I. — Les Germains et les Celtes
Après les Finnois et les Slaves, dont nous avons étudié la littérature dans le dernier chapitre, on rencontre, en Europe, en allant de Test à Touest, deux autres grandes races d'origine asiatique : la race germanique et la race celtique. 11 est probable que les immigrants germains ont, en Europe, précédé
les Slaves et suivi les Celtes. Sans doute les Germains et les Celtes sont, comme les Slaves, des rameaux de la grande souche Indo-européenne, mais ces rameaux difTèrent très notablement entre eux. Les premiers sont dolichocéphales, blonds et de grande taille ; les seconds sont brachycéphales, bruns, souvent avec des yeux clairs, et de taille moyenne. Les uns et les autres parlent des langues aryennes sans doute, mais fort diflTérentes. Enfin les caractères psychiques des deux races sont aussi dissemblables que les caractères physiques et linguistiques ; les qualités diffèrent de part et d'autre, comme les défauts ; il est donc fatal que les littératures aient, chacune, une physionomie propre, et, en effet, nous allons voir qu'il en est ainsi.
IL — La primitive littérature des Germains.
C'est chez les Scandinaves, qu'il faut aller chercher la plus ancienne littérature des Germains. Ces Germains du nord, sont restés, plus que les autres, à Tabri des mélanges et surtout de l'influence romaine et l'on a chance de trouver chez pux la plus vieille httérature de la race, sous sa forme la plus fruste. — Comme toutes les littératures primitives, celle des anciens Germains se compose de traditions et légendes, les unes mythiques, les autres héroïques.
Ces vieux récits étaient chantés, comme TEdda l'atteste en maint endroit, par conséquent versifiés, mais versifiés à la diable et en substituant à la rime des assonances grossières (1). Le chant s'accompagnait ordinairement de musique, sans doute de harpe ; car VEdda rapporte, qu Odin, le dieu Odin, jouait de la harpe (2).
Le mot Edda signifie « aïeule maternelle n ; ce qui peut se
(1, Brinton, Report of Ihe proceedings of the nutnismatic and antiq, Society of Philadelphie (1887).
(2; Les Eddas (trad. R. du Puget), 115.
prendre dans le sens de vieux contes, folklore, ou dans celui de souche des traditions Scandinaves. La plus vieille rédaction de TEdda est rythmique et due à un Scandinave islandais, Sœmund-le-Sage, qui, vers Tan 1100 de notre ère, coucha par écrit ces antiques traditions. Cent ans plus tard environ, au commencement du Xlir siècle, Thistorien Snorro Sturleson rédigea un Edda en prose avec commentaires. A cet Edda prosaïque se rattachèrent les Sagas ou biographies des aventuriers célèbres avec récits de leurs aventures (1).
La partie la plus ancienne de TEdda poétique est toute mythologique. La mythologie Scandinave ne brille pas par la clarté, aussi a-t-elle fait et fera-t-elle longtemps encore la joie des commentateurs. M'en étant précédemment occupé, je me contenterai de rappeler aujourd'hui qu'on peut introduire une certaine clarté dans cette mythologie sauvage en classant les dieux en deux catégories adverses : les dieux bienveillants et lumineux ; les dieux des ténèbres et du mal. De cette division résulte une sorte de Mazdéisme primitif et polythéïque. Les principaux dieux bienveillants sont les Ases, parmi lesquels dominent Odin ou Wotan, Thor et Balder ; tous habitent le Yalhalla, où leurs plus chers divertissements sont de s'enivrer et de s'entretuer ensuite pour ressusciter à l'instant. Au contraire, l'astucieux Loki est la personnification la plus complète des méchants esprits. Comment la perfidie de Loki fil tuer l'éclatant Balder, comment les Ases poursuivirent la vengeance du dieu mort ; ce sont là des aventures qui remplirent TEdda mythique et que je n'ai pas à raconter maintenant. Dans tout cela, rien qui dénote une imagination bien puissante. La seule conception, folle avec une certaine ampleur, est celle du frêne Yggdrasil, dont la cime est émaillée d'étoiles et dont l'une des trois racines plonge dans les sombres séjours oix les puissances du mal, la reine de la mort et divers monstres animaux, paniii lesquels le loup Fenrir, atlen-
(1) Eiclihoff, Tableau de la liiiéralure du Sord, 42, 43.
dent « le crépuscule des dieux », la fin du monde, qui d'ailleurs renaîtra ensuite purgé de tous ses maux (1).
Au point de vue littéraire qui nous occupe ici, toute cette fantaisie mythique est d'un fort médiocre intérêt et sûrement très inférieure aux légendes cosmogoniques de la Polynésie.
Seule, la légende de Gudrun a quelque importance littéraire; elle forme dans TEdda un rudiment de poème épique qui a pris corps, très tardivement, dans les Nibelungen. Dans cette légende de VEdda comme dans celle des Nibelungen^ tous les événements gravitent autour de la possession d'un imniense et magique trésor et en même t.'mps de la bague ou de la baguette d'or des souhaits, qui rendent leur possesseur maître du monde. Ce trésor, dont l'artificieux Loki s'est jadis emparé, est maudit ; qui le possède est voué à la mort.
Un héros, Sîgurd, qui sera Sigfrid dans les Nibelungen, devient possesseur du trésor, après avoir tué le serpent Fafnir, qui le couvrait de son vilain corps. Vainqueur du monstre, Sîgurd a eu Tidée de manger rôti le cœur de Fafnir. Or, il lui a suffi d'introduire dans sa bouche quelques gouttes de ce sang reptilien pour comprendre aussitôt le langage des hirondelles et apprendre par leur gazouillement que Régin, frère de Fafnir, méditait sa mort. Ainsi averti, Sigurd prévient le traître Régin, le décapite, puis boit son sang et mange le cœur de Fafnir (2). — Toute cette légende n'a guère d'autre intérêt que de nous rappeler une coutume sauvage des anciens Peaux-Rouges, celle de manger le cœur de l'ennemi vaincu, et la similitude fortifie Thypothèse d'une très ancienne émigration Scandinave dans l'Amérique septentrionale.
