprises, et on les employait à en augmenter la production , on les prêtait ou on les louait à d'autres entrepreneurs, ou bien encore on les échangeait contre de la monnaie que l'on accumulait ou à l'aide de laquelle on se procurait un supplément de matériaux et d'agents productifs. Sous le régime nouveau, la capitali-

* Voir, au sujet du progrès des instrumeuts de circulation, uotre Cours d'économie politique, t. II. Les intermédiaires du crédit.

l'avenir. — LA PRODUCTION. 327

sation en nature est devenue une exception de plus en plus rare, on échange généralement ses produits ou ses services contre de la monnaie, et Ton se sert de celle-ci, partie pour acheter des produits ou des services nécessaires à la consommation, partie pour la capitalisation. Mais on la laisse le moins longtemps possible inactive. On se hâte de réchanger contre des titres de propriété ou de créances donnant droit, sous une forme ou sous une autre, à une part dans le produit des entreprises. Telles sont les actions et les obligations industrielles, tels sont encore les fonds publics, lesquels ne sont autre chose que des obligations émises par les gouvernements. Le caractère de ces titres de propriété ou de ces créances est d'être mobilisables, c'est-à-dire de pouvoir passer rapidement et à peu de frais de main en main ; ils sont en outre divisés en petites coupures, de manière à permettre aux plus faibles portions de capital de s'engager dans la production. Sans doute, toute l'épargne annuelle des nations civilisées ne va pas encore aux titres mobilisables; une partie demeure inactive dans les caisses ou dans les tiroirs sous forme de monnaie : une autre partie est investie dans la multitude des entreprises subsistantes de la petite industrie, sous forme d'apports, de participations, de prêts de toute sorte; une troisième, enfin, est employée à l'acquisition de maisons, de mobilier, de bijoux, de linge, constituant le matériel de consommation ; une quatrième est consacrée à l'élève et à l'éducation des enfants; une cinquième à des assurances contre les accidents de la maladie, du chômage, de la vieillesse ; toutefois, en attendant que ces deux dernières catégories de dépenses viennent à se présenter, le capital épargné à leur intention peut être engagé dans la production sous la forme de titres mobilisables, sauf à en être dégagé à l'échéance de l'éventualité ou du risque en vue duquel il a été constitué. Mais telle

est la supériorité des titres de propriété ou de créances mobilisables qu'ils attirent invinciblement la capitalisalion, aux dépens des anciennes formes des propriétés ou des créances, et c'est là une des causes qui agissent le plus activement et qui agiront de plus en plus pour substituer les entreprises à titres mobilisables de la grande industrie, aux entreprises à titres immobilisés de la petite industrie. Un jour viendra certainement où tous les capitaux engagés dans la production seront représentés par des titres mobilisables. Déjà cette propriété dite « mobilière », quoiqu'elle consiste principalement en titres représentant des parts de propriétés immobilières, chemins de fer, mines, etc., ou des créances sur ces propriétés, se compte par milliards, et elle s'accroît dans une progression extraordinairement rapide. C'est une révolution dans la forme de la propriété, révolution à laquelle échappera seule, selon toute apparence, la propriété du fonds de consommation.

La multiplication des valeurs mobilières a donné naissance à l'institution moderne des Bourses, qui sont les marchés des capitaux de la grande industrie. A mesure qu'ils se constituent on va les y offrir pour les engager, sous forme de titres mobilisables, actions ou obligations, dans les entreprises. Une portion croissante de l'épargne annuelle des nations y est portée, et elle y rencontre la demande des entreprises de toute sorte. États, compagnies de chemins de fer, banques, manufactures, mines. Comme dans tous les autres marchés, quand la demande dépasse l'offre, le prix des valeurs mobilières s'élève, et le revenu qui y est attaché, sous forme d'intérêt ou de dividende diminue, et vice versa. La spéculation prévoit ces fluctuations et les rend moins brusques, partant moins dommageables. C'est, en un mot, par le canal des bourses que s'opère chaque jour sur une échelle plus vaste et par des

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procédés plus économiques, l'apport des capitaux à la production.

