Ibid
laisie^ on voit toute une grande portion du genre humain croupir dans un état de sujétion politique qui touche à l'abjection, toute une multitude qui se fait un devoir de ramper, de se prosterner devant des maîtres à la fois ridicules et sauvages et qui souvent le fait avec zèle, avec une sorte de religion. Pourtant ces sujets avilis descendent d'an- •cêtres ayant vécu sous le régime égalitaire de la primitive Iribu républicaine; ils sont donc moralement déchus et il est facile d'en trouver la raison. Les causes qui ont ruiné la tribu républicaine et Font d'abord transformée en tribu monarchique ou aristocratique, ont continué à agir dans les phases suivantes de l'évolution politique : ces causes, nous l'avons vu, sont la guerre et l'appétit de la propriété engendrée par elle. Une fois intronisés, les chefs de la tribu monarchique s'appliquèrent & faire l'éducation servile de leurs anciens compagnons. Leur premier soin fut de rendre leur autorité héréditaire. En cela ils furent imités et soulenus par tous ceux de leurs sujets qui, trouvant avantage à s'humilier d'un côté pour dominer de l'autre, formèrent vite une sorte de noblesse. Parmi ces sous-dirigeants, aussi grossiers que leurs maîtres, il y avait ordinairement des sorciers, qui sans grand effort devinrent des prêtres. Bien souvent aussi le chef cumula le pouvoir temporel et le pouvoir surnaturel. Les roitelets africains sont fréquemment faiseurs Ae pluie et les rajahs malais commandent volontiers aux éléments.
Tout cela iie s'effectua point en un jour; mais une usurpation en engendrait une autre. Peu à peu la servilité passait dans le sang des sujets. En effet, l'homme e:t le plus éducable des animaux; ses centres nerveux sont admirablement organisés pour garder des empreintes, qui, à force de se renouveler, créent des sentiments instinctifs. A l'user, la masse éprouvait donc de moins en moins de peine a
ramper devant le maître et les classes nobiliaires. En même temps, le caractère du petit monarque se déformait en sens opposé. A mesure que son bon plaisir rencontrait moins d'obstacles, il méprisait de plus en plus la foule prosternée à ses pieds. En fin de compte, il en arriva de bonne foi à se croire d'une essence supérieure, divine, et trouva naturel que ses sujets lui rendissent un culte. La petite monarchie barbare fut alors instituée et toutes les races l'ont plus ou moins subie. Elle n'est au foml que le calque agrandi de la tribu monarchique; mais c'est un organisme social plus stable,' plus différencié aussi à l'intérieur : toujours elle repose sur l'esclavage; presque invariablement elle a des castes plus ou moins fermées.
Que cette forme politique ait abaissé le caractère des peuples qui l'ont subie, cela est hors de doute. Elle a produit pourtant quelques résultats utiles. D'abord elle a discipliné les hommes ; elle a amorti en eux des instincts d'indépendance trop sauvage, incompatibles avec une civilisation relevée. En outre, au sein de ces petits États et sous le poids même de l'oppression, l'individu trouvait quand même une sécurité relative contre les ennemis du dehors. Il en profita pour perfectionner son industrie, parfois pour penser quelque peu. Ces progrès généraux eurent leur contre-coup même sur le maître. Sans doute il ne cessa point de se considérer comme le propriétaire tout-puissant de son troupeau humain; mais il lui vint parfois à l'esprit l'idée d'y faire régner une certaine justice, d'autant plus que ce rôle de grand justicier n'allait pas sans de précieux avantages. Les petites monarchies ont donc très inconsciemment contribué à civiliser, à dresser l'humanité sauvage et leur œuvre, à la fois dans ce qu'elle avait de bon et de détestable, a été continué, mais sur une échelle beaucoup plus vaste, par les grandes monarchies barbares.