Ces événements mythiques constituent ce qu'on peut appeler le premier acte de la légende de Gudrun. Le deuxième, c'est le mariage de Sigurd et ses suites premières. L'intrépide Sigurd
(i) EichhoflT, loc. cit. 58-60. — Edda de Sturleson, loc. cit. {Voyage du Gylfe, 31, et Prédiction de Wola-la-Savante, 118].
'2; Les Eddas [loc. cit.), Poème sur Fafnir, 342-1551.
désenchante, dans un château entouré de flammes, un pseudoguerrier, qui était simplement une belle Valkyrie nommée Brynhild et endormie par les enchantements d'Odin. Le héros s'en éprend et lui promet mariage ; malheureusement il rencontre trois guerriers Ginki, Hogni et Gunnar, qui ont une sœur, Gudrun. Un breuvage magique, versé par la mère de ces jeunes gens, eiïace de la mémoire de Sigurd tout souvenir de Brynhild, et non-seulement il épouse Gudrun mais il aide son beau-frère Gunnar à s'en aller conquérir Brynhild dans le château entouré de flammes. De là rivalité des deux femmes. A l'instigation de Brynhild, Gunnar, son mari, fait assassiner Sigurd, dans le lit même où il est couché à côté de Gudrun. Puis Brynhild se brûle sur un immense bûcher avec ses serviteurs et ses femmes. Ainsi finit le second acte de l'aventure.
Dans le troisième, Gudrun épouse, en secondes noces, Atli, frère de Brynhild. Celui-ci, affolé, comme les autres, par la soif de Tor, veut tuer Gunnar et Hôgni, réconciliés avec Gudrun. Pour cela, il les invite à un banquet et les attaque traîtreusement; Gudrun, qui a vainement essayé de les avertir, car elle paraît avoir totalement oublié le meurtre de son premier mari, le -glorieux Sigurd, défend ses frères; néanmoins ceux-ci sont vaincus. Atli, victorieux, veut savoir de Gunnar, prisonnier, où est caché le trésor funeste ; mais Gunnar ne consent à fournir les renseignements demandés qu'à une condition, savoir, qu'on lui montrera d'abord le cœur de son frère Hôgni (toujours le cœur !). Ici le texte de TEdda est d'une sauvage énergie :
c( Déposez dans ma main le cœur sanglant de Hôgni, au moment où il aura été tiré du sein de ce vaillant chevalier avec le poignard émoussé ». — On prit le cœur d'un esclave appelé Hjalle ; il fut placé sanglant sur un plat et porté devant Gunnar. — Alors Gunnar, le prince du peuple, chanta : « Je vois ici le cœur de Hjalle ; la différence est grande entre ce cœur et celui du vaillant Hôgni. Il tremble beaucoup sur le plat et tremblait encore davantage dans son sein. »
Le subterfuge n'ayant pas réussi, il fallut bien arracher le
cœur de Hôgni, qui d'ailleurs supporta Topération en riant ; même il voulut chanter. Enfin le cœur de Hôgni fut mis sur un plat et porté devant Gunnar. Alors le héros de la race de Nifl chanta :
« Je vois le cœur de Hôgni-le-Vaillant ; il est bien différent de celui du timide Hjalle. Il tremble peu sur le plat et tremblait encore moins dans la poitrine de mon frère. » (i).
Voilà donc Hôgni disparu, maintenant son frère Gunnar, sait, seul, où est le trésor; mais il refuse de le dire et meurt à son tour, tué par une vipère, dans une tour pleine de serpents où on Tavait enfermé.
Le dénouement de cette féroce légende est digne du reste. Gudrun se venge de son mari Atli, meurtrier de ses frères, en tuant les deux jeunes fils qu'elle en a eus, et elle les lui fait manger dans un grand festin donné aux Huns, dont il est le roi. Après quoi, elle se vante impudemment de son action :
<c Chef des glaives, tu as mâché le cœur sanglant de tes fils assaisonné avec le miel. Je l'ai dit que tu pourrais, homme courageux, manger dans un festin de la chair humaine... Tu n'appelleras plus sur tes genoux Erp et Eitil (les enfants tués), ta joie à l'heure où tu te livrais à la boisson. j> (2). Pour finir Gudrun poignarde son époux Atli et met le feu à la salle du banquet. Tous les convives périssent écrasés ou brûlés.
Toute cette histoire de sauvages, qui assassinent pour voler et ne reculent pas devant le cannibalisme, est en ellemême médiocrement intéressante. Un seul des petits poèmes, qui la composent, a une certaine beauté dramatique, c'est celui qui dépeint la douleur de Gudrun, au moment de la mort du beau Sigurd, son premier mari :
« Il fut un temps où Gudrun manqua mourir, lorsqu'elle était tristement assise près du corps de Sigurd. Elle ne soupirait pas ; elle ne
(1) Les Eddas, Vengeance de Gudrun (trad. Puget, 401). f2; Mf</., 405.
472 PRIBfmVE LITTERATURE DES EUROPÉENS BARBARES.
frappait point ses mains ensemble ; elle ne se plaignait pas, comme les autres femmes. — Des larls s^approchèrent avec respect pour adoucir son rude chagrin, (ludrun ne pouvait point pleurer, tant la douleur l'oppressait : elle voulait mourir. » — Alors les femmes présentes se mettent, Tune après Tautre, à raconter le plus grand des malheurs qu'elles ont dû supporter. L'une a perdu cinq maris, deux filles, trois sœurs, huit frères. Une autre a eu son mari et ses fils tués sur les champs de bataille. En outre, son père, sa mère et quatre de ses frères ont péri dans un naufrage. Enfin elle-même a été esclave et maltraitée, persécutée par la femme de son maitre. « Mais Gudrun ne pouvait pleurer, tant elle éprouvait de douleur de la perte de son époux, tant elle était affligée de la mort du roi. — Gullrœnd, la fille de Giuke, dit alors : « Ma mère adoptive, malgré ton jugement, tu ne sais guère comment il faut parler aux jeunes femmes ». — Elle a ordonné de couvrir le corps du roi. — Et Gullrœnd, ôta vivement le drap qui cou\Tail Sigurd ; elle tourna les joues du héros vers les genoux de sa femme : « Regarde ton bien aimé ; pose tes lèvres sur celles du roi, que tu as pressé dans tes bras quand il vivait ». — Gudrun jeta un regard sur Sigurd ; elle vit les cheveux du roi trempés de sang ; ses yeux brillaots étaient éteints ; sa poitrine était déchirée par le glaive. — Alors Gudrun tomba en arrière sur le coussin ; !e bandeau de ses chevoux se détacha; ses joues rougirent ; une goutte de pluie tomba sur ses genoux. — El Gudrun, la fille de Giuke, pleura ; ses larmes coulèrent avec violence; les oies, ces magnifiques oiseaux, qui appartenaient à Gudrun, joignirent leurs cris aux siens » (1).