A cet égard, le progrès réalisé depuis un siècle est véritablement énorme, et il semble que l'avenir n'ait plus qu'à développer la machinery existante de l'apport des capitaux et probablement à la simplifier. Il n'en est pas ainsi malheureusement du mécanisme de l'apport du travail. CeluiH3i est resté à l'état rudimentaire, le mode de recrutement du travail est demeuré à peu près tel qu'il était à l'époque où la classe ouvrière a été dégagée des liens de l'esclavage ou du servage; en général, les ouvriers sont recrutés et engagés individuellement et sans aucun intermédiaire. Cependant, il est visible que ce mode primitif de recrutement et d'engagement ne suffit plus à la grande industrie. Quand les entreprises agricoles ou industrielles n'employaient qu'un petit nombre d'ouvriers qu'elles recrutaient dans le marché local et qu'elles ne pouvaient recruter ailleurs, par suite de la difficulté et de la cherté des déplacements, les intermédiaires étaient inutiles. Il n'en est plus ainsi depuis qu'elles ont besoin d'un personnel nombreux et habile à desservir un matériel perfectionné. Ce personnel elles ne peuvent le trouver, dans les meilleures conditions, que dans un marché étendu. De leur côté, les ouvriers sont plus intéressés encore à pouvoir se porter toujours dans les directions où leur travail est le plus demandé, partant le mieux rétribué. De là, la nécessité d'un rouage intermédiaire, dont le marchandage, les irades unions^ les chambres syndicales, les bureaux de placement sont les rudiments, et qui est destiné à se perfectionner et à se développer à mesure <iue la nécessité s'en fera davantage sentir, et que les obstacles naturels ou artificiels, cherté des moyens de transport, lois et préjugés, etc., qui s'opposent encore à son développement, s'aplaniront. Nous avons maintes fois

330 i/evolution économique.

déjà esquissé ce mécanisme de rapport du travail à la production, qui est destiné à former le pendant de celui de l'apport du capital en rétablissant l'équilibre rompu entre les deux facteurs de la production, et en pacifiant par là même, d'une manière définitive, les rapports entre les entrepreneurs et les ouvriers \

1 A mesure que se crée la nouvelle organisation adaptée à la grande industrie et à la concurrence, la nécessité du rouaj^e intermédiaire du cornnierce du tnv^ait devient plus sensible. Nous avons analysé ailleurs {le Mouvement socialiste, suivi de la Pacification des rapports du capital et du travail) les causes naturelles et signalé les entraves artificielles qui ont retardé, jusqu*à présent, le développement de ce rouage indispensable en contribuant ainsi à fomenter Tantagonisme qui existe aujourd'hui entre les ouvriers et ceux qui les emploient. Cependant, il est dans la nature des choses qu'une institution nécessaire finisse, en dépit de tous les obstacles, par s'établir. D'abord insuffisante et im])artaite, elle ne manque pas de se compléter et de se perfectionner peu à peu. Les bureaux de placement et le marchandage, d'une part, les trades uniotis et les chambres syndicales d'ouvriers, de l'autre, peuvent être considérés comme les premiers rudiments de l'organisation du commerce du travail. Les trades unions et les chambres syndicales instituées pur les ouvriers sous la forme coopérative, ont toutefois un caractère et des procédés qui appartiennent à la guerre plutôt qu'au commerce. Réussiront-elles à se transformer, de manière à remplir un jour entre l'ouvrier et l'entrepreneur d'industrie, les fonctions d'un intermédiaire neutre, comme l'est le marchand de grains, par exemple^ entre le producteur et le consommateur de blé? Il est malheureusement encore permis d'en douter.

