‹ L'Évolution Industrielle Russe: Depuis la Fin du XIXe SiècleChapitre 118 sur 127 · L'AVENIR DES INDUSTRIES RUSSES · texte numérisé non relu

L'AVENIR DES INDUSTRIES RUSSES

Pour étudier l’économie d’un Etat, il convient de se placer, au point de vue dynamique.

Si on considère, en eflet, une branche quelconque de l’industrie soviétique au cours d’une année, on constate que la production est inférieure à celle d’avantguerre. Cette constatation suffira peut-être à un observateur superficiel ; celui-ci se hâtera de conclure à la faillite totale du système qu'il aura vu seulement à l’état statique. L’économiste, par contre, qui note les résultats obtenus depuis 1917, constate une progression lente mais continue d’une production partie d’un état voisin du néant.

Dans leur ardeur de néophytes, les hommes de 1917 ont détruit en quelques mois l’édifice économique national, croyant que le jour prévu par Karl Marx était arrivé. Un organisme économique peut-il atteindre le degré de perfection qui permet de passer instantanément du régime capitaliste au régime collectiviste ? Nous ne le croyons pas. L’absolu n'existe que dans les sciences mathématiques et, pour employer la terminologie de ces sciences, nous dirons que nous nous trouvons toujours en présence d’une courbe «asymptote ».

Après avoir fait table rase des anciennes institutions,

les bolcheviks sont partis sur des bases nouvelles, mais ils n’ont pas tardé à s’apercevoir que le communisme intégral n’est qu'une utopie et ils ont évolué vers le socialisme d'Etat. Leur tâche de réorganisation était d'autant plus difficile qu’ils se trouvaient aux prises avec d'immenses difficultés : à l’intérieur, contre-révolution, à l'extérieur, blocus et intervention étrangère.

La production industrielle presque totale fut réservée aux besoins de l’armée rouge et toutes les forces économiques s’unirent pour la défense de la Révolution. Finalement, la Révolution remporta la victoire, mais ce fut au prix de sacrifices et de souffrances immenses. De cette lutte de plusieurs années, les forces productrices de la Russie sont sorties épuisées.

L'économie de la Russie soviétique a commencé à se rétablir à l’apparition de la Nouvelle Politique Economique en 1921, mais le pays subit alors une terrible crise. Une mauvaise récolte affecta près de la moitié de la surface ensemencée et il fallut fournir des secours au quart de la population rurale. A la fin de 1922, après Ja famine, la population totale de l’U. R. S$. $. ne dépassait pas 129 millions et à l'heure actuelle les pertes causées par la guerre et par la Révolution ne sont pas encore comblées. Le professeur W. Geleznoff dans une étude ayant pour titre : La silualion économique de PU. R. S. S. et son évolution actuelle (La situation économique de l'Union soviétique. Paris, 1926) a dit: «La situation économique d’avant-guerre continue à être un idéal non encore réalisé, mais qu’on ne manquera pas d’atteindre ».

Lorsque nous considérons aujourd’hui la situation

générale de l’économie industrielle, nous constatons que les résultats obtenus dépassent les prévisions les plus optimistes.

La restauration industrielle continuera-t-elle et la production générale atteindra-t-elle dans un avenir prochain celle d’avant-guerre ? Nous le croyons et nous estimons qu'une évolution libérale du régime actuel permettrait à l’ensemble de l’industrie de reprendre son niveau d’avant-guerre dans un délai de trois à cinq ans. Toutefois, pour qu'il en soit ainsi, nous faisons les trois réserves suivantes :

19 — Sans revenirau régime individualiste parfait, et

tout en conservant le contrôle de toutes les industries, il

importe que l'Etat laisse une certaine liberté à l’initiative privée, pour toutes les entreprises qui comportent de gros risques. C’est ainsi que les capitaux ayant quelque chance de rémunération viendront augmenter la productivité du travail. /

20 — Dans le domaine de la culture technique, il con-

vient de signaler que les écoles d'ingénieurs ont été

fermées, dans les premières années du régime soviétique,

aux fils des anciens bourgeois et intellectuels ainsi qu’à

tous ceux qui n'étaient pas d’origine nettement pro-

létaire. C’est, à notre avis, une grave erreur, car tous ont droit à l'instruction ; dans toutes les classes de la

société, il existe des individus capables de rendre des services à la collectivité. Beaucoup d'ingénieurs de l'ancien régime ont quitté l'U, R:)5: S.; l’industrie, dans sa période de réorganisation, s’est ainsi trouvée sans chefs qualifiés.

Le recrutement national des agents secondaires de .

l’industrie (contremaîtres, chefs de travaux) était déjà le point faible de l’organisation industrielle de l’ancien régime. Cette situation subsiste actuellement. Il est à prévoir qu'avec le temps, la crise s’atténuera et que l’élément national arrivera à fournir les chefs secondaires nécessaires.

Les ouvriers, en général, sont médiocres ; la plupart sont des manœuvres dépourvus de technicité et leur rendement est toujours inférieur à celui des ouvriers de même profession appartenant à d’autres pays. Comme il est quasi impossible d'importer des ouvriers, 1l faut que l’U. R. $. S. les forme.