Sans doute, pour la forme, rien n'est plus fruste et barbare que ce morceau, mais il ne manque pas de pathétique ; par sa naïveté même, il a bien les qualités du genre que nous appelons épique et, au point de vue littéraire, il est une perle unique dans TEdda tout entier.
Cette légende de Sigurd, de Gudrun et de leur trésor, que je viens de résumer, n'existe dans le texte des Eddas qu'à Testât de fragments, de chants détachés, constituant des matériaux pour une épopée possible. C'est seulement dans les Aïhelungen germaniques que le poème a pris corps; et nous devrons nous en occuper, en traitant de la littérature médioévale.
1} Lex Eddas, Premier poème sur Gudrun (tr.id. Piiget. 365-367\
Dans toutes les littératures primitives, nous avons trouvé à côté des légendes et poèmes, de forme épique, des poésies lyriques et souvent des compositions purement morales. Les anciens Scandinaves et Germains ont aussi connu les deux genres; mais peu de ces primitives poésies sont parvenues jusqu'à nous. — Nous savons cependant que Tancien lyrisme de ces races a été d abord collectif et guerrier; ainsi, avant chaque combat, les Germains entonnaient en chœur des bardits ou chants de guerre (1). Le caractère belliqueux domine aussi dans Tancienne poésie lyrique des Scandinaves, dont nous avons maintenant à faire une brève étude.
Le Chant de mort de Ragnar Lodhrok^ livré aux serpents, peut être considéré, comme le type de ce lyrisme très sauvage. Sûrement les chants de mort des guerriers peauxrouges, dont nous n'avons pas pu nous procurer de spécimens, devaient ressembler beaucoup à celui de Ragnar. Voici quelques strophes de ce œlèbre poème :
«c Nous avons frappé du glaive ! J'étais bien jeune encore, quand nous voguâmes à Test du Sund, oîi nous préparâmes une curéa abondante aux loups et aux aigles dorés. Les bauts cimiers retentissaient sous le fer : les vagues se gonflaient de toutes parts et le corbeau nageait dans le sang. »
« Nous avons frappé du glaive ! Nous levâmes fièrement Técu de guerre, pour le jeu sanglant de Hilda, devant la baie de Hedning. Alors nos ennemis purent voir comment nous fendions les boucliers, comment nos épées, poissons voraces, brisaient les casques avec fracas. Ce n'était pas, comme lorsqu'une belle fiancée vous accompagne au lit nuptial. »>
M Nous avons frappé du glaive ! J'ai vu, dans cette matinée, le guerrier aux beaux cheveux, l'amant des jeunes filles, succomber à la lutte. Ce n'était pas, dans le détroit d'Ala, jusqu'au moment où périt le roi Orn, comme lorsque la baigneuse nous apporte un bain chaud, comme lorsque au banc d'honneur nous embrassons une tendre vierge. »
« Nous avons frappé du glaive ! Un guerrier est-il plus près de la mort, quand, sous la grôle de traits, il combat le premier? Souvent la vie échappe à celui que rien n'enflamme. Car il est difficile d'exciter un lâche à la lutte »
(i; \ibolungen ftrad. Laveleye). XVIII, XX.
« Nous avons frappé du glaive ! Cinquante et une fois j'ai livré des batailles annoncées par les flèches messagères... Les Ases vont m^ioviter ; ma mort n'est pas à plaindre. Je veux finir ! Les Dises, envoyées par Odin, m'appellent dans la salle des héros. Plein de joie, je vais boire la bière sur un trône, à côté des Ases. Les heures de ma vie sont passées. Je souris en mourant. » (1).
Cette pièce si connue et beaucoup trop admirée n'exprime, après tout, qu'un délire sanguinaire, Téloge de la tuerie pour elle-même ; nulle trace de ce dévouement social célébré dans les odes de Tyrtée. Comme ces dernières, elle renferme cependant quelques réflexions morales, propres à soutenir le courage dos guerriers, et que Ton est surpris d'y rencontrer ; car la poésie Scandinave est surtout d'élan irréfléchi et de sensation. Pourtant, même dans l'Edda, sont çà et là semées des maximes, et une petite composition tout entière, intitulée u Les poèmes d'Odin », n'est qu'un recueil de sentences pratiques, exprimées parfois sous une forme pittoresque. Odin nous dit, par exemple, que « Le héron de l'oubli se repose sur l'ivresse », que « la paix entre ennemis brûle, comme du feu, pendant cinq jours; mais que, le sixième jour, le feu s'éteint et Tamitié s'envenime » ; que « le cœur des femmes est monté sur des roues » ; que « la paix avec les femmes est une pensée fugitive, comme une course sur la glace avec un cheval entier » ; « qu'il ne faut jamais blâmer l'amour d'autrui » (2); « qu'il faut aller souvent voir son ami, parce que les broussailles croissent sur les routes non foulées » (3) ; etc. , etc.
En dehors de cette morale pratique, l'Edda n'exprime aucun sentiment élevé, aucune idée qui vaille. Les divagations de sa mythologie, la férocité de ses héros, la rapacité, qui est le grand ressort dans la légende de Gudrun, indiquent une race énergique, mais moralement des plus inférieures. Les primitives compositions de la race celtique procèdent généralement
(1) Eichhof, loc. cit., 153-160.