On trouvera dans la lettre suivante, écrite à l'occasion des grèves américaines de 1877, un aperçu sommaire des avantages que le développement normal de cette branche de commerce procurerait aux consommateurs aussi bien qu'aux producteurs de travail.

a A M. l'éditeur de l'Abeille de la Nouvelle-Orléa^is :

« Genève, 28 août 1877.

« J'ai lu avec un vif intérêt les réflexions si judicieuses que vous avez faites au sujet des grèves des employés des chemins de fer et des désordres dont elles ont été l'occasion à Baltimore, Pittsburgh, etc. « Quand le traot vail fait une guerre aussi inintelligente au capital, dites-vous, il commet a un acte équivalent à un suicide, car, tandis qu'il accumule les ruines d'un a côté, il crée des souffrances et des misères sans nom, de l'autre. » Vous avez mille fois raison, et les grèves, sahs parler des émeutes, ne peuvent qu'aggraver la situation des classes ouvrières.

a Mais les grèves ne sont que des accidents produits par un état de choses imparfait et vicieux; elles proviennent des mauvais rapports qui existent hélas! — les derniers événements ne l'attestent que trop — en Amérique, aussi bien qu'en Europe, entre les entrepreneurs et les ouvriers, entre le capital et le travail. Ces mauvais rapports sont-ils, comme l'affirment les socialistes, naturellement inhérents au régime actuel du salariat et faut-il, pour y mettre fin, changer l'organisation sociale? Faut-il exproprier les

l/ AVENIR. — LA PRODUCTION. 331

Ce qui nous frappe surtout dans cette constitution économique de l'avenir, telle que nous la voyons s'élever

entrepreneurs au profit des ouvriers ou, comme on Ta soutenu au meeting de Tompkins Square, à New- York, confier à l'État l'exploitation des chemins de fer et les autres industries? Ces remèdes ne m'inspirent, je l'avoue, qu'une confiance médiocre. L'exploitation des chemins de fer et des industries par l'État et la transformation des ouvriers en fonctionnaires publics, m'inspirent même une méfiance positive. L'État a déjà toutes les peines du monde à assurer la sécurité publique — ce qui constitue sa mission spéciale — et à surveiller les faits et gestes de ses quelques milliers d'employés de tous grades. Que serait-ce donc s'il était chargé de transporter les voyageurs et les marchandises par terre et pal* eau, de fabriquer nos habits, nos chapeaux, nos bottes et le reste; s'il devait, enfin, empêcher des fonctionnairesqui se compteraient désormais par millions, de mettre indûment les mains dans les poches du public? Ne devrait-il pas posséder, pour remplir une pareille tâche à la satisfaction générale, une vigueur et une intelligence infiment supérieures à celles que le ciel lui a naturellement départies?

a Je ne crois point, pour ma part, que les mauvais rapports des entrepreneurs et des ouvriers puissent être améliorés par les procédés socialistes ou communistes, mais je ne crois pas davantage, avec les conservateurs pessimistes, qu'ils soient sans remède. Permettez-moi, en ma double qualité d'ancien employé dans une manufacture de coton et d'ancien professeur d'économie politique, de vous communiquer les résultats de mon expérience et de mes observations à cet égard.

