L'évolution intellectuelle de saint Augustin
De tous les auteui's ecclésiastiques, Augustin est sans doute celui siii- qui on a le plus écrit. La seule liste des travaux qui lui ont été consacrés fournirait la matière d'un gros volume (i). Et cependant il reste encore fort peu connu.
Beaucoup de biograph.es ont étudié avec une très grande minutie les lieux où il a vécu, les personnages qu'il a fréquentés, les événements auxquels il a été mêlé, les divers incidents de sa longue existence (2). Mais ce n'est point par ce côté tout extérieur qu'Augustin s'impose à l'attention. Né de parents modestes, dans la bourgade numide de Tliagasle, d'oii il est allé se former aux écoles voisines de Madaure et de Carthage, il n'a été pendant longtemps qu'un professeur obscur. Après aA^oir enseigné tour à tour la grammaire dans son municipe natal et la rhéto-
(i) A (li'fjiiif de cet Index Augustiiiianus, on trouvera une bil)liograpiiic déjà [rès ample chez Potlliast, Bibliulhi'rn liistorica Mcdii Ocri. Berlin. jSç,C). •?.'' éd.. in-^i°. t. II. p. 1186-1188. chez Ulys;^o Clievalier. />'.'fii'rhùrf lies sdiirci's hislciriques du Moyen tf/c, BiohIiogrn[)hir. Paii<. 1900. ■•'" éd., in-'i", l. I. c. 371-3S2. et dans le Dictionnaire de Ihéologie Catholique. Paris, 1909. \x\-!i° , t.I, c. 2284-228G, 2407, art. Augustin, par I'. Porta lié.
(2) l.e pins ancien de ces biographes est Possidius, évèque dr- Calania, dont la Vild Aucjustini. rédigée vers 432. a été publiée dans toutes h-s éditions coniplètes d'Auprustin, ainsi que dans les Historiœ de Vitis snnctorinn de .^nrins, et annotée par Jean Satinas, (Rome, lyoi, in-8°), par les Bollandistes (!. Cnper et .1. Stillin? (\\rla sanctoruiv. Aug., t. VI. p. /|/ii-4''o) et pai' Mij,aie (P. L., t. XWII. c. ;>3-()(3).
De ceux qui ont suivi les meilleurs sont les nénédictins Hupues Vaillant o[ Jacques du Frischc, dont la Sanrti Aur. Aagustini Mla. ex ejus (lotissimuni scriptis concinnota, parue dans le dernier volume de la
Il L H\OI.LTIO.N INTELLECTUELLE DE SAL\T ALOLSTIN'
fique à Cartilage, à Rome et à Milan, il a brusquement abandonné sa chaire pour mener l'existence retirée dun moine philosophe, en compagnie de quelques rares amis avec qui il est revenu de Milan à Rome et à Thagaste. Or il n'est plus sorti de sa solitude que pour devenir prêtre .et puis é\èque de la iietile Aille d'Hippone, d"où il s'est depuis lois rarement absenté. \ ne du dehors sa vie est presque insignifiante. Son individualité réside dans sa pensée. Il est, avant tout, le (( Docteur de, la grâce ».
Un grand nombre de philosophes et de théologiens, formés à son école, ont longuement étudié ses idées. Mais ils n'y oui guère cherché que la justification de leurs propres docti-iiies. Aussi n'en ont-ils retenu que ce qui leur plaisait. Successivement ils ont attribué à Augustin les dogmes de Luther ou de Calvin et ceux du concile de Trente. Ils lui ont fait soutenir les thèses des Jansénistes ou des Dominicains de l'école thomiste et celles des Jésuites disciples de Molina. Mais les conlradictions auxquelles ils ont ainsi abouti montrent assez combien leur méthode est fautive (2). Pour comprendre un pen&eur si éloigné de nous, qui a louché aux problèmes les plus vitaux et avec qui nous risquons toujours de nous trouver en désaccord, il nous faut faire coii^tainment abstraction de nos vues personnelles.
Divers .critiques se sont appliqués à entrer dans l'esprit de l'évêque d'Hippone et à reconstituer l'ensemble de ses idées. Seulernent ils l'ont fait sans tenir compte de son évolution. Tls s? sont habitués à considérer ses écrits comme une oeuvre unique, dont toutes les parties s'appellent et se complètent logique-
prcniiri-.' l'dilion l)i''ii(''ili'litie des œuvres d'Augustin (Paris. 1700. iii-ldl. r. i-/j92),a été réimprimée en tète de toutes les édition? suivantes notamment ehez Migne (P. L., t. XXjXH, c. 6-578.
Parmi les plus réeents on peut particulièrement citer Poujoulal, Hisloire de saint Àugusiiit, Paris, i845-i846, 3 vol. in-8°. et Louis Berfrand. Sninf A uyusU'^,- Paris, igiS, in-i6. (Cf. P. Alfaiic. In nouvran biographe de saint Augii^lin. dans la Rpvue d'itisloire et de litféraliire religieuse, 191 4, P- 1-20).
(1) Voir à la tin du \olunie une chionologie partielli' de la \i<' d'Aiiguslin.
{■■>.) Otic tendance apologétique est particulièrement sensible dans l'article déjà cité de Portalié (Dict. de théol. cath., t. I, c. 2317-2457), qui contient cependant un très grand nombre de renseignements et de remarques utiles.
pkefai:e III
ment (i). l n Id procédé pcul s'a[)pliqiier sans duulc à certains auteuis donl la pensée s'est constituée très \ilc cl est resh'c ensuite à p,eu près stationnaire. Mais Augustin qui ne pouvait se passer d'un système é'Iaif incapahlo d." s'enfermer à jamais dans aucun. Son es[)iil inquiet le portail à aller sans cesse de l'axant, à élargir conlinuellement son iiorizcm. Sa \ ie iîiteJlectuell.e se présente à nous comme une lente ascjension vers des sommets qui toujouis se dérobent. Et sur la pente escarpée qu'il a i.:ra\ie le spectacle tpii s'offrai! à lui s'est modifié jusqu'à la (in. (l'est à se représenler d'une laçon t'xacle sa marche ininterronq)ue et ses visions l'u\ani.''s (jue doi\enl Icfidfe ses liistoriens.
Plusieurs s'y sont essayés. Mais ils n'ont étudié que quelques moments de ce long pèlerinage et les limites qu'ils se sont imposées onl souvent faussé leur perspective (2). Si les panoramas que découMe Augustin changent souvent, aucun n'apparaît tout d'un coup, aucun no disparaît brusquement. Ils vont plutôt .en se mêlant et en se transformant d'une manière à peu près continue. Chacun en rappelle et en prépare d 'autr.es. On ne peut donc Les isoler sans les dénaturer. AFalgré leur diversité, ils forment un spectacle sui\i, et on n'en saurait étudier à fond un seul détail saiis se faire une idée de l'ensend^le.
Pour reconstituer avec quelque assurance l'évolution complète d'AuG'TîStin, il importo avant tout do lii'e ses écrits dans l'ordre
(i) Parmi les plu? récents auteur.* ou peut citer surinul :
A. Dorucr. Aiigusiintis, sriii flwologisrlws Syslrni iiml sciiu' n'Iiyidiis pliilosopliisclir Aiisi-lKitiunçi. Berlin. 181.'^. in-8''.
Ad. Harnack. LcUvlnu-h dcr Dotjiui'n(.n'sr]iicltte, \'' éd., Fribourg, Kjin. iii-8", t. lit. p. 60-92.
et Jules Martin, saint Augusiin, dan»^ la ("ollcilioii de* Cruiids PhUn. fophfs, Paris, 1901, in-S".