(2) Les Eddas (trad. Puget), Poèmes d'Odin j passim. '3) Les Eddas, Chant de Lodfafner, 138.
d'une inspiration plus noble et il en est même un certain nombre, qui sont vraiment épiques, dans la belle acception du mot.
La composition des poésies épiques correspond à un état particulier de la mentalité, à une phase de développement, par laquelle passent toutes les races bien douées et relativement très perfectibles. L'état épique de l'esprit suppose en effet une intelligence déjà aiguisée, une imagination vive et très portée à l'animisme, une grande inexpérience, qui ne permet pas encore de trier le possible de l'impossible, en même temps une certaine noblesse de caractère, de la fierté, un vif sentiment de Thonneur, tel que le conçoit la société dont on fait partie. Tous les peuples ainsi doués sont susceptibles de créer une littérature épique, non pas qu'ils composent des poèmes réguliers en douze ou vingt-quatre chants; mais ils donnent à leurs légendes mythiques ou historiques la couleur, la grandeur et en même temps la simplicité qui constituent la poésie épique ; ils composent des hymnes, des légendes, avec lesquels plus tard les lettrés pourront construire de grandes épopées régulièrement ordonnées. Les Slaves, les Finnois, les Germains primitifs, les Celtes ont passé par la période épique, qui, chez eux, comme chez les Slaves, a duré jusqu'aux temps modernes.
Chez les Celtes, la période épique est surtout représentée, dans la littérature, par les poèmes irlandais.
En effet tous les pays celtiques ont perdu leur autonomie, mais celui qui l'a le plus longtemps conservée a été l'Irlande. Pendant bien des siècles et jusqu'aux temps presque modernes, cette grande île est restée un foyer de civilisation celtique. On sait quel rôle important elle a joué, par ses missionnaires, dans la christianisation de l'Europe et avec quelle persistance elle a conservé l'antique régime du clan plus ou
moins altéré. En nnême temps le peuple irlandais était très épris d'esthétique littéraire. On a calculé que la littérature irlandaise, telle que nous Font transmise les manuscrits, du onzième au seizième siècle, remplirait un millier de volumes (1).
Au point de vue épique et lyrique, cette littérature est souvent originale ; mais elle a cessé d'être simplement populaire. Les compositions poétiques étaient en effet dans rirlaiide libre, Tœuvre d'une classe spéciale, de professionnels chargés en principe de tout le travail intellectuel du pays. C'était une corporation savante, à la fois sacerdotale, judiciaire, littéraire, ayant une existence officielle et faisant même du barde proprement dit un cas médiocre : cette corporation était celle des file^ voyants (Vates). Les file littéraires formaient une division de cette grande classe, dont la catégorie supérieure était celle des prêtres (Druides).
Les bardes irlandais, qui avaient probablement précédé les autres classes intellectuelles, étaient poètes et musiciens en même temps. Leur instrument favori était à cordes ; c'était la crotia ou rota ('2). Certains poèmes irlandais vont jusqu'à vivifier la crotta^ en font un être intelligent, qui revient volontairement vers son maître (3). — Dans un autre pays celtique, dans la Cornouaille anglaise, il y avait des bardes, qui se servaient d'instruments à vent, sortes A' oliphants en corne d'animal (4).
En Irlande, les bardes constituaient une classe de lettrés inférieurs, placés au dernier rang des lettrés officiels, des file. Ce sont des improvisateurs populaires, des ignorants, au jugement des file supérieurs. Ils n'oni en effet besoin ni de connaître l'écriture irlandaise, l'écriture oghamique, ni les lois du mètre poétique (5).
(1) D'Arbois de Jubainville, Jntrod. à l'hisL de la littér, celtique, 43.
(2) Ibid., 55.
(3) Ibid., 57.
(4) Ibid., 67.
(5) Ibid., 73.
LA LITTEHATUHE CELtiQUE. 47/
En Gaule, les bardes semblent avoir été aussi des personnages de médiocre importance, des poètes de cour, célébrant les mérites des rois et payés pour leurs flatteries. Durant le deuxième siècle avant J.-Chr., un roi des Arvernes, Louernios, dont le nom est tout à fait celtique (en breton lueni signifie renard; jetait de Tor à un barde, qui courait à côté de son char en chantant ses louanges (1). C'est ce barde inférieur, dont nous retrouverons tout à l'heure la survivance en Bretagne. Strabon signale de même, chez les (iaulois, l'existence de ces bardes flagorneurs (2) ; car l'organisation de cet ancien monde celtique semble avoir été partout d'une assez grande uniformité. Ainsi, les lois galloises mentionnent de leur côté le barde du palais. Ce barde de cour s'assied, durant les fêtes et la harpe à la main, à côté du roi ; il doit aussi chanter pour la reine, si elle le désire. Sa valeur vénale, juridiquement évaluée, est assez grande. En effet, si on le tue, il faut payer cent vingt-six vaches (3).
En Irlande, les file^ supérieurs intellectuels des bardes, sont à la fois littérateurs et jug(^s. Comme littérateurs, ils gardent le dépôt des traditions et légendes ; ils débitent ou chantent des compositions sur des sujets de guerre, d'amour, de mythologie (4). En fait les/î/e se subdivisent en trois catégories : celle des juges, celle des conteurs d'histoires et celle des poètes (5). Mais il y a une hiérarchie spéciale des /ile conteurs ; on en distingue dix classes, suivant la richesse de leur répertoire.
Les file de la dixième classe ne savent que sept histoires ; ceux de la première en connaissent trois cent cinquante. Les autres s'échelonnent entre ces deux extrêmes. Ces histoires ou légendes des file étaient entremêlées de vers et les parties
(1) D'Arbois de Jubainvillc, loc. cit.^ 51-52.
;*2) Straboti, IV, ch. 4, par. 4.
(3; D'Arbois de Jubainvillts loc» cil»^ G4.
(4î Ihid,, 319.