« Les mauvais rapports des entrepreneurs avec les ouvriers proviennent de ce qu'ils sont directement en relations les uns avec les autres, et le plus souvent dans des conditions qui ne sont pas celles d'une pleine et loyale concurrence. Le travail, on l'a dit maintes fois, est une marchandise comme une autre, et le prix en est réglé, aussi bien que celui du coton, du sucre ou du drap, par la loi de l'offre et de la demande. Comment donc se fait-il que les rapports des producteurs et des consommateurs de coton, de sucre ou de drap ne soient jamais troublés par des coalitions et des grèves, et qu'on ne puisse constater entre eux aucune animosité analogue à celle qui existe trop fréquemment entre les ouvriers a producteurs de travail » et les entrepreneurs d'industrie a consommateurs de travail » ? Cela ne tient pas, comme on serait tenté de le croire au premier abord, à ce que le coton, le sucre et le drap sont des marchandises d'une nature différente de celle ^u travail. Non! Il y a eu un temps où les mêmes mauvais sentiments qui se manifestent malheureusement aujourd'hui entre les entrepreneurs et les ouvriers existaient entre les producteurs et les consommateurs d'une denrée qui se rapproche beaucoup plus du sucre ou du coton que du travail : je veux parler du blé. A Tépoque où la difficulté des communications, les entraves douanières et le manque d'informations morcelaient les marchés de consommation des subsistances de telle façon que la disette dévissait souvent dans une province, tandis que les provinces voisines étaient affligées d'une surabondance de récolte, l'harmonie était loin de régner entre les cultivateurs ou les marchands de grains qualifiés &'' accapareurs et les consommateurs des villes. Les uns s'entendaient volontiers pour créer des disettes factices, autrement dit, pour mettre les subsistances en grève ; en revanche, les autorités prenant en main la cause des autres, s'ingéniaient à inventer toute sorte de combinaisons restrictives et vexatoires pour obliger paysans et marchands de grains à apporter régulièrement et abondamment leurs denrées c^u marché,

depuis ravènement de la grande industrie, ce n'est pas seulement la grandeur de ses établissements, la puissance

en les empêchant de les vendre ailleurs. Aujourd'hui, ces démêlés, qui ont duré des siècles, en provoquant des émeutes et des séditions qui ont coûté la vie à des milliers d'hommes, ne sont plus qu'un mauvais souvenir historique. La paix s'est faite entre les producteurs et les consommateurs de blé. Comment s'est-elle faite? A la suite de quels progrès? Tout simplement à la suite des progrès qui ont mis en communication les différents marchés et développé, au grand avantage des producteurs et des consommateurs, le commerce des grains. Chacun sait comment les choses se passent à présent. Grâce à la multiplication extraordinaire des moyens de locomotion parterre et par eau, grâce encore à l'abolition des lois-céréales, les grains peuvent être transportés plus rapidement, et à moins de frais, de la Californie et du Chili en Europe, qu'ils ne pouvaient l'être autrefois de la Normandie en Bretagne. Aussi n'avons-nous plus à craindre ni l'excès de la rareté si funeste aux consommateurs, ni l'excès de l'abondance si nuisible aux agriculteurs, ni les prix trop élevés ni les prix trop bas. Il y a un «marché général » dont le cours, établi d'après l'état des récoltes en Europe et en Amérique, constitue une moyenne et sert de régulateur aux prix de la multitude de petits marchés de consommation, sans qu'aucune manœuvre d'accaparement, aucune tentative de mise en grève des subsistances, ou bien encore aucun règlement de marché puisse y créer une hausse ou une baisse artificielle. En effet, si le prix d'un marché local tombe au-dessous du cours du marché général, les grains ne manquent pas de se porter ailleurs jusqu'à ce que le niveau soit rétabli ; si le prix du marché local s'élève, au contraire, au-dessus du cours du marché général, les grains affluent dans cette localité favorable et leur affluence y provoque la baisse. Tous ces mouvements s'effectuent avec une rapidité et une sûreté vraiment merveilleuses. C'est une « révolution silencieuse » qui s'est accomplie à l'avantage de tous — résultat que n'obtiennent pas toujours les révolutions les plus bruyantes — qui a scellé, d'une manière définitive, la paix entre les producteurs et les consommateurs de blé, et dont le principal artisan a été, chose essentielle à remarquer, le plus impopulaire des intermédiaires, le marchand de grains. A mesure que le marché s'est étendu, le commerce des grains s'est développé; des maisons puissantes se sont établies pour le faire sur une grande échelle, et leur premier soin a été de se procurer rapidement et régulièrement des informations sur l'état des récoltes, sur les stocks existants, sur le mouvement des achats et des ventes, sur les variations des cours dans les différentes parties du marché général afin de régler leurs opérations en conséquence. Les journaux se sont faits les échos de ces informations que le télégraphe s'est chargé de transmettre, littéralement avec la rapidité de l'éclair. Peut-être l'habitude que nous avons de cette publicité commerciale, qui répand maintenant la lumière sur tous les marchés du monde et qui s'est successivement étendue à toutes les marchandises de grande consommation — le travail à peu près se\4 excepté — nous rend-elle inattentifs à ses mérites, mais pour peu qu'on se donne la peine d'y réfléchir, ou acquiert la conviction qu'aucun progrès n'a été plus bienfaisant que celui-là. Non seulement cette masse d'informations que la publicité met au grand jour sert à guider les opérations du commerce, mais encore elle prévient une foule de tromperies et de manœuvres véreuses. En ce qui concerne particulièrement le commerce des grains, quelle lecture est plus instructive, pour le simple cultivateur de l'Iowa, du Wiscoiisin ou de l'IUinois, que celle des mercuriales des grands marchés de

