‹ L'évolution juridique dans les diverses races humainesChapitre 4 sur 525 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Il est certains mots qu'aucun homme civilisé ne saurait entendre avec indifférence; car ils éveillent tout un fonds émotif hérité des ancêtres. Parmi ces mots auréolés, celui qui tient le premier rang, c'est le mot <r justice ». Tantôt cri de guerre, tantôt cri de vengeance, il a cent fois, au cours de l'histoire, servi à résumer les aspirations des opprimés ou la colère des oppresseurs* Dans tous les conflits privés ou publics, chacun l'a sur les livres, et personne ne saurait le proférer sans émoi ; car il répond à un sentiment à la fois vague et violent, incarné de très longue date dans le cerveau humain.

Toujours impuissante à dégager les origines, la métaphysique n'a pas hésité à faire du sentiment de justice une idée, une idée innée, implantée dans « l'âme » humaine par une puissance extraterrestre : solution enfantine, qui écarte le problème, mais ne le résout pas. Ne pouvant se contenter de cette théorie simpliste, l'ovolutionnisme a repoussé toutes les expli-

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cations à priori et simplement étudié la genèse du sentiment de justice d'après la méthode comparative.

Beaucoup plus cartésiens que l'auteur du Discours sur la méthode, les évolutionnistes partent réellement de la « table rase » ; les débuts, même les plus humbles, de l'humanité ne leur suffisent pas encore ; ne pouvant oublier la généalogie animale du genus homo, ils fouillent aussi avant que possible dans la nuit du passé et demandent à la psychologie des bêtes des lumières sur celle des hommes. Appliquée à la question des origines de notre sentiment de justice, cette méthode donne des résultats propres à satisfaire les plus exigeants, puisqu'elle rattache le très noble instinct de justice idéale à sa matrice biologique elle-même, nous fait toucher du doigt ses causes premières et assister à sa naissance. C'est que, pour qui veut bien considérer les choses sous leur véritable point de vue, tout se simplifie. Sous la magique influence de la méthode comparative, les ténèbres métaphysiques se dissipent, et par une sorte de fiât lux scientifique tout un côté du développement sociologique nous est dévoilé. A l'hypothèse d'un pur concept soi-disant inné la biologie substitue un acte réflexe des plus simples résultant du besoin de défense. Fuis, de ce point de départ, la sociologie ethnographique, se mettant à l'œuvre, nous montre l'instinct de défense devenant d'abord la passion de la vengeance, que les clans primitifs s'efforcent de réglementer, de réfréner pour lui substituer la composition après arbitrage.

Au cours des Ages, l'évolution juridique se poursuit corrélativement à l'évolution politique. Le chef d'abord,

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le roi ensuite usurpent le pouvoir judiciaire, comme tous les autres, et remplacent la commune utilité par leur bon plaisir, la composition par l'amende, les arbitres élus par des juges fonctionnaires. Un seul frein limite le caprice des maîtres ; c'est l'empire de la coutume, dont leur esprit routinier ne saurait complètement s'affranchir.

En effet, à mesure que progresse la civilisation générale, la tradition juridique acquiert un énorme prestige ; elle devient la loi, la loi sacro-sainte, que les dieux et les rois coalisés imposent au vulgaire. Dans ce volume, j'ai, d'après l'ethnographie et l'histoire, décrit cette justice monarchique des premiers âges, en m'efforçanl d'en signaler impartialement le bon et le mauvais côté. Sans y songer le moins du monde et par l'abus même du bon plaisir, la justice des rois a grandement contribué h transformer le besoin primitif de retaliation en une notion moins égoïste de justice abstraite.

Ce vaste tableau de l'évolution juridique, j'ai essayé de l'esquisser dans cet ouvrage, en prenant pour champ d'observation le genre humain tout entier et laissant presque toujours la parole aux faits eux-mêmes. Aux yeux des juristes purs, cantonnés dans telle ou telle province du droit écrit, mon œuvre semblera sûrement bien imparfaite; car elle écarte en effet toute la partie technique de leur science et se borne toujours à signaler les faits typiques, les points de repère marquant la direction de l'évolution juridique.

Dans l'Introduction à ses Origines du droit français (p. x), Michelet s'écrie : « Celui qui va parler du droit n'est pas un légiste; c'est un homme. » Modifiant un

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peu cette déclaration, je puis dire que j'ai étudié l'évolution du droit bien moins en légiste qu'en anthropologiste. Mais, pour mener à bien une aussi vaste investigation, il est peut-être utile de n'avoir point l'esprit asservi par l'étude trop minutieuse des codes écrits, que Rome nous a légués ou qu'elle a inspirés. Dans un parc clos de murs, le moindre accident de terrain a de l'importance ; au point de vue de l'orographie générale, il n'en a aucune.

Novus nascitur ordo. Nous assistons à une vraie renaissance transformiste, qui vivifiera toutes les branches du savoir; et le public, tous les jours plus nombreux, qui s'intéresse à ce grand mouvement intellectuel, n'ignore pas que le passé, seul, peut expliquer le présent. Pour comprendre les phases dernières de la civilisation, il les faut rattacher aux phases antérieures, même les plus lointaines. A ce prix seulement il est possible d'embrasser dans son ensemble toute l'évolution de l'humanité : le beau temps de l'Histoire est passé; une nouvelle ère s'ouvre, celle de la Sociologie.

Ch. Letourneau.

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