(5) Ibid,, 296.
lyriques se chantaient avec accompagnement de la crolla (1). — Les histoires elles-mêmes se distinguaient en grandes et petites. Tout file devait connaître des grandes histoires, en plus ou moins grand nombre suivant son rang dans la hiérarchie ; le file du dixième degré n'en sait que sept ; mais, seuls, les file des quatre degrés supérieurs connaissent les petites histoires. Vollam, le file du premier rang, doit savoir deux cent cinquante grandes histoires et cent petites (2).
On ne devenait file qu'après des études régulières ; il fallait au préalable passer par des écoles où l'on enseignait récriture oghamique, la métrique, qui était fort compliquée, la grammaire et enfin les récits épiques réputés historiques (3). L'éducation complète ne durait pas moins de douze ans, ausà les file étaient-ils assimilés exactement aux nobles et le chiffre de l'indemnité légale, à laquelle ils avaient droit en cas d'insulte, etc., ce qu'on appelait en Allemagne le wehrgeld, était strictement égal, pour chaque grade des file, à celui qui était fixé pour les degrés correspondants de la hiérarchie nobiliaire (4). Après la conversion de l'Irlande au christianisme, cette organisation des ^le continua à subsister, mais le théologien prit le pas sur les druides et les file de toute catégorie ; les lettres profanes et païennes durent s'effacer devant les lettres sacrées (5).
L'Irlande n'en a pas moins eu son âge d'or littéraire, comprenant la moitié du vi® siècle et le vu® et vin' siècle tout entiers. Durant cette période, la verte Erin, qui avait échappé aux invasions germaniques, fut un grand centre de culture celtique et servit même de refuge aux lettrés gaulois (6). C'est le beau moment de la période épique et lyrique en Irlande.
^1) D Arbois de Jubainville, loc. cit., 321-322.
(2) Ibid., a32-349.
(3) Ibid,, 389.
(4) Ibid., 338.
(5) Ibid., 343-347.
(6) Ibid., 367.
Comme ailleurs, les compositions littéraires de Tlrlande, ne furent pas d'abord écrites; elles se transmettaient oralement d'une génération de fi,le à l'autre (1).
Ces lettrés irlandais concentrant tout le savoir et toute la poésie du pays, étaient entourés d'un prestige analogue à celui des brahmanes dans Tlnde. Ils lançaient des prédictions évidemment prises très au sérieux et aussi des malédictions extrêmement redoutées. Les prédictions étaient en vers et rappellent assez celles des prophètes Hébreux. En voici un échantillon :
« Chacun sortira de son rang... ; tous les rois tomberont dans la misère... ; on méprisera tous les nobles ; tous les hommes de naissance servile seront glorifiés... On verra se changer la sagesse en faux jugement... ; tous les mariages légitimes en adultère... ; ces belles broderies en haillons, et les vêtements perdront leurs belles couleurs... ; les esclaves des deux sexes n'obéiront plus à leurs maîtres... ; les fils ni les filles à leurs pères Le grand seigneur vendra pour un denier son honneur et son àme. Enfin les p.e dégénéreront à ce point qu'ils ne seront plus que des bardes. » (â).
Non seulement les file pouvaient lire dans l'avenir, mais, comme les ascètes de l'Inde, leurs malédictions étaient toujours suivies de terribles effets. Ces malédictions s'appelaient des satires : Celle du file Nédé est restée célèbre. Il la composa à la pressante sollicitation d'une tante impudique, sorte de Putiphar irlandaise, et elle fut lancée contre Caier, oncle du file et roi de Connaught. En voici le texte : — « Maie mort, courte vie à Caier ; que les lances de la bataille blessent Caier ; trépas à Caier ; que Caier soit sous terre ; que Caier soit sous des murs, sous des pierres ». Le lendemain même du jour où avait été composée cette satire, Caier sentit sur son visage trois boutons : un rouge, un vert, un blanc, et il en fut si honteux qu'il se sauva, en abandonnant le trône à Nédé (3).
(1) D'Arbois de Jubalnville, loc. cit., 202.
(2; Ibid., 77.
(3) Ibid., 262-263.
480 PRIMITIVE UTTÉRATLHë DES El'ROPEENS BARBARES.
Ces satires étaient donc des incantations magiques. Un roi dTlster, nommé Mongan, dut aussi abandonner son trône pour s'être attiré par un imprudent démenti donné à un firle, une menace de satire :
'« Je ferai une satire contre vous ; j'en ferai contre votre père, votre mère et votre grand-père ; je chanterai des paroles magiques sur les eaux de votre royaume et on ne prendra plus de poissons dans vos rivières. Je chanterai des paroles magiques sur vos arbres et ils ne porteront plus de fruits ; j'en chanterai sur vos champs ; ils deviendront stériles et ne produiront plus jamais de récoltes. » (1).
Ces satires irlandaises n'ont pas tout à fait la puissance magique des runes finnoises, mais évidemment elles s'en rapprochent. Le triomphe du Christianisme en Irlande n*abolit pas la coutume des satires, mais il la moralisa, en faisant admettre par l'opinion que les satires injustement lancées se retourneraient contre leur auteur. — A l'instigation d'un roi, un chef des file^ Dallan s'en alla demander au roi d'Airgiall, Aed, un bouclier magique, dont celui-ci était possesseur et dont un ennemi ne pouvait approcher sans devenir incontinent aussi faible qu'une vieille femme. Le roi refusa naturellement de se dessaisir d'une arme aussi précieuse et Dallan, irrité, prononça contre lui une satire ; mais cette fois, les trois boutons d'infamie ne poussèrent pas sur le visage du roi et au contraire le file devint aveugle, puis mourut au bout de trois jours (2).