l'avenir. — LA PRODUCTION. 333

de ses machines, c'est encore la simplicité de son mécanisme et la précision merveilleuse avec laquelle il fono-

l'Est et de TEurope! Il y trouve des indications précieuses, qu'il n'aurait jamais pu se procurer lui-même, réduit à ses seules ressources. Il se fait au moins une idée approximative du prix qu'il peut raisonnablement demander pour sa récolte, et se trouve en mesure de contrôler les informations de fantaisie des amateurs peu scrupuleux de grains à bon marché.

ce Eh bien! je le demande, pourquoi le a commerce du travail » ne se ferait-il pas comme se fait le commerce des grains, comme se font tous les autres commerces, par des intermédiaires bien pourvus de capitaux et ayant à leur service les moyens d'informations et la publicité nécessaires pour éclairer un marché qui est demeuré dans une obscurité presque complète? Comme je vais essayer de le démontrer, aussi brièvement que possible, cette machinery progressive ne rendrait pas aux entrepreneurs et aux ouvriers, autrement dit, aux consommateurs et aux producteurs de travail, des services moins considérables que ceux dont les agriculteurs et les mangeurs de pain lui ont été redevables ; elle aurait pour résultat de pacifier leurs rapports en supprimant les causes de guerre qui existent entre eux comme elle a pacitié ceux des producteurs et des consommateurs de blé.

a Faisons une simple hypothèse. Supposons que des particuliers ou mieux encore des sociétés honnêtement constituées — je me plais à espérer que cette hypothèse ne vous paraîtra pas trop invraisemblable — s'établissent avec un capital suffisant, 500,000, 1 million ou même 2 millions de dollars, pour faire le commerce du travail. Elles se présentent, d'une part, aux entrepreneurs d'industrie et elles leur tiennent le langage que voici :

a Vous employez régulièrement en moyenne 100, 200, 500 ou 1,000 ouvriers. « Vous êtes obligés, le plus souvent, de recruter ce personnel, individu par « individu, sur le marché local où vous avez vos établissements. Faute de a moyens d'information, peut-être aussi faute de temps, car votre attention a est absorbée par les soins de votre fabrication, vous ne pouvez aller cher- « cher au delà de ce rayon borné les ouvriers capables et honnêtes dont vous « avez besoin, vous ne pouvez non plus vous enquérir, autant que cela serait « nécessaire, des antécédents de ceux que vous enrôlez. Dès qu'ils sont entrés a dans vos ateliers, il faut que vous les fassiez rigoureusement surveiller s'ils Œ travaillent à la journée; dans le cas où ils travaillent à la pièce, il faut « encore que vous fassiez vérifier minutieusement leur ouvrage; et, cepen- « dant, s'il y a malfaçon, si, par négligence, mauvais vouloir ou incapacité, <^ ils gâtent ou gaspillent la matière première, s'ils détériorent les outils et « les machines, vous n'avez contre eux qu'un recours illusoire, vous devez « presque toujours vous contenter de les renvoyer sans essayer de leur faire « rembourser la perte qu'ils vous ont causée. Enfin, ce personnel, vous lui « payez son travail individuellement et ordinairement à des échéances rap- « prochées, chaque semaine, chaque quinzaine ou, au plus tard, sauf pour les « emplois supérieurs, chaque mois. Vos contremaîtres sont astreints à tenir « une comptabilité compliquée, parfois aussi à discuter longuement et dans « un esprit qui n'est pas toujours celui de la conciliation, des réclamations « plus ou moins fondées. Mais, ce qui est particulièrement onéreux et gênant « pour vous, c'est de devoir, en toute circonstance, payer comptant ou à peu « près et en monnaie cette masse de salaires. Vous êtes obligés d'augmenter, « en conséquence, votre capital circulant, ce qui renchérit d'autant votre « prix de revient, et, si vous éprouvez des pertes ou des retards dans vos « rentrées, vous vous trouvez dans la nécessité de subir les dures conditions

