‹ L'évolution, la révolution et l'idéal anarchiqueChapitre 3 sur 15 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

Ce livre est le développement d'un discours prononcé, il y a plus de vingt ans, dans une réunion publique de Genève et publié depuis en brochures de diverses langues.

Bruxelles, j5 juillet lyos.

llmUTION, LA RÉVOLUTION

ET

L'IDÉAL ANARGHIQUE

L'évolution est le mouvement infini de tout ce qui existe, la transformation incessante de TUnivers et de toutes ses parties depuis les origines éternelles et pendant Finilni des âges. Les voies lactées qui font leur apparition dans les espaces sans bornes, qui se condensent et se dissolvent pendant les millions et

les milliards de siècles, les étoiles, les astres qui naissent, qui s'agrègent et qui meurent, notre tourbillon solaire avec son astre central, ses planètes et ses lunes, et, dans les limites étroites de notre petit globe terraqué, les montagnes qui surgissent et qui s'efFacent de nouveau, les océans qui se forment pour tarir ensuite, les fleuves qu'on voit perler dans les vallées, puis se dessécher comme la rosée du matin, les générations des plantes, des animaux et des hommes qui se succèdent, et nos millions de vies imperceptibles, de l'homme au moucheron, tout cela n'est que phénomène de la grande évolution, entraînant toutes choses dans son tourbillon sans fin.

En comparaison de ce fait primordial

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de l'évolution et de la vie universelle, que sont tous ces petits événements appelés révolutions, astronomiques, géologiques ou politiques? Des vibrations presque insensibles, des apparences, pourrait-on dire. C'est par myriades et par myriades que les révolutions se succèdent dans l'évolution universelle ; mais, si minimes qu'elles soient, elles font partie de ce mouvement infini.

Ainsi la science ne voit aucune opposition entre ces deux mots, — évolution et révolution, — qui se ressemblent fort., mais c|ui, dans le langage commun, sont employés dans un sens complètement distinct de leur signification première.

Loin d'y voir des faits tlu même ordre ne différant que par l'ampleur du mouvement, les hommes timorés que tout

4 I/HVOF,UTION, I-A Ri:V()I.l TION

changement emplit d'effroi affectent de donner aux deux termes un sens absolument opposé. U Evolution, synonyme de développement graduel, continu, dans les idées et dans les mœurs, est présentée comme si elle était le contraire de cette chose effrayante, la Répoluiion, qui implique des changements plus ou moins brusques dans les faits. C'est avec un enthousiasme apparent^ ou même sincère, qu'ils discourent de l'évolution, des progrès lents qui s'accomplissent dans les cellules cérébrales, dans le secret des intelligences et des cœurs ; mais qu'on ne leur parle pas de l'abominable révolution, qui s'échappe soudain des esprits pour éclater dans les rues, accompagnée parfois des hurlements de la foule et du fracas des armes.

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Constatons tout d'abord que l'on fait preuve d'ignorance en imaginant entre révolution et la révolution un contraste de paix et de guerre, de douceur et de violence. Des révolutions peuvent s'accomplir pacifiquement, par suite d'un changement soudain du milieu, entraînant une volte-face dans les intérêts ; de même des évolutions peuvent être fort laborieuses, entremêlées de guerres et de persécutions. Si le mot d'évolution est accepté volontiers par ceux-là même qui voient les révolutionnaires avec horreur, c'est qu'ils ne se rendent j^oint compte de sa valeur, car de la chose clle-mcmc ils ne veulent à aucun |^ri\. Ils parlent bien du progrès en termes généraux, mais ils repoussent le progrès en jxirticulicr. lis trouvent que la

6 I.'i:V()LUT10N, LA RKVDLLTION

société actuelle, toute mauvaise qu'elle est et qu'ils la voient eux-mêmes, est bonne à conserver; il leur suffit qu'elle réalise leur idéal : richesse, pouvoir, considération, bien-être. Puisqu'il y a des riches et des pauvres, des puissants et des sujets, des maîtres et des serviteurs, des Césars qui ordonnent le combat et des gladiateurs qui vont mourir, les gens avisés n'ont qu'à se mettre du côté des riches et des maîtres, à se faire les courtisans des Césars. Cette société donne du pain, de Targent, des places, des honneurs, eh bien î que les hommes d'esprit s'arrangent de manière à prendre leur part, et la plus large possible, de tous les présents du destin ! Si quelque bonne étoile, présidant à leur naissance, les a dispensés de

toute lutte en leur donnant pour héritage le nécessaire et le superflu, de quoi se plaindraient-ils ? Ils cherchent à se persuader que tout le monde est aussi satisfait qu'ils le sont eux-mêmes : pour riiomme repu, tout le monde a bien diné. Quant à l'égoïste que la société n'a pas richement loti dès son berceau et qui, pour lui-môme, est mécontent de l'état des choses, du moins peut-il espérer de conquérir sa place par l'intrigue ou par la flatterie, par un heureux coup du sort ou mcnic par un travail acharné mis au service des puissants. Comment s'agirait-il pour lui d'évolution sociale? Evoluer vers la fortune est sa seule ambition! [.oin de rechercher la justice pour tous, il lui sufiit de viser au privilège pour sa propre pet sonne.

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