Les file d'Irlande ont composé une littérature considérable. Leurs légendes constituaient l'histoire du pays et elles auraient pu facilement fournir la matière d'un poème épique, comme nous l'entendons ; mais aucun rhapsode ne les a fondues ensemble, quand il en était encore temps. Les vieux chantres de l'Irlande ne nous ont donc laissé que des légendes, indépendantes les unes des autres. Dans ces histoires légendaires, la mythologie domine souvent et l'on y narre les péripéties des
'}.) D'Arbois de Jubainvillc, loc, ciL^ 265. (2) lOid,, 268-269.
longues luttes que se livrèrent les divinités irlandaises, les dieux des ténèbres et ceux de la lumière. Ces récits sont fortement empreints de merveilleux et d'animisme ; les épées y parlent, les harpes s'y meuvent, comme des êtres vivants. Certains chants sont panthéistes :
« Je suis, dit un file, Amairgen, le vent qui souffle sur la mer : — Je suis la vague de Tocéan ; — Je suis le murmure des flots ; — Je suis le bœuf aux sept combats ; — Je suis le vautour sur le rocher ; — Je suis une larme de soleil ; — Je suis la plus belle des plantes ; — Je suis sanglier par la bravoure ; — Je suis saumon dans Teau ; — Je suis lac dans la plaine ; — ... Je suis parole de science ; — Je suis la pointe de la lance qui livre les batailles ; ^ Je suis le dieu qui crée dans la tête le feu de la pensée » (1).
La doctrine de la métempsycose indienne et phytagoricienne est aussi acceptée par les file : d'après un poème, un héros légendaire, Tùan, fut successivement cerf, sanglier, aigle, vautour, saumon. Sous sa forme saumon, il fut mangé par une femme, qui en devint enceinte, ce qui permit à Tùan de renaître sous forme humaine et d'être prophète (2). De même Etàin, déesse éthérée, l'une des femmes du dieu Mider ayant été ravie par CEngus, personnage mythique, fut enlevée par un coup de vent, tomha, par l'ouverture du toit servant de cheminée, dans une coupe d'or, placée sur une table. Une femme vida cette coupe, et, sans s'en apercevoir, avala la déesse Etâin, et en devint grosse (3). Les aventures d'Etàin, ses renaissances, ses enlèvements, défraient de longues légendes mythiques.
Mais il est des légendes plus humaines, par exemple, celle de Sualtam, qui, voyant l'ennemi envahir l'Ulster, essaie vainement de faire prendre les armes au roi et à la population, en leur criant : « On tue les hommes, on enlève les femmes, on emmène les vaches, ô habitîints de l'Ulster ! » Personne n'é-
(1) Cité par D'Arbois de Jubaiiivillc, Cycle mythologique irlandais, 244. :2) Ibid., 50, etc.
l3 lùid., 312-313.
Évolution uttéraire. 31
coûte Sualtam, son bouclier même se révolte contre lui et, de son bord tranchant, lui coupe la tête. Après quoi le cheval de Sualtam rentre dans la ville, portant le bouclier, sur lequel est posée la tête, qui, toute tranchée qu'elle soit, répète encore : « On tue les hommes, on enlève les femmes, etc. » et le roi Conchobar, enfin touché par ce prodige, murmure : .< Il y a quelque chose de bien grand dans ce petit cri. »
Nombre de légendes narraient de merveilleuses navigations, par exemple, Thistoire des trois fils de Corra et de ses quatorze compagnons, qui abordèrent à Vile des dmesj sorte d'enfer où les ombres de ceux qui avaient mal vécu, subissaient des tourments divers. — Snedgus et Mac Riagla, d'iona, avaient au contraire visité Mie des Oiseaux où il y avait un arbre aux feuilles toujours vertes, lustrées, larges comme des peaux de buffles. Sur les branches de cet arbre perchaient des oiseaux au plumage de safran, de pourpre et d'azur. Le roi de ces oiseaux avait une tête d'or, des ailes d'argent. Ces oiseaux chantaient des airs d'une beauté céleste, etc. (2).
Toute cette poésie irlandaise vécut longtemps côte à côte avec la religion chrétienne, mais en se christianisant de plus en plus, en perdant peu à peu sa sincérité primitive. Nous avons vu que le docteur en théologie finit par dominer les file et les bardes. Ceux-ci redevinrent ce qu'ils avaient été dans le principe, ce qu'ils sont encore en Bretagne, des poètes populaires sans instruction et sans organisation. Un petit poème breton peint bien cette décadence profonde des anciens bardes. C'^st Saint Cadok, qui rencontre dans une forêt d'Ecosse un barde d'autrefois, misérable, abandonné, presque sauvage et ce barde lui chante :
« Du temps que j'étais dans le monde, j'étais honeré de tous les hommes. — A mon entrée dans les palais, chacun poussait des cris de joie. — Sitôt que ma harpe chantait, des arbres tombaient des fruits
(1) D'Ai'bois de Jubainville, Introd. littér. celtique^ 193.
[2) La Villemarqué, Légende celtique et poésie des cloîtres^ LVU, LVIU.
LA UTTÉRATURE CELTIQUE. 483
d*or. — Tous les rois du pays m'aimaient ; j'étais craint des rois étrangers. — Le pauvre peuple, dans le malheur, disait : « Chante, Merzin, chante toujours. » — Maintenant je vis dans les bois ; personne ne m'honore plus. — Sangliers .et loups, quand je passe, grincent des dents à ma vue. — J'ai perdu ma harpe ; les arbres aux fruits d'or ont été abattus. — Les rois des Bretons sont tous morts ; les rois étrangers oppriment le pays. — Les Bretons ne disent plus : « Chante, Merzin, les choses à venir ». — On m'appelle Merzin le fou et on me chasse à coups de pierres. » (1).
Ce petit chant nous servira de transition toute naturelle pour passer de l'Irlande , la métropole de l'ancienne Celtique, dans la Bretagne française, qui, elle aussi, vaut la peine d'être étudiée au point Je vue littéraire. Non pas que ce petit pays ait produit de grandes œuvres; l'Armorique française était à la fois trop faible et trop continentale pour comporter un grand développement littéraire. Mais, telle qu'elle est, sa poésie est originale ; elle nous représente les commencements d'un âge épique, dont les circonstances extérieures ont fait avorter la floraison ; mais, par cela même, la littérature bretonne n'en est que plus intéressante au point de vue des origines et de l'évolution.