tienne. Naguère morcelé en une multitude de marchés étroits, et, pour la plupart sans communications entre

« des prêteurs d'argent pour satisfaire les réclamations d'ailleurs fort légia times de vos ouvriers. A quoi il faut ajouter que ce contact et ce conflit « permanents d'intérêts, entre eux et vous, ne peut guère engendrer autre « chose que des griefs et un mauvais vouloir réciproques. Ils sont à votre a merci dans les moments de dépression industrielle ou commerciale, mais a si vous cédez à la tentation d'abuser ou même d'user des avantages de votre oc situation, ils ne manquent pas de vous en garder rancune : au moment où a il vous arrive des commandes urgentes, où vous avez besoin du concours a le plus assidu et le plus actif de vos ouvriers, ils se mettent en grève, et « vous voilà dans l'impossibilité d'exécuter les ordres de votre clientèle, à a la vive satisfaction de vos concurrents nationaux ou étrangers. Quelquefois oc la grève se complique d'une émeute : les ouvriers mécontents ne se bora nent pas à abandonner à lui-même l'ouvrage pressé, ils brisent les machines a et saccagent les ateliers.

« Voici, maintenant, ce que nous vous proposons pour remédier à ces « inconvénients et à ces maux qui vont chaque jour s'aggravant davantage : a nous nous chargerons de vous fournir, en gros, le travail que vous avez oc jusqu'à présent acheté en détail. Nous nous engagerons à mettre à votre « disposition le personnel qui vous est nécessaire et à vous assurer la réguoc larité de ses services. Nous surveillerons nous-mêmes l'accomplissement « de sa tâche et nous en serons responsables : si des ouvriers gâtent ou déro- « bent la matière première qui leur est confiée, s'ils détériorent le matéoc riel, etc., nous vous indemniserons pour le dommage causé; s'ils ne se ce rendent pas ponctuellement à l'atelier, s'ils se mettent en grève, nous les a remplacerons, tout en subissant la responsabilité des pertes provenant de a leur inexactitude ou de leur désertion. Enfin, nous rétribuerons nousa mêmes ce personnel, vous n'aurez autre chose à faire qu'à constater si le a travail stipulé vous a été livré dans les quantités et les qualités requises ; <« vous nous le paierez en bloc, au comptant ou à terme, comme vous payez a les autres matériaux servant à votre industrie. »

et En admettant que les industriels « consommateurs de travail » acceptent ces arrangements, les nouveaux intermédiaires se tourneront du côté des ouvriers « producteurs de travail ».