30 — La Russie devait sa rapide ascension industrielle en grande partie aux capitaux étrangers. Aujourd’hui ces capitaux sont indispensables à l'U. R. S. $.; c’est pour cette raison que le Gouvernement a créé les concessions. Parmi les étrangers susceptibles de s’intéresser aux affaires russes, les Américains, les Anglais, les Allemands et les Français nous paraissent occuper les premiers rangs.

Les Américains ont, à un rare degré, l'esprit d’entreprise et le goût du risque, ils ont une véritable morale de l’optimisme. Mais, la rationalisation, dont ils ont fait un principe, ne peut pas, à notre avis, s'appliquer dès maintenant à l’industrie russe. D'ailleurs, leur immense marché intérieur suffit à absorber leur activité ainsi que leurs réserves de capitaux, si grandes qu’elles soient.

Si les Anglais aiment l’action sous toutes ses formes, bien qu’à un degré moindre que les Américains, ils sont, : par contre encore plus pratiques et moins idéalistes que

ces derniers. Les Anglais aiment les affaires rapidement faites, les travaux à grand rendement et d’un profit certain. Aussi, pour eux, l’industrie russe ne semble pas présenter beaucoup de garanties, à l'exception de la laine et du pétrole.

Les derniers événements politiques (juin 1927) ont déterminé la rupture des relations officielles entre l’'Empire Britannique et l’U. R. S. S. et il est impossible de prévoir la durée de jure de cette situation. Toutefois, il ne faut pas oublier que l'Anglais est un opportuniste aussi bien économiquement que politiquement. Le jour où son intérêt sera en jeu, il pourra reprendre d’excellentes relations d’affaires avec les Russes, même s; la rupture officielle subsiste.

Les Allemands, laborieux et opiniâtres, ont l’esprit colonisateur très développé. Grâce à la tenacité qui caractérise leur psychologie, ils arrivent à s'implanter dans les pays où ils croient pouvoir faire des affaires, mais, s'ils sont méthodiques, ils manquent parfois de mesure. C’est pour cette raison que les Russes, ceux de la masse, (tous les paysans et une grande partie des intellectuels), ne tiennent pas à les avoir comme collaborateurs. Dès le début de la Révolution, les gouvernants soviétiques leur ont réservé un excellent accueil et on a pu craindre, à cette époque, la prise de possession définitive du marché russe par les Allemands. Les événe. ments n’ont pas confirmé cette crainte et quelques échecs subis dans diverses affaires par les Allemands, font supposer que ces derniers sont disposés à agir, dans l'avenir, avec une certaine prudence. Dans la concession forestière « Mologaless », en effet, ils ont échoué parce

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que les paysans, mécontents de voir disparaître leurs forêts ont refusé de travailler pour eux.

Les Français, au point de vue économique, sont essentiellement individualistes et se préoccupent en général, fort peu de l’étranger ; ils sont également méfiants et n’accordent pas, sans examen, leur confiance et leur argent.

Avant la guerre, la Russie était le seul pays étranger où les Français allaient s'établir et où beaucoup de petits épargnants envoyaient leur argent. Ce mouvement de personnes et de capitaux a eu un résultat moral heureux : en raison des affinités de culture, les Russes ont appris à connaître les Français et les Français ont compris la mentalité russe. Un courant de sympathie n’a pas tardé à s’établir entre les deux peuples. Lorsque la Révolution a éclaté, beaucoup de Français installés depuis longtemps en Russie ont refusé de quitter leur pays d'adoption et tous ceux qui en sont partis aspirent à y retourner.

En dehors des régimes politiques, il y a la masse des citoyens, qui subit plutôt qu’elle ne les provoque les cataclysmes historiques. Si la Révolution de 1917 a, pendant quelques années, rompu les relations d'Etat à Etat, la masse du peuple russe a conservé ses sentiments de sympathie d’autrefois pour les Français.

Cet état d’esprit est très faborable à la reprise future de relations économiques très étroites lorsque le régime actuel aura évolué vers des conceptions plus libérales. La collaboration française aux industries russes devra alors s'exercer par son concours technique et par ses capitaux judicieusement répartis.

Dans cet ordre d'idées, nous plaçons au premier plan le charbon et la métallurgie du Donetz. Quant au pétrole, nous émettons le vœu d’échapper, s’il en est temps encore, au redoutable impérialisme anglo-saxon, et nous disons avec M. Bernard Lecache (Paris-Matinal du 7 juillet 1927) : «… Bref, il y a du pétrole russe, bolchevick. Qu’on l’appelle comme on voudra, c’est du pétrole. Le pétrole a partout la même odeur... ».

Pendant plusieurs années, on a voulu ignorer la Russie nouvelle. Cette politique était peut-être bonne à cette époque ; quoi qu'il en soit, il ne nous appartient pas de discuter ici un point d’histoire qui sort du cadre de notre étude. La Russie possède des ressources naturelles immenses, son marché intérieur, très étendu, suffit à absorber son activité, mais sa prospérité est un élément indispensable de l’équilibre européen.

Va : Le Président de la thèse.

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