Nul doute que l'esthétique littéraire des Bretons ne procède de celle de la Gaulé celtique; mais cette dernière a été étouffée par les armes et la civilisation romaines.
Les conquérants latins, qui étaient évidemment fort dédaigneux de la littérature des vaincus, nous ont appris cependant que la fonction littéraire était déjà spécialisée dans la Gaule celtique. Les Druides, dit César, tenaient des écoles où les élèves passaient parfois une vingtaine d'années à apprendre des vers, qu'il n'était point permis d'écrire, quoique l'alphabet grec fut en usage dans le pays (2).
Diodore distingue les bardes proprement dits des Druides. Les premiers, poètes et musiciens à la fois, chantent la louange
(1) La Villemarqué, loc. cit., 207-208.
(2) De bello gallico, lib. VI, 14.
et le blâme, en s' accompagnant sur des instruments à coixles, semblables aux lyres (1).
Strabon est plus explicite ; il existe, selon lui, chez les Gaulois, trois classes d'hommes, particulièrement honorés : les Bardes ou chantres sacrés, les Yates ou devins et les Druides (2).
Dans la Bretagne contemporaine, les Devins et les Druides ont disparu depuis longtemps, mais les bardes, tout en ne formant plus une classe organisée, persistent encore de nos jours ; le mot M barde » est d'ailleurs un mot celtique (Barz).
Marie de France constatait, au xiii® siècle, que les Bretons avaient coutume de faire des /ais sur les aventures notables afin d'en fixer le souvenir. Il en est encore ainsi et les bardes actuels remplissent toujours ce rôle de chroniqueurs-poètes, il n'y a pas bien longtemps même, ils s'accompagnaient, en chantant, d'un de ces instruments à cordes, dont parle Diodore, du rébec à trois cordes, autrefois appelé rola.
Ces chanteurs bretons sont des artistes ambulants, allant d'une maison à l'autre, mais avec discrétion. Jamais ils ne passent le seuil d'une porte avant qu'on ait répondu à leur salut, en disant : « Dieu vous bénisse, voyageur, qui que vous sovez ». Us sont du reste aimés et honorés; ils sont même l'ornement des fêtes populaires, chantent dans les festins, figurent dans les mariages et parlent toujours avec une grande liberté. Dans les fêtes rurales, dans les veillées funèbres, en général dans les veillées d'hiver, on aime à les entendre. C'est souvent durant ces veillées, que se composent les chansons nouvelles. L'assistance éprouve- t-elle le désir de faire une chanson sur un fait nouveau, qui l'a émue? Le chanteur professionnel commence, compose la première strophe, le refrain, puis l'auditoire collabore ; chacun, à son tour, fait son couplet (3).
;i^ Diodorc, liv. V, par. 31.
(2: Strabon, liv. IV, cli. 14, par. V. 3) La ViUcmarquc, Barzas breiZj introd. XXXVII.
Le chanteur est surtout mis en réquisition dans les grandes assemblées, les pardons, dont la coutume est sûrement antérieure au christianisme et où, du reste, la fête religieuse ne fait que masquer des spectacles et divertissements profanes, savoir : des exercices athlétiques, luttes et courses, dont une génisse est souvent le prix, des danses et des chants, au total tous les éléments des danses chorales primitives. Il y a moins d'un siècle, on dansait encore dans Téglise même, pendant ces fêtes mi-partie profanes et religieuses (1). Une vieille complainte, celle de Saint Efflamm se termine ainsi : « Afin qu'on n'oublie point ces choses, qui n'ont jamais été consignées dans aucun livre, on les a mises en vers, pour être chantées dans les églises » (2), et ce couplet final atteste qu'autrefois la poésie indigène et la religion chrétienne vivaient en très bonne intelligence.
Je ne saurais quitter la Bretagne sans citer quelques spécimens de ses vieilles poésies. Voici un fragment d'un antique chant de vengeance sans doute antérieur au Christianisme.
« Gomme j'étais doucement endormi dans ma tombe fi'oide. — J'entendis Faigie appeler au milieu de la nuit. ^ Il appelait tous ses aiglons et tous les oiseaux du ciel, — Et il leur disait en les appelant : — « Levez-vous vite sur vos ailes ! — Ce n'est pas de la chair pourrie de chien ou de brebis ; — C'est de la chair chrétienne qu'il nous faut! >» — Vieux corbeau de mer, écoute ; dis-moi : que tiens-tu là ? — Je tiens la tête du chef d'armée ; — Je veux avoir ses deux yeux rouges. — Je lui arrache les deux yeux, — parce qu'il t'a arraché les tiens. — Et toi, renard, dis-moi : que tiens-tu là? — Je tiens son cœur — qui était aussi faux que le mien, — qui a désiré ta mort — et qui t'a fait mourir depuis longtemps, — Et toi, dis-moi, crapaud, — Que fais-tu là au coin de sa bouche ? — Moi, je me suis rais ici — pour attendre son î\me au passage ; Elle demeurera avec moi tant que je vivrai, — en punition du crime qu'il a commis. » (3).
Divei*s chants, traditionnellement conservés jusqu'à nos jours
(1) La Villemarqué, loc. ci7., XXXVII-XXXVIII.
(2) Ibid., p. 488.