a Dans l'état actuel des choses, leur diront-ils, vous êtes obligés de cheroc cher vous-mêmes le placement de votre travail, et il est bien rare que vous oc ayez le temps, les informations et les ressources nécessaires pour le porter a dans les endroits où il peut être le mieux rétribué. Vous l'offrez donc sur u place aux entrepreneurs d'industrie en nombre limité qui en ont l'emploi, « et comme ils n'ignorent pas que c'est le besoin — et quelquefois un besoin « urgent — qui vous pousse à frapper à la porte de leurs ateliers, ils sont « naturellement tentés de profiter de cette fâcheuse circonstance pour vous a faire la loi. D'ailleurs, ils sont dans leur rôle d'acheteurs en s'efforçant a d'obtenir de vous la plus grande quantité possible de travail au moindre a prix. Si le salaire qu'ils vous offrent est insuffisant, la nécessité où vous oc êtes de payer votre boulanger, votre boucher et votre logeur vous contraint oc à l'accepter quand même, sauf à exiger une hausse à la première occasion oc favorable. Si vous faites partie d'une trade union, votre situation est un oc peu meilleure à certains égards : vous n'êtes plus isolés, vous disposez de a la puissance et des ressources de l'association dont vous êtes membres; a en revanche, à d'autres égards votre situation est pire. Vous êtes à la dis-

l'avenir. — LA PRODUCTION. 335

eux, le inonde économique ne forme plus qu'un seul marché dont toutes les parties sont rapprochées, unies par la

« crétion des meneurs de Tassociatiou. S'ils décident une grève, vous voilà a condamnés, vous et les vôtres, à subir des privations cruelle» sans parler « de la démoralisation qu'engendre l'oisiveté. Mais ils agissent en vue du « « bien commun s, et qui oserait leur désobéir? Si même ils vous ordonnent a des actes que votre conscience réprouve, vous ne pouvez vous dispenser « de les commettre sous peine de courir le risque dangereux de passer pour « des faux frères et des traîtres. Vous n'êtes plus des hommes libres, vous « êtes des esclaves ! En tout cas, que vous soyez isulés ou associés, votre cona dition demeure toujours précaire, vous avez rarement de quoi pourvoir aux « tristes mais inévitables éventualités des chômages et des maladies, et « quand la vieillesse arrive, bien peu d'entre vous ont réalisé une épargne « suffisante pour la passer dans un repos exempt de soucis.

« Eh bien! voici les services que nous pouvons vous rendre. Nous nous « chargerons du placement de votre travail, moyennant une commission, ou, a si vous le préférez, nous vous l'achèterons pour un temps déterminé, sauf « résiliation du marché dans le cas où les conditions n'en seraient pas fidè- « lement remplies. Comme nous disposons de ressources que vous n'avez « point, nous serons en «mesure de traiter sur le pied de l'égalité avec les « industriels et nous pourrons d'ailleurs leur offrir des garanties de respon- « sabilité, une simplification de rouages et de facilités des paiement que vous « n'êtes pas en position de leur donner. D'un autre côté, nos capitaux et nos a moyens d'information nous permettront de connaître l'état de l'offre et de « la demande et le taux des salaires dans les différentes parties du grand « marché du travail ; nous pourrons toujours porter cette marchandise dans « les endroits où elle est le plus demandée, où, par conséquent, elle se vend ■ le plus cher; nous pourrons encore obtenir, dans ce cas, des réductions sur « les frais de transport, au moyen de conventions particulières avec les « compagnies de chemins de fer et de navigation à vapeur, etc., etc. Cela « nous donnera les moyens de couvrir nos frais et de recueillir les bénéfices « ordinaires du commerce, tout en améliorant la situation des entrepreneurs « d'industrie et la vôtre, en vous faisant profiter les uns et les autres du « progrès .que nous aurons réalisé par la séparation économique de la pro- « duction et du commerce du travail. Si vous nous dites que vous n'aurez Œ fait que changer d'exploitants, que nous abuserons à notre tour de notre « situation et de nos capitaux pour vous faire la loi, nous vous répondrons « que rien ne vous obligera à recourir à notre entremise, que vous pourrez « toujours revenir au système des relations directes avec les entrepreneurs « si vous le trouvez plus avantageux, qu'en tous cas, vous profiterez de notre « publicité, que cette publicité même vous servira de sauvegarde contre « l'abus (le nos exigences en vous tenant au courant de la situation et des « prix du marché, enfin que la concurrence agira dans le commerce du tra- « vail comme elle agit dans tous les autres pour réduire les bénéfices du « commerçant au taux de la rétribution nécessaire de ses services. »

« J'ajoute que des sociétés de trade labor pourraient rendre des services encore beaucoup plus étendus et considérables à certaines catégories de travailleurs et à ceux qui les emploient. Pendant l'intéressant voyage que j'ai eu l'occasion de faire, l'année dernière, dans les États du Sud, j'ai été douloureusement ému de la condition misérable et de plus en plus dégradée delà grande majorité du peuple de couleur; je n'étais pas moins frappé, en lûême temps, des plaintes provoquées par l'irrégularité et l'infériorité du

vapeur et l'électricité ; toutes les branches de la production se localisent dans les régions auxquelles elles sont le mieux adaptées, où elles rencontrent les conditions de sol, de climat, de situation topographique les plus favorables; les entreprises s'établissent dans les dimensions et sous les formes les plus économiques ; elles emploient le matériel le plus puissant et le personnel le plus habile; des rouages auxiliaires leur apportent incessamment toute la masse de capital et de travail nécessaire pour les ali-

travail du nègre libre. La conclusion à laquelle m'ont conduit mes observations assurément fort impartiales, c^est que les nègres capables de se gou* verner eux-mêmes ne constituent encore qu'une très faible minorité, c'est que la grande masse est encore littéralement dans Tenfance et, par conséquent, que le self government privé, sans parler du self government public, lui est aussi nuisible qu'il pourrait l'être à nos enfants de huit à dix ans, enfin, que si ce régime devait se perpétuer, la race nègre finirait immanquablement par s'éteindre en Amérique. A mes yeux, une a tutelle » lui est indispensable dans l'intérêt de sa propre conservation. Cette tutelle, l'esclavage la lui procurait sous une forme grossière et barbare. Des sociétés de trade labor pourraient la lui procurer sous une forme en harmonie avec la justice et la civilisation.

oc Mais cet aspect de la question m'entraînerait trop loin et je m'aperçois que cette lettre est déjà d'une longueur inusitée. Il ne me reste qu'à m'excuser de l'avoir écrite, au risque de passer pour un utopiste, en dépit de ma qualité de professeur d'économie politique. On ne manquera pas de me dire, en effet, que si le progrès dont je viens de vous entretenir était réalisable, il serait, selon toute apparence, déjà réalisé. A quoi je me bornerai à répondre que l'on tenait, il a un siècle, précisément le même langage aux économistes qui entrevoyaient les bienfaits du développement futur du commerce des* grains, alors frappé de la plus complète impopularité. Le commerce du travail flétri en Europe du nom de marchandage n'est pas moins impopulaire aujourd'hui que ne l'était du temps de Quesnay et de Turgot le commerce des grains. Aux yeux des philanthropes, qui ont pour spécialité de résoudre toutes les questions économiques et autres au moyen du sentiment sans tenir compte de la science, le commerce du travail n'est et ne peut être qu'une des formes de la traite; aux yeux des socialistes, il a le vice irrémédiable d'impliquer la multiplication de ces odieux a intermédiaires » qui sont les sangsues du peuple et qu'il faut, au contraire, se hâter de supprimer pour mettre le producteur directement en rapport avec le consommateur; aux yeux des consommateurs routiniers, enfin, il a le défaut d'être en dehors de la routine et il est bien clair que tout ce qui est en dehors de la routine ne peut être que chimérique et subversif.

a II n'en est pas moins certain que le jour où quelque homme d'affaires entreprenant, comme les États-Unis en comptent par milliers, trouvera que le commerce du travail « paie », ce commerce sera entrepris, et je suis persuadé que ce jour-là un pas décisif aura été fait vers la pacification des rapports dû capital et du travail.

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