(3j La Villemarqué. loc. cit. {Prophétie de Guenc'hlan^ 2i).
par transmission orale à la mode des druides, célèbrent les combats des anciens Bretons contre les guerriers francs des successeurs de Charlemagne. Par la date ces compositions se rattachent au Moyen-âge ; mds, par leur esprit, ils sont bien antérieurs; car la Bretagne, toujours réfractaire au changement, n*a adopté que tardivement Toi^anisation féodale. — Il est deux de ces chants, qui mériteraient d*être dtés en entier ; je dois me borner à n'en donner que des fragments. Le premier est intitulé : « La hanche de la Bretagne {Lez-Breiz) ». il raconte comment le chevalier breton, Lez-Breiz, a mis à maie mort un insolent chevalier franc, Lorgnez, et toute sa suite. Les deux champions commencent par s interpeller 4 la manière homérique :
« Hé ! Bonjour à toi, chevalier Lez-Breiz. — Hé ! Bonjour à toi, chevalier Lorgnez. — Est-ce que tu viens seul au combat ? — Je ne viens pas au combat seul. — Au combat seul je ne viens pas. — Sainte Anne est avec moi. — Moi, je viens t'ôter la vie par ordre de mon roi. — Retourne sur tes pas ! Va dire à ton roi — que je me moque de lui, comme de toi, — que je me moque de lui, comme de toi, — comme de ton épée, comme des tiens. — Retourne à Paris au milieu des femmes, y porter tes habits dorés ; — autrement je rendrai ton sang aussi froid que le fer ou la pierre. — Chevalier Lez-Breiz, dites-moi; — en quel bois avez- vous été mis au jour? — Le dernier valet de ma suite, ferait sauter votre casque de dessus votre tète. — A ces mots, Lez-Breiz tira sa grande épée : — « Si lu
n*as pas connu le père, — je te ferai connaître le fils! » Treize
guerriers tués sous lui ; — le chevalier Lorgnez tué tout le premier! Il n'eût pas été Breton dans son cœur, — celui qui n'aurait pas ri de tout son cœur, — en voyant l'herbe rougie du saug des Franks maudits. — Le seigneur Lez-Breiz, assis auprès, — se
délassait à les regarder En bon souvenir du combat, — a été
composé ce chant. — Qu'il soit chanté par les hommes de la Bretagne — en l'honneur du bon seigneur Lez-Breiz! — Qu'il soil longtemps chanté au loin, à la ronde pour réjouir tous ceux du pays. )»(!).
Un autre chant, celui du Tribut de Nomenoé est intéressant
(1) La Villomarciué, loc. cit. yLez-Breiz, ^-92).
au double point de vue sociologique et poétique. Il atteste en effet l'existence, dans TArmonique carlovingienne, d'une organisation en clans, obéissant à un chef commun, mais sans hiérarchie féodale. En outre,' il a un caractère tout particulier de fierté, de simplicité noble, qui en fait une œuvre vraiment remarquable. En outre le sujet est dépouillé de toute mythologie ; Faventure se déroule très logiquement ; mais précisément pour cela, il est assez difficile de n'en citer que des fragments :
« L'herbe d'or est fauchée ; il a bruiné tout-à-coup :
Bataille !
Bon. marchand, qui cours le pays, sais-tu des nouvelles de
mon fils Karo? — Si votre fils est le porteur du tribut, c'est en
vain que vous l'attendrez. — Quand on est allé peser l'argent, il manquait trois livres sur cent ; — Et l'intendant a dit : — « Ta tête, vassal, fera le poids « — Et, tirant son épée, il a coupé la tête de votre fils. — Puis il l'a prise par les cheveux et il l'a jetée dans la balance. — Le vieiut chef de famille, à ces mots, pensa s'évanouir; — sur le rocher il tomba rudement, en cachant son visage avec ses cheveux blancs; — et, la tête dans la main, il s'écria en gémissant : Karo, mon fils, mon pauvre cher fils I »
Puis le poème raconte comment le vieux père, chef de famille, chef de clan plutôt, s'en va « à la maison forte » de Nomenoé, qui justement revenait de la chasse :
« Il tenait son arc à la main et portait un sanglier sur l'épaule — et le sang frais, tout vivant, coulait sur sa main blanche de la
gueule de l'animal.» — «Nous venons savoir de vous, s'il est une
justice ; s'il est un Dieu au ciel et un chef en Bretagne. » — « Il est un Dieu au ciel, je le crois, et un chef en Bretagne, si je puis. » — « Celui qui veut, celui-là peut; celui qui peut chasse le Frank, — chasse le Frank, défend son pays et le venge et le vengera ! — - Il vengera vivants et morts et moi et Karo mon enfant. — Mon pauvi^e fils Karo décapité par le Frank excommunié; — Décapité dans sa fleur et dont la tête, blonde comme du mil, a été jetée dans la balance pour faire le poids ! » — Et le vieillard de pleurer et ses larmes coulèrent le long de sa barbe grise, — et elles brillaient comme la rosée sur un lys au lever du soleil. — Quand le seigneur vit cela, il fit un serment terrible et sanglant : — « Je le jure par la
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tête de ce sanglier et par la flèche, qui Ta percé; avant que je lave le sang de ma main droite, j*aurai lavé la plaie du pays!»
Puis le chant raconte comment Nomenoé remplit de galets plats les sacs du tribut et s'en alla lui-même les conduire à Rennes sur des charriots, comment Tintendant des Franks se mit à peser les sacs supposés pleins d'argent :
« Le premier sac, que Ton porta (et il était bien fîcelé), — le premier sac, qu'on apporta, on y trouva le poids. — Le second sac, qu'on apporta, on y trouva le poids de môme. — Le troisième sac, que Ton posa : — « Ohé ! Ohé ! le poids n'y est pas ! » — Lorsque l'intendant vit cela, il étendit la main sur le sac ; — Il saisit vivement les liens, s'eflbrçant de les dénouer. — « Attends, attends, seigneur intendant, je vais les couper avec mon épée. >» — A peine il achevait ces mots que son épée sortait du fourreau, — qu'elle frappait au ras des épaules la tète du Frank courbé en deux, — et qu'elle coupait chair et nerfs et une chaîne de la balance de plus. — La tète tomba dans le bassin et le poids y fut bien ainsi. » (1).
J'ai dû tronquer et morceler cotte pièce, où il n'y a pas un mot de trop. La vie, le mouvement, la simplicité, la grandeur en font un parfait modèle de poésie épique, mais de poésie épique occidentale, relativement moderne et absolument purgée des fantastiques imaginations, qui surchargent et déparent les épopées indiennes et même la primitive poésie de tous les barbares d'Europe. C'est l'œuvre d'une i*ace très jeune, très naïve encore, mais déjà sensée, raisonnable et dont l'imagination est susceptible de discipline.